Vincent Cespedes

jeudi 14 janvier 2010

Autocritique (tract)

1. Étudiants-travailleurs, méfions-nous des « sirènes » du sexe et du langage.
2. Le sexe est à la mode comme l’économie le fut. Aussi veut-on faire du sexe le centre du monde comme l’économie le fut.
3. Assimiler ou remplacer les besoins économiques par des besoins sexuels, c’est parler du même néant, le besoin, qui n’est que la figure la plus réactionnaire du « nécessaire ».
4. L’économie était autrefois le « nécessaire ». Elle est devenue aujourd’hui « luxe » puisque le sexe l’a remplacée.
5. Étudiants-travailleurs, méfions-nous de ce petit jeu de poussoir qui n’est pas un simple divertissement intellectuel mais le masque de l’impuissance.
6. Si nous refusons et l’économie et le sexe, méfions-nous de l’affectif, des sentiments de l’humain préfabriqué.
7. Si nous oublions l’économique et le culturel dans le sexe, nous avons tout oublié. Nous avons oublié le « racisme économique » de nos couples, la mesquinerie intellectuelle de nos accouplements.
8. Si nous oublions l’affectif dans le sexe, nous ne sommes plus que des petits besogneux de la masturbation.

> Comité d’action Censier, Nous sommes en marche (mai 1968).

mardi 8 décembre 2009

Tremble, francité !

On aurait tort de voir dans l’appel au débat sur l’identité nationale une invitation à une grand-messe fraternisante : ce genre de débat-là, tombé d’en haut et encadré par les préfets, est fait pour déchirer. Le concept même d’identité (ce qui reste toujours le même) est d’essence défensive et offensive. Conçu pour agiter mille menaces et résister aux identités adverses, il réaffirme la victoire de Parménide sur Héraclite, de l’Être absolu sur le Flux changeant. Et l’identité nationale étend cette paranoïa à la nation. Comment garder son calme ? Faut-il trouver à tout prix un consensus sous peine d’être taxés d’« antinationaux » par le front des anti-antiracistes, des déclinologues et les adeptes du « Nous » contre « Eux » ?

Problème. À l’instar de l’arabité, de l’ivoirité ou de la belgitude, la francité reste introuvable dans les souches généalogiques, les patrimoines génétiques et les pedigrees. Malgré les efforts d’un Brice Hortefeux, nul n’a réussi à ce jour à distinguer un bon Français d’un Auvergnat. Et près d’un tiers des mariages contractés en France sont mixtes, qu’ils soient « roses » (d’amour), « blancs » (truqués) ou « gris » (extorqués), cette nouvelle catégorie étant qualifiée « d’escroquerie sentimentale à but migratoire » par le ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale, Éric Besson.

Solutions ? S’agit-il de brandir fièrement les valeurs de la République (indivisible, laïque, démocratique et sociale, d’après la Constitution) ? De fait, les paniqués du péril multiculturaliste-communautariste mettent bien peu de zèle pour faire le grand écart entre un jeune à capuche et Sarkozy Jr. Faut-il en outre jeter en prison notre Renaud national pour avoir chanté « la Marseillaise même en reggae, ça m’a toujours fait dégueuler… et votre République, moi, j’la tringle » ?
Il y a deux mille ans, le géographe Strabon critiquait les Gaulois pour leur morgue et leur obsession de la parure. Si l’identité nationale verse inévitablement dans la caricature, laissons donc aux étrangers le soin de nous brosser le cliché ! Certains nous voient cartésiens, d’autres sensuels et rouleurs de pelles, d’autres encore, arrogants, gonflés d’un anarchisme de pacotille que contredisent des tendances foncièrement bourgeoises.

Cauchemar. L’historien Fernand Braudel démontre que l’identité de la France se nourrit historiquement de sa diversité foisonnante. Or, celle-ci a toujours été le cauchemar des administrations. Dans son abstraction militante, la phraséologie française de l’universalisme sert avant tout de paravent à un nationalisme gallocentré qui refuse de dire son nom. Mais la langue françoise ? Ailleurs, elle se dit « québécoise » ; et Aimé Césaire en exprime bien la nature polymorphe lorsqu’il parle « des francophonies » au pluriel. Et l’histoire de France ? Elle justifie ce que l’on veut, dit pertinemment Paul Valéry : « Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout. »
Dès lors, si l’on boudait le débat anxiogène sur l’identité nationale pour laisser à chacun le choix de définir sa propre identité ? Le 8 décembre, quand l’Assemblée s’empêtrera à son tour, que les députés pensent bien à Nathalie Sarraute, Française juive d’origine russe : « Vu de l’intérieur, l’identité n’est rien. »

> « Le foot, dernier refuge de l'identité nationale ? », débat télé.

mercredi 19 août 2009

Comment humaniser les mâles ?

Le projet amazonien d'une authentique libération des femmes commence par une prise de conscience individuelle. Il ne veut pas ajouter un nouveau corporatisme à ceux qui bafouent déjà confidentiellement les principes républicains. Les amazones partagent entre elles une lutte commune, mais elles la trahiraient en s'épaulant, en se cooptant, en se liguant contre la « fraternelle » fratrie des mâles. Déclarer la guerre des sexes est socialement suicidaire : les hommes ont des avant-bras plus musclés et une expérience multimillénaire en matière d'hécatombe. L'infiltration non-concertée, aléatoire, contagieuse est plus efficace que la coalition organisée.Théorie du chaos, pour renverser l'ordre établi avec une finesse impétueuse. L'amazone manœuvre seule et dans l'ombre ; mais les leçons qu'elle donne bénévolement aux mâles contribuent à changer leurs attitudes et, partant, profite à toutes celles qu'ils croiseront. Son premier terrain de bataille ? — entre ses jambes. Sa première arme ? — une luxuriante audace. Sa première résolution ? — interdire la persécution. Son premier obstacle ? — la langue, modelée par les phallocrates. Le masculin l'emporte sur le féminin, apprend-on à l'école. De nombreuses appellations de métiers, jadis bastions masculins, sonnent faux lorsqu'ils changent de sexe ; le mariage lui fait perdre son nom par tradition machiste ; la « Fraternité » de la devise républicaine l'exclurait presque de la République !
À quand la « Sororité » ?

> Je t'aime. Une autre politique de l'amour, Pli 160.

jeudi 28 mai 2009

J'aime, donc je suis

Amour, illusion ?

L’amour ne se « trouve » pas, comme un trésor : il advient, sourd, pointe, éclate, étonne, frappe, foudroie dans la durée. Il sidère, en élevant d’un cran l’exigence d’exister. Il n’est pas charitable et ne se mendie pas. Pas plus qu’il ne se calibrerait ou se quantifierait pour passer dans les cybernavettes virtuelles, répandre ses appels au secours. L’amour est même le contraire du désir d’amour, car fait d’abandons et non d’expectatives, de plaisirs pleins et non de songes creux.
J'aime, donc je suis. À la découverte de votre philosophie amoureuse L’amour, ce n’est pas ce que j’obtiens quand je le cherche : c’est ce qui se produit quand je partage une expérience d’abandon avec l’autre &mdash  par la conversation, la création, le rire, les réjouissances du corps ou la jouissance d’élever un enfant ! Une distinction rarement soulignée ; les « amourologues », ces faux experts de l'amour, ont encore de beaux jours…

À quoi bon s'embrasser ?

J’en appelle à une révolution où l’on cesserait de tourmenter la jeunesse en ne lui imposant qu’un modèle amoureux mortifère, qui fait de l’« âge des amours » l’âge de l’Encouplement ! L’amour libre et vivifiant devrait d’abord être l’affaire des jeunes, frais d’esprit et de création. Qu’on les invite à inventer leurs propres façons d’aimer, de faire l’amour et de faire famille, plutôt que de les accabler de devoirs et leur faire la leçon !

    > Lire la présentation de J'aime, donc je suis (« Bibliographie »)

dimanche 26 avril 2009

L'Effet d'un bain (premier album)

« Le Génie du cœur, que nul n'approche sans en partir plus riche, non pas touché par la grâce et stupéfait, non pas comme transporté et accablé par un bien étranger, mais plus riche au fond de lui-même, plus neuf que jamais, comme délivré de sa glace, caressé et ausculté par un vent de dégel, plus incertain peut-être, plus délicat, plus fragile, plus brisé, mais
empli d’espérances qui n’ont pas encore de nom, empli d’une volonté et d’un flux nouveaux, empli d’une refus et d’un reflux nouveaux, — mais que fais-je, mes amis ? de qui suis-je en train de vous parler ? »
(Friedrich Nietzsche, Par-delà Bien et Mal, fragment 295).

> Écoutez les 22 morceaux de L'Effet d'un bain...

lundi 2 mars 2009

Peut-on rire de tout ?

Ma réponse est « non », pour qui veut conjuguer le rire et l'humanité. On ne rit pas d'une femme violée, d'un innocent assassiné ou d'un génocide, sans meurtrir par là même la dignité des victimes. Car un tel cynisme, en explosant la décence minimale qui fait que nous sommes humains, nous plonge dans la barbarie, autrement dit : la violence pure. C'est pourtant ce rire-là que l'on entend de plus en plus jaillir des gosiers frustrés ; il fuse sous forme de vannes qui virent au harcèlement, à l'école ou dans l'entreprise. Sarcasme qui s'acharne à affaiblir le faible, à nuire aux rivaux. Rire-coup de poing qui boxe plus qu'il n'échange, qui écrase au lieu d'élever. Rire « bête et méchant », dont le philosophe Theodor W. Adorno déplorait l'invasion peu avant la Seconde guerre : « Le rire des spectateurs de cinéma n’a rien de bon ni de révolutionnaire, il est rempli du pire sadisme bourgeois. » (à W. Benjamin, lettre du 18 mars 1936).
Le « sadisme », n'est-ce pas exactement le travers des gens empêtrés dans des vies fades, qui ont vendu leur liberté contre une rouspétance d'hommes soumis ? Sadisme des téléspectateurs devant l'infortune des candidats de jeux et de télé-poubelle. Sadisme d'une compétition érigée en norme sociale, et qui continue de gangréner la solidarité au moment même où l'on en a le plus besoin ! Ce sadisme-là, appellons-le « ironie » — mordante. Lorsqu'elle clashe les puissants, les pipeuls, les maîtres ou les gardiens d'un ordre injuste, alors, oui, ô combien oui ! elle est légitime et démocratiquement nécessaire. Le très-mâle DSK caricaturé pour ses écarts sexuels n'avait qu'à bien se tenir ! C'est seulement quand l'ironie s'exerce contre les exclus et les souffrants qu'elle devient abominable.
Néanmoins, rien ne saurait empêcher l'humour. Lui, humanise absolument, y compris dans l'atrocité. L’ironie rit de ; l’humour rit tout court. L’humour nuance ; il remet l’infini entre 0 et 1, « non » et « oui », Mal et Bien, mort et vie. L’humour désangoisse et relativise ; il allège la gravité des peines en nous rappelant joyeusement que, tôt ou tard, nous allons mourir. L’humour fluidifie ; il délie les crispations dans ses spasmes, rend grotesques les uniformes et les carapaces. L’humour distancie ; il libère les têtes des guidons, des normes sérieuses, des œillères. Puissance philosophante, qui lie au lieu de nier !

samedi 29 novembre 2008

Polémique "Zemmour", suite et fin ?

« L’idée de race est devenue pour la nation, depuis tant d’années qu’elle en abuse, un véritable cancer. »
(Robert Musil, « Esprit et expérience. Remarques pour des lecteurs réchappés du déclin de l’Occident », 1921).

Depuis la diffusion de l'émission Paris-Berlin (Arte, 13 novembre, « Demain, tous métis ? »), enfle une double polémique :
1/ sur les propos de M. Zemmour, réhabilitant les poncifs du colonialisme ;
2/ sur le montage tendancieux, qui fausse le sens des échanges.
Afin que chacun puisse méditer à tête reposée sur l'une et l'autre, voici la retranscription de l'enregistrement original, avec,
en caractères gras, tout ce qui a été supprimé au montage par la Production. Je tiens à préciser ici que la version prétendument « intégrale » (88 min.), mise en ligne sur le site d'Arte, a en réalité été tronquée.
Bien sûr, ce blog se fait l'écho de vos réflexions constructives, alors n'hésitez pas ! (Votre message ne sera pas mis en ligne immédiatement).

> Retranscription de l'émission (fichier .pdf)

mercredi 5 novembre 2008

Mix Power !

La promesse Obama, ce n’est pas seulement un homme : c’est aussi une philosophie. L’homme est une révolution à lui tout seul, un triple bouleversement de l’ordre occidental où ni les Noirs, ni les fils d’immigré africain, ni les prénoms arabes n’accèdent à la présidence — mais où les prisons débordent de Noirs, où les immigrés africains sont discriminés, et les musulmans, stigmatisés.
Mais surtout, l’homme est porteur d’une philosophie progressiste, avec la paix comme étendard et l’injustice en ligne de mire. Ainsi, le philosophe afro-étastsunien Cornel West a-t-il soutenu le candidat démocrate pour sa politique autant que pour sa couleur de peau : « Être de gauche, c’est rester critique face au système capitaliste, face au système raciste, face au système homophobe... C’est agir afin que les gens ordinaires aient la possibilité de faire entendre leur voix et de mener une vie décente et pleine de sens. C’est refuser la version néolibérale du rêve américain, celle qui le réduit à la réussite individuelle — car ce rêve est vide ! » Comme la France a subitement l’air archaïque ! Les Noirs n’y sont même pas maires ! Les citoyens sont incités à se replier sur leurs frustrations, leur haine de l’Autre, leur impuissance !

« Si Barack Obama est élu », poursuivait Cornel West, « je ferai la fête toute une journée ; et le lendemain, je deviendrai son principal critique. » Victoire du mélange, le quarante-quatrième président des États-Unis incarne aussi la victoire d’une grande démocratie.

> à lire : « L'effet Obama titille le CSA » (Libération, 13/11/2008).

jeudi 2 octobre 2008

L'arnaque du communautarisme

Le communautarisme permet de faire croire qu’on lutte activement contre la discrimination, alors qu’on la soutient. Le système communautariste est tout spécialement adapté à la logique marchande de l’offre et de la demande : les « représentants » de la communauté — sorte de syndicat sous la houlette de l’État, parfois désignés par le gouvernement lui-même ! — vont négocier la paix sociale avec le gouvernement. Ce dernier, aidé par la caste socialement homogène des journalistes (mêmes préjugés et références culturelles), va s’efforcer de mettre en scène l’émergence d’une élite communautaire : une classe moyenne présentée comme « intégrée », de bonne volonté, récompensable,Pour tous ? vite opposée au reste de la communauté dont on interprète alors la situation d’exclusion sociale comme une mauvaise volonté répréhensible, et non comme le résultat de mécanismes sociaux. La répression s’en trouve ainsi légitimée et applaudie ; l’analyse sociale, prohibée d’avance — taxée de « culture de l’excuse », de « vision gauchiste », de « naïveté ».

Que suis-je ? Le métissage...

Le communautarisme fonctionne donc par l’analogie, par la reconnaissance d’un seul et même marqueur identitaire comme cause de l’infériorisation, de la discrimination, de la haine, de la détérioration des conditions de vie. Et, de fait, l’« ethnie », l’« origine », la couleur de peau, le sexe, la sexualité ou la religion sont bel et bien les causes d’une discrimination (xénophobie, gynophobie, homophobie, islamophobie...). Seulement, avec l’instrumentalisation du communautarisme par la machine politico-médiatique, les gens « normaux » sont invités à combattre non pas leurs propres tendances xénophobes, négrophobes, arabophobes, gynophobes, homophobes ou islamophobes, mais l’Étranger, les Noirs, les Arabes, la Femme, les Homos ou les Musulmans !

            > Mélangeons-nous. Enquête sur l'alchimie humaine

mardi 2 septembre 2008

Tous philosophes ! 40 invitations à philosopher

Tous philosophes !

Il n’est jamais trop tôt pour philosopher.
Il n’est jamais trop tôt pour clasher les préjugés, ceux de nos parents, de notre milieu, de notre culture. Il n’est jamais trop tôt pour interroger d’un œil neuf et sans pitié nos obéissances aveugles, nos soumissions à des autorités soi-disant « rationnelles », à des comportements acquis on ne sait comment, tombés dans le biberon sans que bébé n’ait eu le choix. Clasher les idées et les idoles pour créer de nouveaux choix, de nouvelles expériences, de nouveaux rêves, c’est cela, philosopher. Transformer l’impossible en possible, l’impensable en pensée.
Du mot au concept... Mélo et moi avons mis au point un petit rituel : comme elle collectionne des citations dans son agenda, nous en prenons une pour commencer ce qui ressemble à une battle philosophique, une joute où l’on se démène pour trouver le premier la « vérité » de ladite citation. Une phrase percutante sortie de son contexte : plus qu’une philosophie en concentré, une invitation à philosopher.
Tous philosophes ! L’envie d’écrire ce livre est née de ces duels avec Mélo. Il n’a d’autre ambition que d’exercer les lecteurs aux clashs tous azimuts, ces microrévolutions de la vie quotidienne, ces microdéfis qui libèrent nos affects et réveillent nos libertés.

            > Lire la présentation du livre (« Bibliographie »)

vendredi 1 août 2008

Wall-E : un sabotage philosophique

Wall-e, d'Andrew Stanton (studios Pixar)

Enfin un film d'animation subversif à souhait, sans délire mystico-neuneu à la Matrix, qui se « contente » de placer la pollution, le gaspillage, la surconsommation, le confort mortifère et tous les dogmes mercantiles sous le signe de la mort de l'humanité ! En soi, l'histoire du gentil robot amoureux d'une robote importe peu. Ce qui est proprement renversant, c'est la vision apocalyptique de cette humanité obèse, aveuglée par les écrans, incapable de clasher, ce tas de grosses larves amorphes qui biberonnent du sucre et qui ont oublié qu'il suffit de se prendre (concrètement) par la main et de se tenir debout pour commencer à s'humaniser. Via la culture populaire, un sabotage philosophique de l'empire Disney, et de l'Empire tout court ! Comment ont-ils pu réussir ce tour de force ? Si vous avez une piste, écrivez-moi !…

jeudi 17 juillet 2008

Meetic et toc

Pub pour le site meetic

La fluidité virtuelle est-elle importable dans le réel ? Bien des internautes ont laissé des plumes à confondre ces ordres. En l’air, rien ne pèse ; ici-bas, tout fait sens, tout fait corps, tout fait drame. D’Icares immatériels volant loin au-dessus de leurs gouffres, les cyberamoureux s’abîment dans la rencontre véritable. Hors Net, l'autre redevient normal, c'est-à-dire tiédasse et limité. Il cesse d’être la toile sur laquelle je projette mon idéal : le voici tout bêtement lui, et je dois m’aveugler dans mon désir pour ajourner ma désillusion.

manuel de cyberamour

Quand les Japonais quittent un tchat, ils écrivent : « Je tombe ». Ils flottaient, donc, suspendus aux mots des autres, à défaut de leurs lèvres. Forum de discussion : fil tendu dans l’apesanteur cyberspatiale. Les tchateurs s’y posent, y gazouillent, puis « retombent » dans le réel, ses attractions, ses déceptions, ses identités graves. Parce que se rencontrer virtuellement, c’est s’y croire — prendre la légèreté de la Toile pour la légèreté de la relation elle-même —, quitter la Toile et se rencontrer dans la vie réelle, c’est toujours tomber de haut.

mardi 22 avril 2008

Germaine et Aimé

Germaine Tillon (1907-2008)

Aimé Césaire et Germaine Tillon, disparus les 17 et 19 avril derniers, ont traversé le XXe siècle en héros. Ils ont su conjuguer l’engagement et le travail intellectuel ; c’est pourquoi ils peuvent nous servir de guides, en ces temps déboussolés.
Leurs ennemis communs ? La haine de l’Autre, la soif de conquête, la barbarie. Leurs armes ? La lucidité, l’humour, le sens aigu de la fraternité humaine. Ethnologue, Germaine Tillon voit sa vie basculer le 17 juin 1940, lorsque la France capitule devant Hitler. Dénoncée comme résistante puis déportée dans le camp de Ravensbrück, elle écrit le texte d’une opérette pour distraire ses compagnes, ainsi qu’une analyse minutieuse de cet enfer. Plus tard, elle s’opposera à la torture en Algérie.
Aimé Césaire (1913-2008) Aimé, en poète, entend lutter contre « la misère et l’acceptation animale ». Misère de siècles d’esclavage justifiés par la couleur de peau ; acceptation animale de celui qui obéit sans réfléchir, sans résister. Il écrit dans Esclavage et colonisation (1948) : « L’Allemagne nazie n’a fait qu’appliquer en petit à l’Europe ce que l’Europe occidentale a appliqué pendant des siècles aux races qui eurent l’audace ou la maladresse de se trouver sur son chemin. » — Un message que nous devrons méditer ce 8 mai, jour de la commémoration de la victoire des Alliés contre les Nazis. Méditer non pour nous repentir, mais pour cultiver la difficile faculté de dire « non », accomplir la difficile mission de penser. Car telle est bien la leçon de Germaine et d’Aimé : quand on renonce à penser, on renonce à son humanité.

mardi 1 avril 2008

Mai 68 : La philosophie est dans la rue !

Editions Larousse, collection 'Philosopher', 2008

    Mai 68 est un évènement philosophique, une explosion philosophique de masse. À la surprise générale, les étudiants ont arrêté d’étudier, les ouvriers d’usiner, les travailleurs de « métro-boulot- dodoter », bref, des millions de Français ont soudainement cessé d’obéir — aux profs, aux parents, aux patrons, aux politiques, aux policiers... — et se sont mis à philosopher.slogan de mai
C’est-à-dire refaire le monde ici et maintenant, remettre en question l’ordre établi, les préjugés, la civilisation elle-même ; mais aussi inventer de nouvelles façons d’être ensemble : parler à ses voisins, Afficheremplacer la hiérarchie autoritaire par la démocratie vivante, refuser le pouvoir des armes, des marchandises et de l’argent. Meurtris dans leurs valeurs, les bourgeois en tremblent encore... Mais pour ceux qui veulent faire de leur vie une aventure d’amour et d’intelligence, quelle magnifique leçon !

jeudi 20 mars 2008

Euthanasie, la "mort heureuse"

Les Invasions barbares

Dans Les Invasions barbares, le beau film de Denys Arcand (2003), un fils fait tout pour que son père, bon vivant atteint d’un cancer, finisse ses jours entouré de ses amis, dans la paix intérieure et la sérénité. Euthanasie parfaite : choix lucide et acte d’amour.
Car il y a des souffrances incurables et inapaisables, comme la tumeur au visage de Chantal Sébire, ou les séquelles d’un accident de la route qui laissent Vincent Humbert muet, aveugle et paralysé. Dans ces cas d’exception où la médecine est impuissante, la victime toute-souffrante, mais consciente, demande de mourir dans la dignité. Or ce droit, en France, est encore refusé. La loi tourne autour, propose d’hypocrites solutions — coma artificiel, arrêt des soins — mais interdit que l’on aide un tout-souffrant à se suicider. pas d'acharnement thérapeutique...L’euthanasie (étymologiquement, la « mort heureuse ») est bien un « suicide » par personne interposée, et l’État français refuse d’être cette personne — contrairement à la Suisse ou à la Belgique, par exemple. Avec tout ce qu’il faut de contrôles et de gravité, il est temps que cette absurdité cesse.
AdieuMais sans réduire le problème aux sphères juridique et médicale : il relève de la philosophie, de l’éthique et de la politique, et doit donc être débattu par tous, pour que le grand tabou de notre société — la mort volontaire — commence enfin à être levé !