Vincent Cespedes

mercredi 20 juillet 2011

Jouer la vie

Nous, jadis enfants de l’onde de charme, pétillants de rire et d’appétit, devenons en trois décennies les robots décérébrés de l’onde de choc, rassasiés-hystérisés, sous dettes et sous compétitions, sous psys et sous médicaments. Nous creusons chaque jour des sillons d’obéissances quel que soit notre échelon, et, tout en nous en plaignant, nous nous interdisons de vivre en liberté, de prendre du recul, de donner de l’amour. Prêts à tout pour la « vie bonne » que l’on nous vend — ses vitamines stimulantes, ses miroirs technologiques, sa vacuité divertissante, son « n + 1 » obsédant, son harcèlement moral incessant. Pris au piège entre l’absurdité des processus bureaucratiques et la fatalité des faits accomplis, avec au ventre l’angoisse de l’esseulement. Le « staffing » fait de nous des travailleurs « staffés », le « ranking », des « classés », le « banding », des « notés », le « coaching », des antipoètes impuissants — overdose de cages en I-N-G pour que nous sacrifiions notre humanité sur l’autel du Grand « Conditionning » de la consommation de masse. Et le pire, c’est que nous le savons. C’est d’ailleurs la seule certitude qu’il nous reste : la perte indolore de notre vitalité, l’euthanasie de notre bonheur.

     Comment mettre fin aux castings ? Comment saboter les organisations mortifères et notre scrupulosité à les suivre ? passer de la surveillance au regard, du contrôle à la tendresse, de la performance au mystère ? Que croire ? Où aller ? Qui vaincre ? Pourquoi vivre ?
     Il nous faut jouer à un Jeu très spécial.
     Un Jeu, pour retrouver le plaisir de douter et de frissonner, la capacité d’émerveillement et d’imagination. Un Jeu, pour regagner notre épaisseur humaine, et même l’expérimenter en pensée jusqu’à la démesure. Un Jeu, pour nous curer des logiques binaires et des aplatissements, des « Je n’ai pas le choix », des « Je n’ai pas le temps ». Un Jeu tactile mais sans écran, qui occupe le corps mieux que le smartphone et la cigarette, qui nous patine à l’usage et se charge de tout ce que nous y mettons : nos histoires, nos secrets, nos clameurs, nos angoisses, nos perplexités, nos rêves, nos devoirs, nos mélanges. Un Jeu, pour réapprendre à vivre et à partager.
     C’est à cette Renaissance interindividuelle que nous invite le Jeu du Phénix, et même s’il se pratique toujours avec humour et humilité, sa destination philosophique ne doit pas pour autant être diminuée : préserver et aviver, en chaque être humain, une étincelle d’espoir et de dignité.

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> Le « Profil » (l'un des quatre tirages du Jeu).



mardi 12 octobre 2010

L'Homme expliqué aux femmes

Comme notre masculinité est en pleine mutation, elle en voit de toutes les couleurs. Les premiers à vouloir fixer cette palette mouvante sont les publicitaires et les journalistes de la presse féminine ; chaque année, de nouvelles étiquettes jaillissent de leurs chapeaux. J’ai par exemple été invité à donner mon point de vue sur les prétendues apparitions de l’homme « hippie-glam » (hippie et glamour), du « bimboy » (pétasse au masculin), le « métrosexuel » (look minet gay mais pas gay) et autres « übersexuels » (look macho soigneusement entretenu). Autant de catégorisations, autant de caricatures empêchant de voir ce qui se joue réellement : une libre-sexualité de droit, contrariée par une sous-sexualité de fait parce que l'amour, loin d'être libre, est resté normalisant et normalisé.

Les analystes patentés qui expliquent encore notre malaise par une incertitude dans les « rôles » que nous avons à jouer nous font doucement rigoler. Je ne connais pas un seul homme qui s’interroge sur son « rôle » d’homme ou de père, ou qui hésite dramatiquement devant les différents « rôles » qui s’offriraient à lui. Cette explication toute faite me semble aussi simpliste que biaisée, car elle relève de la représentation sociale et, très franchement, nous n’en sommes plus là ! Nous savons être multirôles et multitâches depuis une bonne vingtaine d’années. Caméléons, nous pouvons même adopter diverses attitudes existentielles — des « philosophies » parfois superbement contradictoires ! — en fonction des personnes et des situations. La nature de notre crise ne touche pas nos « rôles » multiples, mais notre libido qui, elle, demeure une, et se distingue en cela de nos besoins. Voilà pourquoi il sera beaucoup question de sexualité et de désir dans ce livre. Notre problème est d’ordre libidinal et, par voie de conséquence, parce que bien faire l’amour fait l’amour, d’ordre amoureux.

> L'Homme expliqué aux femmes (groupe Facebook).

> L'Homme expliqué aux femmes sur amazon.

> « Mais pourquoi est-elle si méchante ? » (article).

lundi 2 août 2010

L'encouplement, ou l'amour contractuel

Nous souffrons d’encouplement, cette parodie d’amour. Ce grand gag hyperplebiscité pour policer le peuple, édulcorer ses jeux roboratifs, faire un hold-up sur ses vertiges et les lui revendre au compte-goutte et au prix fort — marchandise sexuelle aseptisée et déconnectée des implications humaines. Inhibition, angoisse, mensonge, culpabilité, tromperie : les encouplés acceptent de sous-vivre et de sous-aimer pourvu que tout le monde les suit, et pourvu qu’ils soient perçus comme « normaux » aux yeux de tout le monde.

Que l’amour puisse créer une complicité indestructible, voilà ce que les encouplés refusent de prendre en compte dans leurs donnant-donnant paranoïaques, leurs tractations sévères. Ils ne croient pas à la fidélité naturellement engendrée par l’amour. Ils l’exigent comme point de départ, alors qu’elle est le fruit d’un libre tremblé commun. Mais cette fidélité-là ne leur importe guère.

Dans leur jargon, la « fidélité » est fidélité non pas à l’autre parce qu’on l’aime, mais à une religion parce qu’on y voit la clé du bonheur : le culte de l’Encouplement, autrement dit, l’exclusivité sexuelle. Sortir de l’encouplement ? Plutôt crever. Dont acte : à trop vouloir programmer l’amour, nous crevons à petit feu d’une anorexie d’amour insensée.

> L'Homme expliqué aux Femmes (groupe Facebook).

> Magique étude du Bonheur (groupe Facebook)

lundi 7 juin 2010

L'exhilaration : vivre au printemps

Perpétuer la violence subie : onde de choc. Perpétuer l’humanité reçue : onde de charme. [...]
Vivre exhilaramment, c’est porter sur tout ce qui nous entoure la même qualité d’attention que nous portons sur les moindres éléments de nos rêves, comme si nous les découvrions pour la première fois. « Quand je vais dans la campagne le paysage me devient presque tout de suite intérieur par je ne sais quel glissement du dehors vers le dedans, j’avance comme dans mon propre monde mental », explique le poète Jules Supervielle. « On est parfois étonné de mon émerveillement devant le monde, il me vient autant de la permanence du rêve que de ma mauvaise mémoire. Tous deux me font aller de surprise en surprise et me forcent encore à m’étonner de tout : "Tiens, il y a des arbres, il y a la mer. Il y a des femmes. Il en est même de fort belles". »

L’exhilare n’arrête pas de se dire ce « tiens ! » au fort parfum de découverte, exclamation de son festin, signe d’une fascination simple pour le monde des beautés et des sentiments. Qui le dit mieux que les poètes ? − On ne digère immédiatement que le merveilleux, et l’exhilaration est justement une industrie des merveilles, une puissance nectarifère transformant la vie en aliment. Elle lève tous les freins de mon épanouissement. Elle marie le tremblé des évènements à mon tremblé de symboles, le dehors et le dedans. Prolongement de l’étonnement du rêve dans ma vie, elle me fait siroter l’exhilarité contenue dans la vie même. Renaître en permanence à chaque visage rencontré, chaque frottement. Ne pas préférer le rêvé au vécu. Danser un rêve éveillé. Vivre au printemps.

> Magique étude du Bonheur (groupe Facebook).

> « Be Happy » (compte-rendu du Nouvel Observateur).

jeudi 8 avril 2010

L'onde de charme

Le charme ne se contente pas d’émaner d’un visage. Il voyage de visage en visage grâce à ce que les scientifiques nomment « échopraxie » : la tendance à répéter (« écho ») certains comportements (« praxis ») d’autrui. Cela explique pourquoi une personne charmée devient charmante : elle transmet l’onde de charme. Une cascade de réflexes échopraxiques — au même titre que le bâillement, le rire ou le dégoût —, que l’on doit à ceux qui ont su rester perméables à la sérénité qu’elle draine. Pour l’enfant, évidemment ouvert aux flux d’amour, l’œil qui frise est un sein qui lui fournit son miellat substantiel. Mais les coups durs et les blessures de l’existence dénaturent ce don, cette gourmandise optimale : à chaque nouvelle gifle nous nous rétractons sur nous-mêmes, nous rentrons nos antennes, perdons notre charme et notre porosité au charme. L’onde de charme nous passe à côté. Ne nous reste alors qu’une sensibilité aux ondes de choc, aux évènements saillants qui cognent et traumatisent.

Ce bonheur dans l’œil — charme irradiant — peut être causé par autre chose que ma présence, mais qu’importe ! S’il continue de rayonner face à moi, il m’est effectivement adressé. Il me parvient, me traverse et m’emporte ; que demander de plus ? Quand la petite Charlotte entend sa mère chanter sous la douche, ou quand son père jubile en faisant la cuisine pour douze invités, Charlotte n’est pas le déclencheur de ces réjouissances ; et pourtant, le bonheur manifeste de ses parents la comble de bonheur à son tour. Parce qu’elle les aiment, bien sûr. Autrement dit : parce que le tremblé de leur existence fait trembler sa propre existence. Parce qu’ils sont complices d’un même froufroutement de vie. Parce que les bonheurs de ceux qui s’aiment viennent grossir le flux d’un bonheur commun, et que cette onde de charme, par contagion allègre, crée un front de douceur paniquant et désorganisant le front violent des ondes de choc. Si des adultes gravitent suffisamment près de Charlotte pour trembler d’émotion et lui transmettre ce tremblement, leurs bonheurs entraînent la fillette, dans les deux sens du verbe : ils la rendent heureuse, et ils l’exercent au bonheur, à la digestion merveilleuse.

> Magique étude du Bonheur (groupe Facebook sur MEB).

> « Ondes portées du bonheur » (Libération).

> « Que du bonheur ? » (1 h de débat télé, France Ô).

vendredi 26 février 2010

Pointes philosophiques sur la Mort

Renaissances. — Vivre ta vie n'est pas suffisant : tu dois surtout la mourir.

Ondulatoire. — La seule ontologie pensable est celle de l'abandon de l'être, et la mort est la base empirique de cette ontologie car c'est infiniment à la mort (= à l'amour, à la mère) que nous nous abandonnons. L'Avoir, c'est l'être absolutisé, concrétisé, l'être-là — l'utopie-là. L'abandon, défaillance de l'être-là, pousse la relativité de l'être à son paroxysme. La mort nous révèle qu'il y a du néant — il y eut donc de l'être. L'être est le néant, c'est-à-dire la disparition de l'être, son absentéisation qui le présentifie, son endémique évidement lui donnant évidemment corps et plénitude.

Aggravation. — Pire que la vie, l'amour. Pire que l'amour, la mort. Pire que la mort, la vie.

« Tout se m'évapore ». — Les humains meurent parce qu'ils savent qu'ils doivent mourir. Rares sont ceux qui disparaissent, — qui s'abandonnent à la mort toute leur vie durant.

Crise. — La maladie rappelle notre mort à notre bon souvenir ; la maladie nous rappelle à la vie.

Bloomitude. — À force d'hypothèquer notre joie de vivre la mort devient une hypostase — une entité fictive —, et la vie, une hypothèse — une construction flotante. Le capital, ou la survaleur statistique de la production du virtuel.

Retenue. — De son vivant, il craignait d'aimer. De son aimant, il se sentait mourir. De son mourant, il renaissait, altéré. Oser aimer : oser ne plus craindre. — La peur de ne plus avoir peur, frein capital de nos abandons.

Porte-à-faux. — L'abandon s'inscrit en faux contre le mort.

Casse-tête. — Tabac : première cause de mort évitable dans le monde entier. Abandon : première cause de vie évitable dans le monde entier. Et dire qu'il y en a qui fument tout en s'abandonnant !

Quadrature. — Viser au-delà de Dieu : l'art. Viser au-delà de l'art : l'abandon. Viser au-delà de l'abandon : la mort. Viser au-delà de la mort : Dieu...

> Extraits de Je t'aime. Une autre politique de l'amour (Plis 145, 25, 289, 144, 60, 89, 183, 493, 463 et 498).

jeudi 14 janvier 2010

Autocritique (tract)

1. Étudiants-travailleurs, méfions-nous des « sirènes » du sexe et du langage.
2. Le sexe est à la mode comme l’économie le fut. Aussi veut-on faire du sexe le centre du monde comme l’économie le fut.
3. Assimiler ou remplacer les besoins économiques par des besoins sexuels, c’est parler du même néant, le besoin, qui n’est que la figure la plus réactionnaire du « nécessaire ».
4. L’économie était autrefois le « nécessaire ». Elle est devenue aujourd’hui « luxe » puisque le sexe l’a remplacée.
5. Étudiants-travailleurs, méfions-nous de ce petit jeu de poussoir qui n’est pas un simple divertissement intellectuel mais le masque de l’impuissance.
6. Si nous refusons et l’économie et le sexe, méfions-nous de l’affectif, des sentiments de l’humain préfabriqué.
7. Si nous oublions l’économique et le culturel dans le sexe, nous avons tout oublié. Nous avons oublié le « racisme économique » de nos couples, la mesquinerie intellectuelle de nos accouplements.
8. Si nous oublions l’affectif dans le sexe, nous ne sommes plus que des petits besogneux de la masturbation.

> Comité d’action Censier, Nous sommes en marche (mai 1968).

mardi 8 décembre 2009

Tremble, francité !

On aurait tort de voir dans l’appel au débat sur l’identité nationale une invitation à une grand-messe fraternisante : ce genre de débat-là, tombé d’en haut et encadré par les préfets, est fait pour déchirer. Le concept même d’identité (ce qui reste toujours le même) est d’essence défensive et offensive. Conçu pour agiter mille menaces et résister aux identités adverses, il réaffirme la victoire de Parménide sur Héraclite, de l’Être absolu sur le Flux changeant. Et l’identité nationale étend cette paranoïa à la nation. Comment garder son calme ? Faut-il trouver à tout prix un consensus sous peine d’être taxés d’« antinationaux » par le front des anti-antiracistes, des déclinologues et les adeptes du « Nous » contre « Eux » ?

Problème. À l’instar de l’arabité, de l’ivoirité ou de la belgitude, la francité reste introuvable dans les souches généalogiques, les patrimoines génétiques et les pedigrees. Malgré les efforts d’un Brice Hortefeux, nul n’a réussi à ce jour à distinguer un bon Français d’un Auvergnat. Et près d’un tiers des mariages contractés en France sont mixtes, qu’ils soient « roses » (d’amour), « blancs » (truqués) ou « gris » (extorqués), cette nouvelle catégorie étant qualifiée « d’escroquerie sentimentale à but migratoire » par le ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale, Éric Besson.

Solutions ? S’agit-il de brandir fièrement les valeurs de la République (indivisible, laïque, démocratique et sociale, d’après la Constitution) ? De fait, les paniqués du péril multiculturaliste-communautariste mettent bien peu de zèle pour faire le grand écart entre un jeune à capuche et Sarkozy Jr. Faut-il en outre jeter en prison notre Renaud national pour avoir chanté « la Marseillaise même en reggae, ça m’a toujours fait dégueuler… et votre République, moi, j’la tringle » ?
Il y a deux mille ans, le géographe Strabon critiquait les Gaulois pour leur morgue et leur obsession de la parure. Si l’identité nationale verse inévitablement dans la caricature, laissons donc aux étrangers le soin de nous brosser le cliché ! Certains nous voient cartésiens, d’autres sensuels et rouleurs de pelles, d’autres encore, arrogants, gonflés d’un anarchisme de pacotille que contredisent des tendances foncièrement bourgeoises.

Cauchemar. L’historien Fernand Braudel démontre que l’identité de la France se nourrit historiquement de sa diversité foisonnante. Or, celle-ci a toujours été le cauchemar des administrations. Dans son abstraction militante, la phraséologie française de l’universalisme sert avant tout de paravent à un nationalisme gallocentré qui refuse de dire son nom. Mais la langue françoise ? Ailleurs, elle se dit « québécoise » ; et Aimé Césaire en exprime bien la nature polymorphe lorsqu’il parle « des francophonies » au pluriel. Et l’histoire de France ? Elle justifie ce que l’on veut, dit pertinemment Paul Valéry : « Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout. »
Dès lors, si l’on boudait le débat anxiogène sur l’identité nationale pour laisser à chacun le choix de définir sa propre identité ? Le 8 décembre, quand l’Assemblée s’empêtrera à son tour, que les députés pensent bien à Nathalie Sarraute, Française juive d’origine russe : « Vu de l’intérieur, l’identité n’est rien. »

> « Le foot, dernier refuge de l'identité nationale ? », débat télé.

mercredi 19 août 2009

Comment humaniser les mâles ?

Le projet amazonien d'une authentique libération des femmes commence par une prise de conscience individuelle. Il ne veut pas ajouter un nouveau corporatisme à ceux qui bafouent déjà confidentiellement les principes républicains. Les amazones partagent entre elles une lutte commune, mais elles la trahiraient en s'épaulant, en se cooptant, en se liguant contre la « fraternelle » fratrie des mâles. Déclarer la guerre des sexes est socialement suicidaire : les hommes ont des avant-bras plus musclés et une expérience multimillénaire en matière d'hécatombe. L'infiltration non-concertée, aléatoire, contagieuse est plus efficace que la coalition organisée.Théorie du chaos, pour renverser l'ordre établi avec une finesse impétueuse. L'amazone manœuvre seule et dans l'ombre ; mais les leçons qu'elle donne bénévolement aux mâles contribuent à changer leurs attitudes et, partant, profite à toutes celles qu'ils croiseront. Son premier terrain de bataille ? — entre ses jambes. Sa première arme ? — une luxuriante audace. Sa première résolution ? — interdire la persécution. Son premier obstacle ? — la langue, modelée par les phallocrates. Le masculin l'emporte sur le féminin, apprend-on à l'école. De nombreuses appellations de métiers, jadis bastions masculins, sonnent faux lorsqu'ils changent de sexe ; le mariage lui fait perdre son nom par tradition machiste ; la « Fraternité » de la devise républicaine l'exclurait presque de la République !
À quand la « Sororité » ?

> Je t'aime. Une autre politique de l'amour, Pli 160.

jeudi 28 mai 2009

J'aime, donc je suis

Amour, illusion ?

L’amour ne se « trouve » pas, comme un trésor : il advient, sourd, pointe, éclate, étonne, frappe, foudroie dans la durée. Il sidère, en élevant d’un cran l’exigence d’exister. Il n’est pas charitable et ne se mendie pas. Pas plus qu’il ne se calibrerait ou se quantifierait pour passer dans les cybernavettes virtuelles, répandre ses appels au secours. L’amour est même le contraire du désir d’amour, car fait d’abandons et non d’expectatives, de plaisirs pleins et non de songes creux.
J'aime, donc je suis. À la découverte de votre philosophie amoureuse L’amour, ce n’est pas ce que j’obtiens quand je le cherche : c’est ce qui se produit quand je partage une expérience d’abandon avec l’autre &mdash  par la conversation, la création, le rire, les réjouissances du corps ou la jouissance d’élever un enfant ! Une distinction rarement soulignée ; les « amourologues », ces faux experts de l'amour, ont encore de beaux jours…

À quoi bon s'embrasser ?

J’en appelle à une révolution où l’on cesserait de tourmenter la jeunesse en ne lui imposant qu’un modèle amoureux mortifère, qui fait de l’« âge des amours » l’âge de l’Encouplement ! L’amour libre et vivifiant devrait d’abord être l’affaire des jeunes, frais d’esprit et de création. Qu’on les invite à inventer leurs propres façons d’aimer, de faire l’amour et de faire famille, plutôt que de les accabler de devoirs et leur faire la leçon !

    > Lire la présentation de J'aime, donc je suis (« Bibliographie »)

dimanche 26 avril 2009

L'Effet d'un bain (premier album)

« Le Génie du cœur, que nul n'approche sans en partir plus riche, non pas touché par la grâce et stupéfait, non pas comme transporté et accablé par un bien étranger, mais plus riche au fond de lui-même, plus neuf que jamais, comme délivré de sa glace, caressé et ausculté par un vent de dégel, plus incertain peut-être, plus délicat, plus fragile, plus brisé, mais
empli d’espérances qui n’ont pas encore de nom, empli d’une volonté et d’un flux nouveaux, empli d’une refus et d’un reflux nouveaux, — mais que fais-je, mes amis ? de qui suis-je en train de vous parler ? »
(Friedrich Nietzsche, Par-delà Bien et Mal, fragment 295).

> Écoutez les 22 morceaux de L'Effet d'un bain...

lundi 2 mars 2009

Peut-on rire de tout ?

Ma réponse est « non », pour qui veut conjuguer le rire et l'humanité. On ne rit pas d'une femme violée, d'un innocent assassiné ou d'un génocide, sans meurtrir par là même la dignité des victimes. Car un tel cynisme, en explosant la décence minimale qui fait que nous sommes humains, nous plonge dans la barbarie, autrement dit : la violence pure. C'est pourtant ce rire-là que l'on entend de plus en plus jaillir des gosiers frustrés ; il fuse sous forme de vannes qui virent au harcèlement, à l'école ou dans l'entreprise. Sarcasme qui s'acharne à affaiblir le faible, à nuire aux rivaux. Rire-coup de poing qui boxe plus qu'il n'échange, qui écrase au lieu d'élever. Rire « bête et méchant », dont le philosophe Theodor W. Adorno déplorait l'invasion peu avant la Seconde guerre : « Le rire des spectateurs de cinéma n’a rien de bon ni de révolutionnaire, il est rempli du pire sadisme bourgeois. » (à W. Benjamin, lettre du 18 mars 1936).
Le « sadisme », n'est-ce pas exactement le travers des gens empêtrés dans des vies fades, qui ont vendu leur liberté contre une rouspétance d'hommes soumis ? Sadisme des téléspectateurs devant l'infortune des candidats de jeux et de télé-poubelle. Sadisme d'une compétition érigée en norme sociale, et qui continue de gangréner la solidarité au moment même où l'on en a le plus besoin ! Ce sadisme-là, appellons-le « ironie » — mordante. Lorsqu'elle clashe les puissants, les pipeuls, les maîtres ou les gardiens d'un ordre injuste, alors, oui, ô combien oui ! elle est légitime et démocratiquement nécessaire. Le très-mâle DSK caricaturé pour ses écarts sexuels n'avait qu'à bien se tenir ! C'est seulement quand l'ironie s'exerce contre les exclus et les souffrants qu'elle devient abominable.
Néanmoins, rien ne saurait empêcher l'humour. Lui, humanise absolument, y compris dans l'atrocité. L’ironie rit de ; l’humour rit tout court. L’humour nuance ; il remet l’infini entre 0 et 1, « non » et « oui », Mal et Bien, mort et vie. L’humour désangoisse et relativise ; il allège la gravité des peines en nous rappelant joyeusement que, tôt ou tard, nous allons mourir. L’humour fluidifie ; il délie les crispations dans ses spasmes, rend grotesques les uniformes et les carapaces. L’humour distancie ; il libère les têtes des guidons, des normes sérieuses, des œillères. Puissance philosophante, qui lie au lieu de nier !

samedi 29 novembre 2008

Polémique "Zemmour", suite et fin ?

« L’idée de race est devenue pour la nation, depuis tant d’années qu’elle en abuse, un véritable cancer. »
(Robert Musil, « Esprit et expérience. Remarques pour des lecteurs réchappés du déclin de l’Occident », 1921).

Depuis la diffusion de l'émission Paris-Berlin (Arte, 13 novembre, « Demain, tous métis ? »), enfle une double polémique :
1/ sur les propos de M. Zemmour, réhabilitant les poncifs du colonialisme ;
2/ sur le montage tendancieux, qui fausse le sens des échanges.
Afin que chacun puisse méditer à tête reposée sur l'une et l'autre, voici la retranscription de l'enregistrement original, avec,
en caractères gras, tout ce qui a été supprimé au montage par la Production. Je tiens à préciser ici que la version prétendument « intégrale » (88 min.), mise en ligne sur le site d'Arte, a en réalité été tronquée.
Bien sûr, ce blog se fait l'écho de vos réflexions constructives, alors n'hésitez pas ! (Votre message ne sera pas mis en ligne immédiatement).

> Retranscription de l'émission (fichier .pdf)

mercredi 5 novembre 2008

Mix Power !

La promesse Obama, ce n’est pas seulement un homme : c’est aussi une philosophie. L’homme est une révolution à lui tout seul, un triple bouleversement de l’ordre occidental où ni les Noirs, ni les fils d’immigré africain, ni les prénoms arabes n’accèdent à la présidence — mais où les prisons débordent de Noirs, où les immigrés africains sont discriminés, et les musulmans, stigmatisés.
Mais surtout, l’homme est porteur d’une philosophie progressiste, avec la paix comme étendard et l’injustice en ligne de mire. Ainsi, le philosophe afro-étastsunien Cornel West a-t-il soutenu le candidat démocrate pour sa politique autant que pour sa couleur de peau : « Être de gauche, c’est rester critique face au système capitaliste, face au système raciste, face au système homophobe... C’est agir afin que les gens ordinaires aient la possibilité de faire entendre leur voix et de mener une vie décente et pleine de sens. C’est refuser la version néolibérale du rêve américain, celle qui le réduit à la réussite individuelle — car ce rêve est vide ! » Comme la France a subitement l’air archaïque ! Les Noirs n’y sont même pas maires ! Les citoyens sont incités à se replier sur leurs frustrations, leur haine de l’Autre, leur impuissance !

« Si Barack Obama est élu », poursuivait Cornel West, « je ferai la fête toute une journée ; et le lendemain, je deviendrai son principal critique. » Victoire du mélange, le quarante-quatrième président des États-Unis incarne aussi la victoire d’une grande démocratie.

> à lire : « L'effet Obama titille le CSA » (Libération, 13/11/2008).

jeudi 2 octobre 2008

L'arnaque du communautarisme

Le communautarisme permet de faire croire qu’on lutte activement contre la discrimination, alors qu’on la soutient. Le système communautariste est tout spécialement adapté à la logique marchande de l’offre et de la demande : les « représentants » de la communauté — sorte de syndicat sous la houlette de l’État, parfois désignés par le gouvernement lui-même ! — vont négocier la paix sociale avec le gouvernement. Ce dernier, aidé par la caste socialement homogène des journalistes (mêmes préjugés et références culturelles), va s’efforcer de mettre en scène l’émergence d’une élite communautaire : une classe moyenne présentée comme « intégrée », de bonne volonté, récompensable,Pour tous ? vite opposée au reste de la communauté dont on interprète alors la situation d’exclusion sociale comme une mauvaise volonté répréhensible, et non comme le résultat de mécanismes sociaux. La répression s’en trouve ainsi légitimée et applaudie ; l’analyse sociale, prohibée d’avance — taxée de « culture de l’excuse », de « vision gauchiste », de « naïveté ».

Que suis-je ? Le métissage...

Le communautarisme fonctionne donc par l’analogie, par la reconnaissance d’un seul et même marqueur identitaire comme cause de l’infériorisation, de la discrimination, de la haine, de la détérioration des conditions de vie. Et, de fait, l’« ethnie », l’« origine », la couleur de peau, le sexe, la sexualité ou la religion sont bel et bien les causes d’une discrimination (xénophobie, gynophobie, homophobie, islamophobie...). Seulement, avec l’instrumentalisation du communautarisme par la machine politico-médiatique, les gens « normaux » sont invités à combattre non pas leurs propres tendances xénophobes, négrophobes, arabophobes, gynophobes, homophobes ou islamophobes, mais l’Étranger, les Noirs, les Arabes, la Femme, les Homos ou les Musulmans !

            > Mélangeons-nous. Enquête sur l'alchimie humaine