mardi 22 avril 2008
Germaine et Aimé
Par Vincent Cespedes, mardi 22 avril 2008 à 22:59 :: General
Aimé Césaire et Germaine Tillon, disparus les 17 et 19 avril derniers, ont traversé le XXe siècle en héros. Ils ont su conjuguer l’engagement et le travail intellectuel ; c’est pourquoi ils peuvent nous servir de guides, en ces temps déboussolés.
Leurs ennemis communs ? La haine de l’Autre, la soif de conquête, la barbarie. Leurs armes ? La lucidité, l’humour, le sens aigu de la fraternité humaine.
Ethnologue, Germaine Tillon voit sa vie basculer le 17 juin 1940, lorsque la France capitule devant Hitler. Dénoncée comme résistante puis déportée dans le camp de Ravensbrück, elle écrit le texte d’une opérette pour distraire ses compagnes, ainsi qu’une analyse minutieuse de cet enfer. Plus tard, elle s’opposera à la torture en Algérie.
Aimé, en poète, entend lutter contre « la misère et l’acceptation animale ». Misère de siècles d’esclavage justifiés par la couleur de peau ; acceptation animale de celui qui obéit sans réfléchir, sans résister. Il écrit dans Esclavage et colonisation (1948) : « L’Allemagne nazie n’a fait qu’appliquer en petit à l’Europe ce que l’Europe occidentale a appliqué pendant des siècles aux races qui eurent l’audace ou la maladresse de se trouver sur son chemin. » — Un message que nous devrons méditer ce 8 mai, jour de la commémoration de la victoire des Alliés contre les Nazis. Méditer non pour nous repentir, mais pour cultiver la difficile faculté de dire « non », accomplir la difficile mission de penser. Car telle est bien la leçon de Germaine et d’Aimé : quand on renonce à penser, on renonce à son humanité.
mardi 1 avril 2008
Mai 68 : La philosophie est dans la rue !
Par Vincent Cespedes, mardi 1 avril 2008 à 13:28 :: Essai
Mai 68 est un évènement philosophique, une explosion philosophique de masse. À la surprise générale, les étudiants ont arrêté d’étudier, les ouvriers d’usiner, les travailleurs de « métro-boulot- dodoter », bref, des millions de Français ont soudainement cessé d’obéir — aux profs, aux parents, aux patrons, aux politiques, aux policiers... — et se sont mis à philosopher.
C’est-à-dire refaire le monde ici et maintenant, remettre en question l’ordre établi, les préjugés, la civilisation elle-même ; mais aussi inventer de nouvelles façons d’être ensemble : parler à ses voisins,
remplacer la hiérarchie autoritaire par la démocratie vivante, refuser le pouvoir des armes, des marchandises et de l’argent.
Meurtris dans leurs valeurs, les bourgeois en tremblent encore... Mais pour ceux qui veulent faire de leur vie une aventure d’amour et d’intelligence, quelle magnifique leçon !
jeudi 20 mars 2008
Euthanasie, la "mort heureuse"
Par Vincent Cespedes, jeudi 20 mars 2008 à 16:14 :: General

Dans Les Invasions barbares, le beau film de Denys Arcand (2003), un fils fait tout pour que son père, bon vivant atteint d’un cancer, finisse ses jours entouré de ses amis, dans la paix intérieure et la sérénité. Euthanasie parfaite : choix lucide et acte d’amour.
Car il y a des souffrances incurables et inapaisables, comme la tumeur au visage de Chantal Sébire, ou les séquelles d’un accident de la route qui laissent Vincent Humbert muet, aveugle et paralysé. Dans ces cas d’exception où la médecine est impuissante, la victime toute-souffrante, mais consciente, demande de mourir dans la dignité. Or ce droit, en France, est encore refusé. La loi tourne autour, propose d’hypocrites solutions — coma artificiel, arrêt des soins — mais interdit que l’on aide un tout-souffrant à se suicider.
L’euthanasie (étymologiquement, la « mort heureuse ») est bien un « suicide » par personne interposée, et l’État français refuse d’être cette personne — contrairement à la Suisse ou à la Belgique, par exemple. Avec tout ce qu’il faut de contrôles et de gravité, il est temps que cette absurdité cesse.
Mais sans réduire le problème aux sphères juridique et médicale : il relève de la philosophie, de l’éthique et de la politique, et doit donc être débattu par tous, pour que le grand tabou de notre société — la mort volontaire — commence enfin à être levé !
mercredi 5 mars 2008
Télé-poubelle : remboursez !
Par Vincent Cespedes, mercredi 5 mars 2008 à 13:17 :: General
On en restait bouche bée : pourquoi les candidats de la télé-réalité — humiliés par le jury, parqués dans un zoo hérissé de caméras, éliminés comme du bétail — ne se révoltent-ils pas ? Pourquoi la jeunesse se vautre-t-elle avec autant de complaisance dans ces numéros d’exhibitions si crues et de confessions si nazes ? Le spectacle d’être humains troquant si joyeusement leur dignité contre un petit morceau de notoriété nous fascinait, nous n’en revenions pas.
La réponse est venue des tribunaux, le 13 février dernier : en réalité, il ne s’agit pas de candidats, mais d’employés. De ceux qui veulent « travailler plus pour gagner plus », mais qui jusqu’ici ont travailler plus (18 heures par jour !) pour gagner une misère, et dans des conditions de survie extrême (Koh-Lanta), de débilité extrême (Loft Story...), de proxénétisme extrême (L’Île de la tentation, Le Bachelor, Greg le millionnaire...). Bref, de quoi saisir un avocat et réclamer son juste dû !
Chose faite : 27.000 euros par tête — d’autres ex-« candidats » affluent chez Me Assous, les maisons de production tremblent. Elles croûlaient sous l’argent de leur arnaque en or : millions d’euros grâce aux SMS que nous envoyions pour « sauver » leurs employés modèles, tunnels de pub aux prix fort, disques, stars maison... Mais grâce à la Justice, le dépôt de bilan se profile à l’horizon. La « télé-réalité » n’avait donc rien de « réel » ! Appelons-la « télé-poubelle », et exigeons nous aussi le remboursement !
> I Loft You : le premier livre sur la trash-TV...
jeudi 14 février 2008
Hanter les enfants
Par Vincent Cespedes, jeudi 14 février 2008 à 21:10 :: General

J'ai besoin de mots, je n'en ai pas.
Confier à chaque enfant de dix ans la mémoire d'un enfant victime de la Shoah. Hanter les enfants ; les horrifier par l'émotion au lieu de les instruire par la connaissance. Sous prétexte de les « sensibiliser », les harasser de culpabilité. Délire qui confond la transmission du savoir et un « devoir de mémoire » anxiogène.
Je cherche un mot. J'hésite entre « ignominie » et « psychose », avec au cœur une vaine envie de vomir.
jeudi 24 janvier 2008
Le Grand Dessillement
Par Vincent Cespedes, jeudi 24 janvier 2008 à 02:32 :: General
Il ne veut plus de pub ni de course à l'Audimat sur les chaînes publiques. Une idée justifiée à gauche depuis longtemps, mais lui la recycle sans la justifier. Il ne le peut pas. En effet, comment ce capitaliste décomplexé tiendrait-il des propos antipub ? contre la propagande marchande et la lobotomisation rigolarde ? Voici donc des mesures, lancées sans plan de financement (ineptie économique) et, plus grave, sans débat de fond (ineptie politique). Et l'on s'aperçoit que la « politique de civilisation » tant vantée n'est qu'un slogan publicitaire de plus, un habillage sans contenu, une mascarade...
Cessons d'être spectateurs et le Spectacle cessera ! — Plus facile à dire qu'à réaliser dans nos vies, n'est-ce pas ? Tant nous sommes conditionnés à croire que vivre, c'est justement participer au Spectacle, faire son show ; tant l'idée de communautés est rabaissée au rang des tribus consuméristes sans autres vues que le Marché, sans autres liens que le calcul d'intérêt.
Exemple : la permanente élection-érection du Président, spectacle dont l'obscénité tient moins dans sa course pour égaler un papa flambeur que dans l'idée — absolument libérale — que pour faire triompher l'économie, il faille se passer de la politique. Cela donne la « pipolitique », la politique-spectacle, c'est-à-dire l'effacement spectaculaire du politique. La vraie liquidation de Mai.
Nous nous laissons obnubiler parce que nous avons peur de remettre en question notre spectacle à nous, notre propre inauthenticité, cette vie quotidienne aliénée qu'un Spectacle plus fascinant encore nous permet de masquer. Remettre en cause le Spectacle, c'est bien se remettre en cause soi-même, briser son propre show, se repolitiser le corps ; et plus nous serons nombreux dans cette entreprise, plus le réveil sera irrésistible. Oui, soyons unis par le naturel effervescent, non pour le Grand Soir, mais pour le Grand Dessillement !
lundi 14 janvier 2008
Voyager l'Autre
Par Vincent Cespedes, lundi 14 janvier 2008 à 16:56 :: General
Le voyage, fil rouge de la construction européenne, produit actif contre la sinistrose. Pour la jeunesse européenne, voyager hors-tourisme est l'urgence. Pour la former au déracinement, au tournis malaisé des nouveaux repères mais aussi à la suffocation suave d'un élargissement de la palette des possibles. Les préjugés xénophobes et la misoxénie [= le ressentiment historique] connaissent par le voyage une rémission d'ampleur, et la tolérance, un allié de premier choix. En sentant le sol familier se dérober sous ses pieds, le jeune arpenteur de mondes, saisi par l'étourdissement terrible des nomades, ressentira également la déperdition des exilés, la saudade ou le spleen des immigrés perdus en terre étrangère, dépossédés de leur terre propre. Tristesse de quitter le chez-soi ; joie inquiète de rencontrer le chez-l'autre. Frayeur d'un puits de solitude sans fond ; timide ravissement d'investir d'autres clameurs, d'autres foules, d'autres élégances.
De telles expériences humaines forment vraiment la jeunesse. Elles la dotent en effet d'une vision aiguë du genre humain, généreuse et lucide. Ce voyage-là forme à la philanthropie. Naîtra dans les esprits neufs la volonté de résorber les altercations, de concilier les différences ; naîtra aussi le dégoût devant l'hypocrisie du néocolonialisme libéral ou impérial, cannibale ou « contre le Mal ». De retour au pays, la citoyenneté traînant encore derrière ses semelles dans les confins qu'il aura d'explorés, il aura acquis le sentiment d'être étranger et citoyen du monde, loin du territoire de son enfance, largué dans un ailleurs qui l'ampute de sa confiance en lui mais qui, dans le même temps, revigore sa confiance en l'Autre.
> Sinistrose. Pour une renaissance du politique (extraits)
vendredi 11 janvier 2008
Rêve de starlette
Par Vincent Cespedes, vendredi 11 janvier 2008 à 00:19 :: General
« Alors, c’est quoi ton rêve le plus dément, Sabrina ? »
Comme j’insiste, elle accepte de se prêter au jeu. Une victoire à la Star Academy la transformera en étoile filante. Entre sa voix trafiquée en studio et les chorégraphies retouchées par les pros des clips, sa carrière-éclair sera une mascarade de première. Après six mois de paillettes, elle se fera faire un gosse par un « fils de », divorcera deux ans plus tard pour ensuite sombrer dans l’oubli médiatique et la dépression. « Tu parles d’un rêve ! » lui fais-je, médusé.
mardi 25 décembre 2007
Sexe, mensonges et politique
Par Vincent Cespedes, mardi 25 décembre 2007 à 19:17 :: General
« Si une lettre d'amour n'est pas porteuse des enjeux politiques les plus élevés, elle n'est rien. Partir par amour, se transformer par amour, cela est politique. Le reste n'est que sensualisme ou conformisme. » Ces mots de Kafka, les comprend-on encore ? Depuis les essais avortés des années 1970 pour faire de l'amour une expérience révolutionnaire, la politique de l'amour aujourd'hui, c'est celle du chien crevé au fil de l'eau. Couples jetables, vaines tentatives pour rafistoler la famille, triomphe du porno et nunucherie affective, etc.
La société crée dans une large mesure la façon d'aimer. Or la logique même de la postmodernité, c'est l'impossibilité de prendre en charge le long terme. Dans ces conditions, maintenir le fantasme de l'amour-toujours fabrique des générations entières de névrosés.
Aujourd'hui, le discours sociologique dominant est très réactionnaire : la crise de l'autorité et les nouvelles formes de sauvagerie sont rattachées à l'implosion de la famille nucléaire. Eh bien, je pense exactement le contraire : c'est le maintien d'un tel impératif familialiste qui rend les gens dingues. La violence symbolique, c'est Noël et la Saint-Valentin martelés pendant des mois à la télé, alors que tous les encouplés sont profondément malades.
> Entretien dans Le Nouvel Observateur (lire l'intégralité)
dimanche 28 octobre 2007
Comment s'aimer sans s'encoupler ?
Par Vincent Cespedes, dimanche 28 octobre 2007 à 00:27 :: General
Pourquoi la vie de couple ? La question peut choquer, car l’idée qu’il faille trouver son amour et vivre à deux nous semble une évidence. L’apologie du mariage — dans les religions, les contes, les films — va dans ce sens. Pourtant, il est rare que l’amour-passion résiste à plus d’une année de vie commune. Kostas Axelos se demande ainsi pourquoi nous rêvons d’un couple sans pareil — qui n’existe pas — au lieu de développer l’amour-amitié, bien plus réaliste et gratifiant. « Qu’est-ce qui unit un couple ? La sexualité ? Non. L’affectivité ? Non. L’intelligence ? Non. Les trois ensemble ? Non. Alors ? »
Alors, le désir de construire une famille et d’avoir des enfants, diront les encouplé-es. Ou bien le besoin de sécurité affective, de confort… Pourtant, la vraie amitié permet cela, et avec beaucoup plus de constance. Alexandra Kollontaï prône ainsi l’amour-jeu : une camaraderie libre et respectueuse de l’autre, sans volonté de domination ni mesquinerie. « L’amour-jeu est exigeant. Des êtres qui se rapprochent uniquement sur la base d’une mutuelle sympathie, qui n’attendent l’un de l’autre que les sourires de la vie, ne permettront pas que l’on torture impunément leur âme, ne consentiront pas que l’on néglige leur personnalité ou que l’on ignore leur monde intérieur. L’amour-jeu exigeant une attitude beaucoup plus attentive, délicate, réfléchie l’un envers l’autre désapprendrait graduellement aux hommes l’égoïsme sans fond qui est aujourd’hui la marque de tous les sentiments d’amour. »
> Contre-Dico philosophique, « Couple » (encadré)
lundi 23 juillet 2007
L'Amour-toujours : un tue-l'amour
Par Vincent Cespedes, lundi 23 juillet 2007 à 15:42 :: General
Isadora Duncan dresse ce bilan dans Ma vie : « Chacune de mes histoires d’amour aurait pu faire un roman ; elles se terminèrent toutes mal. J’ai toujours attendu celle qui se terminerait bien, ou plutôt qui durerait toujours, toujours — comme au cinéma. »
« Amour, toujours » : la plus illustre rime de la langue française. Les partisans de l’Amour-toujours — ces « romantiques » autoproclamés, ces « Je-sais-que-ça-n’existe-pas-mais- je-veux-y-croire-quand-même » — seraient-ils victimes d’une rime hasardeuse ?
Ouvrons les yeux, parlons à ceux de nos aînés qui ont su aimer autrement que fanatiquement… Combien de Prince Charmant, hors cinéma ? Aucun ! Et c’est tant mieux, car ce vide ouvre la possibilité d’amitiés amoureuses, d’amours plurielles et libres, jouant sur toute la palette des émotions joyeuses qui ne peuvent se cristalliser sur un seul être sans dépérir.
En finir avec l’Amour-toujours, c’est comprendre, avec Erich Fromm, que « l’amour ne commence véritablement à s’épanouir que lorsqu’il s’attache à ceux qui ne remplissent pas une fonction à notre égard » (L’Art d’aimer). Ce qui signifie que l’amour véritable n’attend rien de l’autre, ni bénéfice, ni rôle de Prince Charmant. Il est gratuit, curieux, tendre, gourmand, libérateur.
Au lieu de ça, le sinistre mythe de l’Amour-toujours confond amour et propriété. Sous son influence, j’attends de l’autre qu’il remplisse la fonction suprême : être « ma moitié ». Comme tue-l’amour, on ne peut pas trouver mieux !
jeudi 5 avril 2007
Quelle école pour demain ?
Par Vincent Cespedes, jeudi 5 avril 2007 à 15:31 :: General
Le débat sur l'école est singulièrement oublié par les candidats 2007. Compétition, notation, vexation, sélection, ségrégation, surmenage : la liste de griefs envers le système éducatif est pourtant longue. Voici l'occasion de réfléchir ensemble sur l'école de demain. Quelles pédagogies ? Quelles réforme pour favoriser la mixité scolaire ? Quelle philosophie et quel idéal mettre en oeuvre ?
jeudi 1 mars 2007
Mot pour mot
Par Vincent Cespedes, jeudi 1 mars 2007 à 19:46 :: General
Le voyage à travers l'écrit, qui transporte Noémie et Louis, mérite d'être poursuivi.
Vous avez surement* votre mot à dire, vos questions à poser, vos idées à proposer...
Je vous invite donc à prolonger le débat sur ce blog.
Que nos conversations inspirent les prochains réformateurs !
* Sans û, d'après les recommandations de 1990.