<i>Faire</i> la paix    Le voyage, fil rouge de la construction européenne, produit actif contre la sinistrose. Pour la jeunesse européenne, voyager hors-tourisme est l'urgence. Pour la former au déracinement, au tournis malaisé des nouveaux repères mais aussi à la suffocation suave d'un élargissement de la palette des possibles. Les préjugés xénophobes et la misoxénie [= le ressentiment historique] connaissent par le voyage une rémission d'ampleur, et la tolérance, un allié de premier choix. En sentant le sol familier se dérober sous ses pieds, le jeune arpenteur de mondes, saisi par l'étourdissement terrible des nomades, ressentira également la déperdition des exilés, la saudade ou le spleen des immigrés perdus en terre étrangère, dépossédés de leur terre propre. Tristesse de quitter le chez-soi ; joie inquiète de rencontrer le chez-l'autre. Frayeur d'un puits de solitude sans fond ; timide ravissement d'investir d'autres clameurs, d'autres foules, d'autres élégances.
La politique du mouton noir...    De telles expériences humaines forment vraiment la jeunesse. Elles la dotent en effet d'une vision aiguë du genre humain, généreuse et lucide. Ce voyage-là forme à la philanthropie. Naîtra dans les esprits neufs la volonté de résorber les altercations, de concilier les différences ; naîtra aussi le dégoût devant l'hypocrisie du néocolonialisme libéral ou impérial, cannibale ou « contre le Mal ». De retour au pays, la citoyenneté traînant encore derrière ses semelles dans les confins qu'il aura d'explorés, il aura acquis le sentiment d'être étranger et citoyen du monde, loin du territoire de son enfance, largué dans un ailleurs qui l'ampute de sa confiance en lui mais qui, dans le même temps, revigore sa confiance en l'Autre.

            > Sinistrose. Pour une renaissance du politique (extraits)