Ma réponse est « non », pour qui veut conjuguer le rire et l'humanité. On ne rit pas d'une femme violée, d'un innocent assassiné ou d'un génocide, sans meurtrir par là même la dignité des victimes. Car un tel cynisme, en explosant la décence minimale qui fait que nous sommes humains, nous plonge dans la barbarie, autrement dit : la violence pure. C'est pourtant ce rire-là que l'on entend de plus en plus jaillir des gosiers frustrés ; il fuse sous forme de vannes qui virent au harcèlement, à l'école ou dans l'entreprise. Sarcasme qui s'acharne à affaiblir le faible, à nuire aux rivaux. Rire-coup de poing qui boxe plus qu'il n'échange, qui écrase au lieu d'élever. Rire « bête et méchant », dont le philosophe Theodor W. Adorno déplorait l'invasion peu avant la Seconde guerre : « Le rire des spectateurs de cinéma n’a rien de bon ni de révolutionnaire, il est rempli du pire sadisme bourgeois. » (à W. Benjamin, lettre du 18 mars 1936).
Le « sadisme », n'est-ce pas exactement le travers des gens empêtrés dans des vies fades, qui ont vendu leur liberté contre une rouspétance d'hommes soumis ? Sadisme des téléspectateurs devant l'infortune des candidats de jeux et de télé-poubelle. Sadisme d'une compétition érigée en norme sociale, et qui continue de gangréner la solidarité au moment même où l'on en a le plus besoin ! Ce sadisme-là, appellons-le « ironie » — mordante. Lorsqu'elle clashe les puissants, les pipeuls, les maîtres ou les gardiens d'un ordre injuste, alors, oui, ô combien oui ! elle est légitime et démocratiquement nécessaire. Le très-mâle DSK caricaturé pour ses écarts sexuels n'avait qu'à bien se tenir ! C'est seulement quand l'ironie s'exerce contre les exclus et les souffrants qu'elle devient abominable.
Néanmoins, rien ne saurait empêcher l'humour. Lui, humanise absolument, y compris dans l'atrocité. L’ironie rit de ; l’humour rit tout court. L’humour nuance ; il remet l’infini entre 0 et 1, « non » et « oui », Mal et Bien, mort et vie. L’humour désangoisse et relativise ; il allège la gravité des peines en nous rappelant joyeusement que, tôt ou tard, nous allons mourir. L’humour fluidifie ; il délie les crispations dans ses spasmes, rend grotesques les uniformes et les carapaces. L’humour distancie ; il libère les têtes des guidons, des normes sérieuses, des œillères. Puissance philosophante, qui lie au lieu de nier !