Vincent Cespedes

La décompression inventive
esquisse d'une conception vitaliste de la culture

                                                                                                          1. Les « mains négatives » de Bornéo
                                                                                                          2. Évacuations des imaginaires
                                                                                                          3. L'arborescence vitale

Les « mains négatives » de Bornéo

Sur le plan artistique, les peintures préhistoriques de l'île de Bornéo ne rivalisent pas avec les chef-d'œuvre pariétaux d'Altamira, Chauvet ou Lascaux. Ce ne sont pourtant pas les rares représentations anthropomorphes ou zoomorphes qui doivent retenir ici l'attention, mais les centaines d'empreintes négatives de mains cernées de couleurs qui tapissent les cavernes avec une fantaisie sans équivalent dans l'art pariétal mondial : disposées en cercles, en frises, en bouquets... Ces « mains négatives », comme les a nommées l'abbé Henri Breuil, s'obtiennent par la pulvérisation de pigment autour de la main plaquée sur la roche — le plus souvent la gauche si l'artiste est droitier. Les datations révèlent qu'à Bornéo, ces pictogrammes remontent à la frontière pléistocène-holocène, soit dix mille ans d'âge. Le doute subsiste en revanche quant à leur signification.

On a multiplié les hypothèses : gestes rituels dessinés sur la roche, pratique d'imposition des mains de guérisseurs, initiations chamaniques et autres fonctions magicoreligieuses. Étonnante profusion d'interprétations, quand il s'agit plus vraisemblablement du simple plaisir de marquer son habitat par une empreinte répétitive. Plaisir d'abord ludique, pensons-nous, avant même d'être esthétique ou symbolique ; le même plaisir que tout enfant éprouverait si ses parents le laissaient crayonner les murs de sa chambre. Une jouissance à transformer un monde muet (murs, parois, feuille blanche) en monde qui nous parle (dessins, tags, graffitis, gribouillages).

Ce besoin spontané de création - sans autre but que la joie procurée à matérialiser un flux imaginaire — est un soulagement foncièrement humain. Quand bien même serait-il porteur d'une charge mystique, il relève d'abord d'une pulsion poétique, d'un laisser-aller à la rêverie et à l'invention aussi évident que le rêve, aussi nécessaire que le sommeil, aussi décontractant que le bâillement. C'est cette pulsion qui nous fait dessiner machinalement durant une conversation téléphonique ou une conférence ; c'est elle, également, qui fait que nous nous plongeons parfois dans nos pensées intimes tandis qu'un interlocuteur nous parle.

Vital et naturel moment d'absence, respiration profonde, relâchement de l'attention : c'est ce besoin de « déconnecter » avec les contraintes du présent qui préside aux gestes poétiques, ces élans de fantaisie pure, ces suspensions de notre conscience où la phantasmagorie - notre monde intérieur imaginaire —, joyeusement, s'exprime. L'air chantonné dans la douche ou le sifflement du marcheur procède de ce même élan.



Évacuations des imaginaires

Il s'agit d'ailleurs moins d'un élan que d'une obligation de délassement psychique qui deviendrait nocif s'il venait à être contrarié. Qu'on nous pardonne cette comparaison fort peu lyrique, mais ce besoin humain d'évacuer les scories, les « peaux mortes », les déchets de notre activité imaginative est de la même nature que la nécessité d'uriner et de déféquer, et le soulagement éprouvé n'est que le pendant d'une pression aussi naturelle qu'impérieuse. Sous cet angle, la culture d'un peuple peut être comprise comme le produit collectif des évacuations imaginaires individuelles ; de même qu'une langue évolue grâce aux microsubversions ludiques que les interlocuteurs lui font subir (emprunts à une langue étrangère, argot, injures, onomatopées, recherches d'effet humoristique, etc.). La culture et la langue sont les fruits d'une tradition dynamique, dont le moteur premier est le besoin que tout un chacun éprouve vis-à-vis de son imaginaire : le faire sortir, en faire quelque chose, afin de décompresser.

Toutes les traditions de tous les peuples relèvent de cette dimension poétique — et psychophysiologique — de l'être humain, qui consiste à utiliser les matériaux que nous offre la culture pour créer, c'est-à-dire donner corps à notre imaginaire. Par ses traditions, la culture conditionne la phantasmagorie personnelle tout en lui permettant de s'exprimer à travers une forme concrète. La culture évite ainsi aux imaginaires de demeurer « constipés », reclus dans la personne, et de tourner alors en poisons (stress, insomnies, névroses, psychoses).

Musiques, chants, danses, masques, cuisines, sculptures traditionnelles, langues, mythes : créations collectives élaborées au fil du temps par des décompressions poétiques convergentes, chaque nouvelle génération apportant son supplément d'âme aux générations précédentes. Il n'y a pas progrès mais simple évolution, sans autre dessein que de donner à la phantasmagorie collective les moyens d'une expression vivante. La décompression inventive dote ainsi chacun d'une étincelle susceptible d'influencer le déploiement de sa culture, déploiement que nous appelons « dévolution ».

Les langues mortes, les mythes oubliés, les religions fossiles, les idées périmées, sont autant de sédiments témoignant de ce processus incessant, la dévolution, qui trouve sa force motrice dans le besoin poétique de tout individu. Nos étincelles spirituelles jouent exactement le même rôle que les micromutations génétiques dans l'évolution : la nature fait des « expériences », tente des nouvelles formes, sort de ses propres normes pour laisser une chance à l'inédit. « Nature » et « création » sont ainsi deux synonymes.

Dans notre psychisme, cette nature joueuse, curieuse, innovante est ce que nous appelons l'imagination : le courant le plus profond de notre conscience, qui a régulièrement besoin de regagner la surface — de s'inscrire dans le réel — comme pour sortir de son apnée, son immersion totale, sa mise entre parenthèses due aux nécessités de la réalité. Pour reprendre souffle.

L'art est une dimension essentielle de l'homme. Cela ne signifie pas que tous les hommes soient des artistes - reconnus pour leurs talents et la qualité extraordinaire de leurs œuvres - ; mais cela signifie que tous les hommes font avancer leur culture, parce qu'ils ont physiologiquement besoin de jouer avec la langue, parce que leur phantasmagorie déborde dans le monde commun. La dévolution — le dynamisme culturel d'une société — provient des besoins intrinsèques des individus à accoucher des fruits de leur imagination, que ce dynamisme soit lent (dans les régions isolées) ou bien accéléré grâce au dialogue interculturel des grandes métropoles et au large éventail des matériaux mis à disposition des êtres imaginants. Les mains négatives correspondaient à l'un des « alphabets » auxquels nos lointains grands-parents pouvaient recourir pour soulager leur « muscle » imaginaire et se débarrasser des tensions négatives.

Il nous semble donc superflu de leur imputer des fonctions ésotériques : elles sont des « pochoirs » commodes, familiers, plaisants, qui manifestent le besoin universellement ressenti par Homo sapiens d'imprimer dans une forme concrète sa phantasmagorie, de se déprendre de lui-même, de reposer sa vigilance, de s'abandonner à son continuum mental imaginaire sans le refouler.

Et nous postulons que, lorsque la décompression inventive est prise en charge par une technologie — comme pour le téléspectateur —, il se crée peu à peu une accoutumance exactement du même ordre qu'avec une drogue : nous éprouvons un manque pénible en cas de sevrage. Nous tombons ainsi en addiction vis-à-vis de ce qui évacue notre stress à notre place ; et, partant, nous sclérosons à la longue notre inventivité, cette capacité fondamentale à libérer notre surplus imaginaire par l'activité poétique. En ce sens, la télédépendance est un anesthésique rassurant qui résorbe le bouillonnement imaginaire, ce chaos intérieur que tous nos ancêtres apprenaient à domestiquer en l'inscrivant — en le « crachant » artistiquement — sur les parois de leurs grottes.

Pour finir avec l'art rupestre, notons que si les mains négatives témoignent des agréables moments de non-urgence et de soulagement poétique qui ponctuaient le quotidien de nos ancêtres, d'autres expédients servaient à cette fin, mais le temps en a souvent effacé les traces : ornements de plantes ou de plumes, dessins avec des pigments précaires (boue, sable), sculpture sur bois, langues, chants, art culinaire, jeux, cérémonies et autres émanations culturelles. Celles qui nous sont parvenues permettent toutefois de cerner les trois capacités essentielles d'homo sapiens : 1/ le langage ; 2/ la pensée ; 3/ l'art. Un langage complexe et articulé ; une pensée douée d'abstraction et de conceptualisation, propice à la communication et à la programmation des actions ; enfin une production artistique qui, insérée ou non dans des pratiques cultuelles, rend manifeste la prodigieuse inventivité humaine.

Il est certain que dans les grottes Ara Raya ou Gua Tewet de Bornéo, le langage, la pensée et l'art avaient atteint leur pleine maturité. Pour preuve, la liberté foisonnante avec laquelle les hommes ornent leur habitat : mains négatives tatouées de motifs variés et toujours différents, ou reliées en « arbres de vie » dont elles constituent les fleurs ou les feuilles. Peu importe le mobile qui a justifié a posteriori ces besoins de représentations ; elles sont le fruit du hasard, au sens fort du terme, autrement dit de la nature créatrice qui rend l'âme humaine si fertile, dans ces dimensions langagières, intellectuelles et artistiques.

Privée d'art, la vie intérieure de l'homme ne peut plus s'épancher, décompresser, jaillir ; elle tourne en abcès et, pour nous soulager de la crispation mortifère que son enkystement produit, nous devons recourir à des décompressions artificielles : antidépresseurs, tranquillisants, achats compulsifs, grignotage, hébétude télévisuelle, etc. Georges Bataille cerne pertinemment la spécificité de l'art : « Jamais nous n'atteignons avant Lascaux, le reflet de cette vie intérieure dont l'art — et l'art seul — assume la communication. » (Lascaux ou la Naissance de l'art, Genève, Skyra, 1986, p. 12). L'écran ignore la profondeur et ne communique qu'à la surface des choses et des hommes.



L'arborescence vitale

Avec l'art pariétal, nous sommes bien sûr loin de l'archivage numérique du XXIe siècle, mais notre supériorité instrumentale ne doit pas nous faire croire à une supériorité poétique. Même si l'accès à d'autres cultures est aujourd'hui facilité par les livres, les reportages, Internet, le tourisme ou les musées, ces procédés ne nous en restituent le plus souvent qu'une vision folklorique, sans véritable mélange, c'est-à-dire sans échange des styles et des matériaux poétiques. Une exposition universelle peut certes influencer un artiste à l'affût de nouveaux modes d'expression, mais pour le visiteur lambda il ne s'agit que d'une promenade exotique et non d'une nourriture imaginaire.

L'ethnocentrisme qui consiste à penser sa culture comme supérieure à celles des autres peuples est une illusion naturelle avant d'être du chauvinisme ou de la xénophobie. Cette illusion provient de l'attachement affectif qui lie l'individu à la culture offrant des exutoires à son activité phantasmagorique. Mieux qu'une habitude, notre culture nous transmet un habitus, un comportement culturel, une manière spécifique et reconnaissable de nous abandonner. Il n'y a jamais de « progrès culturel » ; seule la raison instrumentale (technologies, mathématiques, etc.) est susceptible de progrès, autrement dit d'une maîtrise ou d'une description toujours plus précises des lois naturelles.

Toute hiérarchisation des cultures renvoient, implicitement ou non, au désir délétère de rabaisser l'Autre (ancêtres, étrangers). Hegel se fourvoie ainsi dans un racisme théorisé en soutenant que la raison humaine « progresse ». L'Esprit se développe, certes, mais il ne progresse pas.

Et l'arborescence de son développement dynamique constitue la meilleure preuve qu'il s'agit d'un phénomène naturel sans intentionnalité, sans but, fait de tâtonnements, de croisements aléatoires, d'essais avortés, de réussites fécondes, bref de multiples tentatives. De même que l'évolution des espèces prend la forme de l'arborescence — avec extinctions, mutations, bifurcations —, de même les ramifications historiques des langues, des arts et des influences culturelles tiennent du déploiement de la Vie même, cette force aveugle et fluide toujours en quête de l'épanouissement maximal.