— Quelle définition donnez-vous au mot " idéologie " ?
— " Dévolution d'un même idéal à la collectivité par la collectivité " me semble une définition politiquement opératoire, car elle prend l'idéologie comme un processus de transmission de désirs, comme une pure dynamique sociale. Nous sortons ainsi de la critique marxiste qui a rendu ce terme péjoratif.
Marx et Engels font en effet de l'idéologie une idée essentiellement fallacieuse à la solde des intérêts dominants, une " conscience fausse ", un mensonge involontaire coupé de la réalité sociale qui pourtant le motive secrètement. Partant, ils ne l'envisagent que négativement, avec le présupposé que l'illusion et la vérité rationnelle s'excluent nécessairement. Or, ce présupposé ne tient pas. Nietzsche en a fracassé la pseudoévidence en montrant que la " Vérité " découle de l'instinct d'autoconservation (" Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu'elles le sont. "). L'idéologie doit alors être comprise comme une force créatrice de " vérité ", d'interprétations et de science. Marx soutient qu'elle recherche la puissance, la mise en pratique - nous dirons plutôt qu'elle recherche tout court. Notre définition la cure de sa malignité intrinsèque. Elle rejoint partiellement celle que Georges Canguilhem donne de l'idéologie scientifique : " L'antériorité de l'aventure intellectuelle sur la rationalité. " Définition lumineuse ! Avec l'idéologie politique telle que nous l'entendons, le désir collectif passe à l'acte, la société se fait " aventure " ! Voyez notre jeunesse, elle meurt de ne plus être elle-même idéologue et de devoir subir sans anticorps l'" idéologie " du néolibéralisme, qui n'est pas la sienne ! Car ce n'est pas le caractère idéologique de l'idéologie qui peut s'avérer nocif : il n'est que son " moteur de recherche ". S'il existe bel et bien des idéologies dangereuses, il faut en imputer la dangerosité aux désirs de ceux qui décident d'arrêter la recherche aux conclusions qui les avantagent. L'idéologie devient mauvaise dès qu'elle sert une logique de manipulation de masse, dès qu'on en fait une pourvoyeuse d'enthousiasme destinée à ployer une foule ignare au délire de ses tortionnaires - elle devient alors dogmatisme, mystification. Si en revanche elle reste le délire pour tous, l'acclamation libre et unanime de projets communs faits par les néorésistants du peuple, l'idéologie contient en elle tous les espoirs. L'idéologie est la dévolution successorale de la démocratie à tous les citoyens, ou bien, faute d'authentique démocratie, le nerf de la révolution. Elle fait passer les doléances à la militance, la théorie à la pratique, l'idée de changement à la volonté de changer. Elle nous assoiffe, nous mobilise, et finalement nous rend heureux pourvu que la concrétisation visée serve le bien publique mondial - finalité essentielle à mes yeux si l'on veut la distinguer du dogmatisme, qui prêche toujours pour une paroisse particulière.
— L'idéologie est-elle un concept vidé de son sens au XXIe siècle ?
— Le dogmatisme, dévoiement de l'idéologie vers des buts mesquins, est aujourd'hui monnaie courante. Le XXe siècle a souvent attaqué l'idéologie en affirmant qu'elle ne cherche pas à évoluer, à faire peau neuve, mais soumet au contraire la science à ses fixations. L'affaire Lyssenko est l'illustration canonique de cette confusion entre dogmatisme et idéologie. Le biologiste soviétique défendait l'hérédité des caractères acquis, malgré les résultats contraires des études génétiques, afin de rejeter la thèse " bourgeoise " de la conservation du patrimoine héréditaire. Il s'agit pourtant ici d'une supercherie dogmatique, puisque Lyssenko niait tout bonnement des données d'expérience pour retomber sur les conclusions conformes à la pensée unique en vigueur. Même falsification pour Nicolas Marr, celle-là moins connue mais tout aussi… parlante. Le délire de ce linguiste autodidacte rencontra celui de Staline et de son vaste programme de russification ; le second donna alors au premier carte blanche. Les thèses plus que douteuses du marrisme s'imposèrent en véritable diktat simplement parce qu'elles validaient la dictature soviétique elle-même. Jusqu'à ce que Staline, soudain lassé, supputa une autre théorie qui envoya celle de Marr aux oubliettes. Lyssenko et Marr furent des doctrinaires, non des idéologues. Et le XXe siècle, siècle de " la fin des grandes idéologies ", fut justement celui de la dégradation de l'idéologie en dogmatisme, en fanatisme, en pensée unique et servile.
Avant Marx, Napoléon réprouvait déjà sous le qualificatif d'" Idéologues " les " doctrinaires de chambre " qui vidaient la politique réelle de sa substance au profit de spéculations stériles - en fait opposées à l'Empire. Depuis Marx, ces spéculations ne sont pas seulement décriées pour leur vacuité, mais aussi pour leurs funestes relents de religiosité. A l'aube du XXIe siècle, pourtant, l'urgence est de déterrer la ferveur lucide de l'idéologie de son tombeau afin de faire renaître la politique qui, sans mobilisation collective, se soumet sans ambages à la féodalité transnationale et chaotique du marché. Fanatisme et dogmatisme, superstitions religieuses et superstitions libérales se partagent en effet la moitié du globe. L'Europe monétariste a pris le pas sur l'Europe politique, la vulgarité bêtifiante sur la culture, l'euphorie de consommateur sur la responsabilité de citoyen. Ne parlons même pas des épidémies, de la pauvreté, de médias faussaires, du pillage des ressources naturelles, des guerres lucratives !… Toutes ces vicissitudes, tous ces désastres, nous ne les savons que trop. La vraie question est : quelle idéologie contre le dogme de l'impuissance ? Quelle idéologie contre la doctrine ultracapitaliste ? Quelle idéologie contre l'insécurisation et la busherie ? Contre la droitisation et la sinistrose ? Contre la globalisation financière et l'exploitation des miséreux par les néocannibales ? La guerre froide nous a montré que ce que la politique peut récupérer pour renforcer l'assentiment populaire prenait un caractère doctrinal. Tout peut ainsi être objet de propagande, des films jusqu'aux découvertes scientifiques. Aussi nous faut-il restaurer la prééminence de l'idéologie antidoctrinale sur la politique, sans quoi c'est le dogmatisme liberticide de marché qui prend les commandes.
— Quelles sont les sources modernes de l'idéologie et en quoi diffèrent-elles des sources anciennes ?
— La dévolution est un processus psychosocial initialement nonlittéraire. C'est ce qu'il faut bien comprendre : l'idéologie n'est pas d'abord un contenu, mais une forme, une dynamique désirante, un élan collectif vital. Autrement dit, ce n'est pas le corpus qui fait l'idéologie : c'est l'idéologie qui fait le corpus. Pour répondre à votre question, je dois donc prendre l'idée de " sources " dans son acception fluviale, ou encore généalogique, et non dans son acception bibliographique. Nous rejoignons là l'étymologie du mot " dévolution " - qui pourrait remplacer l'" idéologie " honnie par Marx et vomie par les doctrinaires de tous bords. Le latin devolutio vient de devoluere, " dérouler ". La dévolution déplie l'idéal, en décline les impératifs, en déduit les manœuvres à suivre et les pensées à produire. Elle ne naît pas d'un ensemble d'axiomes qui la fonderaient au préalable, à l'inverse du dogmatisme. Elle trouve sa source dans une Idée qui, quasispontanément, quasiorganiquement, se déroule. Elle est l'aventure de cette Idée née du corps social ; le dogmatisme, lui, impose au peuple son Idée. Même si je lui donne une dimension sociopolitique, je retrouve toutefois le sens premier du terme " idéologie ", mot créé en 1798 par A. Destutt de Tracy (Mémoire sur la faculté de penser), à savoir la science de la pensée et des idées fondée sur l'observation et la connaissance médicale. La dévolution est en effet le processus par lequel le corps social produit, secrète, déroule ses idées neuves. L'idéologie désigne le style commun aux pensées ainsi engendrées ; la dévolution désigne le mécanisme de création idéologique. L'idéologie est le poème ; la dévolution, la poésie, l'acte poétique. L'idéologie est l'œuvre ; la dévolution, la manœuvre. Grâce à un champ magnétique idéologique jaillissant librement pour conjurer la malvie, la dévolution recherche sa propre cohérence parmi les actions, les essais, les débats, les passions qu'engendre ce déroulement. La source de la dévolution idéologique est donc un malaise négativement fédérateur, un dérèglement social délétère pour l'ensemble de la société. Le corps social va alors se défendre en secrétant son propre sérum : l'idéologie. La dévolution désigne ce mécanisme d'autoguérison - d'autorégulation - de l'organisme social, qui instille l'idéologie en son sein pour combattre les dogmatismes qui l'éreinte. Marx en mangerait sa barbe : voici l'idéologie devenue le meilleur vaccin contre l'intégrisme, marchand ou religieux ! Les doctrinaires le savent, qui s'insurgent contre elle en hurlant au Loup et paralysent ainsi la réaction dévolutionnaire - c'est-à-dire autoimmunitaire - du peuple.
D'un côté donc, on inocule à l'individu, dès bébé, les tares du dogme marchand (culte de l'argent, réflexe d'achat-bonheur, peur de soi et des autres) ; de l'autre côté, on saborde à coup de propagande médiatique et de révisionnisme historique le seul remède prophylactique qui aurait pu nous sortir du marasme : l'idéologie. En nous faisant répugner à la dévolution, on nous écœure à jamais de la révolution, son corollaire le plus extrême. La condamnation de l'idéologie - alors sciemment confondue avec le dogmatisme - est le motif principal du dogmatisme, son très excellent mobile, même. Dans L'Entretien infini, Maurice Blanchot montre qu'il est dogmatique de se figurer être délivré de tout dogme simplement parce qu'on aurait recours à une méthode plus rigoureuse. " Se croire à l'abri de l'idéologie, dit-il, même s'il s'agit d'écrire selon l'exigence du savoir propre aux sciences dites humaines, c'est se livrer, sans possibilité de choix, à la pire débauche idéologique. " Penser l'idéologie comme un corps de représentations relevant davantage de la croyance plutôt que de la connaissance, c'est déjà tenir un discours dogmatique sur l'idéologie. Force est de constater que cette " pire débauche " a toujours été le lot des doctrinaires soumis au pouvoir régnant. Hier, les fables de l'Eglise cautionnaient l'injustice et le sang - aujourd'hui, les fictions occidentales de la Technoscience, de l'Economie et de la Démocratie ont pris la relève. Tout cela est dogmatisme, c'est-à-dire endoctrinement des foules, aliénation intellectuelle, voire plus simplement maintien des consciences dans leur primitive ignorance. La dévolution, en revanche, n'émerge d'aucune instance supérieure mais du corps social tout entier. En m'inspirant de la typologie de Karl Mannheim, je dirais que la dévolution renvoie au concept total et général de l'idéologie, à savoir l'idéologisation. Ce processus ne relève d'aucune polémique : il est le mouvement structurel et sanatoire d'une société malade de ses dogmes - ces idéologies archaïques qui la sclérosent mais que ceux qui en tirent du pouvoir veulent à tout prix conserver, au détriment des exploités.
Un dogme est une idéologie fossile. Jadis, elle servait la majorité ; à présent, une minorité continue de l'imposer pour garder sa souveraineté acquise. L'urgence n'est donc pas de désidéologiser le politique, mais au contraire de l'idéologiser, de refaire circuler la sève antidogmatique, de dissoudre par des rêves neufs les caillots des anciens rêves devenus cauchemars. Avant que la résignation collective ne se cristallise en dogme, la dévolution coulait de source, le peuple floué se soulevait, les révolutions éclataient. A présent, la jeunesse - principale artère de l'idéologie vivante - est continûment démoralisée par le Marché. La publicité proclame la révolution à longueur d'affiches pour mieux la conjurer, les médias aux ordres présentent la moindre grève comme une atteinte au citoyen lambda, Combien ça coûte ? (TF1) ânonne que l'on paie trop d'impôts. Au final, le dogme cynique de la complicité nécessaire entre dominants et dominés aura définitivement tué la fibre idéologique - le déploiement intransigeant de la liberté.
— L'idéologie a-t-elle un rapport avec les changements anthropologiques ?
— La dévolution produit des changements idéologiques en rappelant les dogmes liberticides à leur obsolescence. Issue de l'être social, elle produit une idéologie qui le transcende et modifie inévitablement la vision qu'a l'homme de lui-même (de sa liberté, de son parcours, de ses ambitions). Elle permet ainsi l'avènement d'un nouveau paradigme rationnel, conforme aux besoins de la société parce qu'émanant de cette dernière et d'elle seule. L'idéologie déroule donc l'histoire de l'homme, quand le dogmatisme l'enraye jusqu'à la tétanie. Or, ce qui permet de poursuivre plus avant l'aventure humaine sans en figer l'avenir dans un système clos et autosuffisant, c'est la dévolution - poétique instinct de transgression des dogmes et de création de valeurs. Dans ses Trois Essais sur l'âge industriel, Raymond Aron définit très classiquement l'idéologie comme " un système global d'interprétation du monde historico-politique " : c'est passer sous silence sa fonction critique, ou " pratico-sociale " (Althusser). En effet, l'idéologie change l'homme en transformant tous ses rapports au monde, tant du point de vue de la représentation et du questionnement existentiel que de l'action politique, de la matière sociale et du monde lui-même. Seule l'idéologie peut changer notre situation.
— Quelle serait selon vous l'idéologie des démocraties-marchés ?
— Ne parlons pas ici d'idéologie, mais de dogme ! Le peuple n'en veut pas : on le lui impose en le matraquant ! S'il ne tenait qu'aux citoyens - je dis bien " citoyens ", et non " consommateurs " - d'arrêter la pubtréfaction, la surenchère de l'obscène, la frustration perpétuelle, la mise en sigles de leur univers, la criminelle irresponsabilité des médias, la privatisation de l'école, la médicalisation des affects, les citoyens tomberaient tous d'accord ! Seulement, tous ces travers cadenassent les perspectives à jamais désidéologisées de leurs enfants. Mon premier essai s'intitule I Loft You (éd. Mille et une nuits, 2001) : c'est l'utopie-là des démocraties-marchés qui nous met en loft ! Nous et notre amour, notre ardeur, nos horizons ! Voyez : nous ne tenons plus en place, l'instinct dévolutionnaire trépigne en nous ! Nous sommes dans l'utopie-là, le " cauchemar climatisé " où la surchauffe et l'effusion ne sont dès lors plus possibles. Aux carrefours des dogmes liberticides qui la verrouillent, l'utopie-là annule toute forme d'idéologisation. Elle nous retient prisonniers d'un contexte d'autant plus oppressant que le vocabulaire critique a été totalement subverti : " démocratie " pour " ploutocratie ", " plan social " pour " plan de licenciements ", " divertissement " pour " abrutissement ", " pacification " pour " guerre ", " croisade " pour " massacre ", " experts " pour " doctrinaires ", " réactionnaires " pour " progressistes " et vice versa. Avec l'indétermination du sens des mots, l'arrêt de l'histoire nous semble sans issue, le tunnel sans bout, l'avenir sans idéal : une froide remembrance du passé, la réitération indéfinie d'un dogme. L'idéologie, c'est notre futur en marche. Mais privée de mots et d'intelligibilité, la voici interdite, indicible ; et sans elle, nous n'avons plus de lendemains.
— Qui sont les cibles de l'utopie marchande ?
— Tout le monde, y compris les marchands eux-mêmes ! C'est pour cela qu'il n'y a pas de " cibles " à proprement parler. De même que parler de " complot absolu " indique qu'il n'y a pas complot, tout complot étant par nature relatif (comploteurs contre victimes). Nous baignons tous dans l'utopie-là de l'Avoir, nous faisons tous partis du Système : complot de la société contre elle-même. L'utopie marchande est un dogme généralisé. De même que les Croisés croient sincèrement au Dieu qu'ils viennent imposer, de même que le colon croit sincèrement apporter la Civilisation, de même que le négrier croit sincèrement à l'infériorité atavique de l'homme noir, de même notre société marchande croit sincèrement au Marché. Bill Gates croit sincèrement en Microsoft, Jean-Marie Messier croit sincèrement en lui-même. Le plus cynique d'entre les cyniques se croit véritablement supérieur. Les pubards se croit vraiment " créatifs " et malins. Quant aux francs dissidents - rabat-joie de l'utopie dysforisante euphorisée -, ils sont écroués (José Bové), violentés (Gênes), assassinés (Amérique Latine) ou tout bêtement livrés à leur misère asphyxiante.
Pour que l'Avoir se pérennise, l'important est de conditionner le plus tôt possible la nouvelle génération, cible encore tendre, malléable. Elle a en outre l'indéniable avantage d'exercer une pression sur ses parents, que le soupçon vis-à-vis du capital pourrait faire pencher vers l'Etre, vers la plénitude inachetable, la prostitution contrariée. Signe criant : la tyrannie des marques. Au lieu de démarquer massivement les bambins, la plupart des adultes se soumettent à leur chantage affectif - martelé par la pub -, se ruinent, les enlaidissent et les logotomisent. Contre ce négoce, une idéologie nouvelle devrait inciter au combat. C'est pour bientôt. Car fort heureusement le dogmatisme le plus retors n'éteindra jamais le brasier dévolutionnaire d'une société dans la mesure où la jeunesse, même hamstérisée au possible, reste malgré tout l'âge de la soif d'idéal et de l'effervescence. Une résistance de contrevie s'organise dans l'ombre, via le Net, le téléphone portable, des films cryptolibertaires à succès (Matrix, Fight Club) et une " intelligentsia sans attaches " dont nous trouvons, en France, un cocktail dévolutionnaire des plus panachés : intellectuels, collectifs, magazines, trublions… Même si la contestation est récupérée au final par le Système, elle peut néanmoins dessiller bien des cibles, quelque soit leur âge et leur allant. Bien sûr, tout ou partie de cette néorésistance sert un Système qui, en tant que tel, se renforce de ses contradictions internes. Mais le but de la néorésistance n'est pas dogmatique, ce que Pascal Bruckner (pro-Sarkozy !), par exemple, ne veut pas comprendre. La néorésistance est un contrepouvoir idéologique ; peu importe les desseins particuliers de ceux qui, parfois sans même le savoir, la composent et l'animent. Elle est la dévolution en marche, le réveil inconscient d'une société ensuquée qui sent confusément que l'utopie réalisée (la virtualisation de la politique) fait son agonie lente. Les néorésistants ne compromettent pas le Marché - lequel d'ailleurs les fait bien vivre, merci. Ils en rongent seulement les racines doctrinales ou s'attaquent à lui de l'intérieur, tel le ver dans la pomme. Ils ressuscitent ainsi par leurs délires singuliers, de façon décousue et non-concertée, l'idéologisation salutaire d'existences qui ne se tutoient qu'en ayant la foi d'aller ensemble quelque part.
— L'utopie néolibérale et ses représentations morales sont-elles plus agressives que le contenu des projets politiques ?
— Plus percutantes, cela est indubitable. Pas d'abstention chez les partisans d'Adidas, de Nike et de McDo… Les slogans tout imprégnés de moraline (" Just do it ", " Deviens ce que tu es ", " Think different ", " N'écoute que toi ", etc.) tranchent sinistrement avec une classe politique brocardée comme immorale et des propos sans éloquence ni ambition. Ouvrez la TV : chaque page de pub se présente comme détentrice d'un enjeu vital. Ecoutez un politicien parler : enjeux nuls, discours lourds, réponses fuyantes, positions floues. Les deux derniers grands rhéteurs de la Ve République sont François Mitterrand et Jean-Marie Le Pen. Quant à Sarkozy, c'est 100 % publicité.
Aujourd'hui, la crise " néolibérale " - chaos virtuel qui nous rend idéologiquement amorphes - a pris le monopole sur l'imaginaire collectif. La jeunesse jette son dévolu sur le pouvoir quantitatif le moins fédérateur qui soit : l'argent. Sa dévolution vise donc la réussite financière individuelle ; l'Etre se virtualise en notoriété et en pouvoir d'achat. Les projets politiques démobilisent ! Quid de l'Europe, de la Globalisation, de la colonisation du territoire palestinien, de l'impérialisme étatsunien… dans le " débat " présidentiel des élections 2002 ? Ces thèmes pourtant font l'urgence du siècle ; ils ont été laissés à l'appréciation des petits candidats : Krivine et Besancenot ont su intriguer la jeunesse, Hue et Beigbeder l'ont fait bâiller, Bayrou l'a giflée, Le Pen et Mégret lui ont fait (dé)gueuler son impuissance dévolutionnaire le temps de l'entre-deux-tours, puis pffuiiit ! Le soufflet retombe - les traces rougies qu'a laissé la Claque du 21-Avril sur la joue de Marianne se sont vite effacées. Tous roulés dans la raffarine ! Il suffit de voir l'infamie du Journal des Bonnes Nouvelles (Karl Zéro) sur Canal+ pour saisir qu'aucune leçon n'a été prise et que l'idéologie du " Tous pourris ! " persiste et signe. Or, plus les " clafoutistes " - les médias irresponsables - s'entêtent à dévaloriser le politique, plus nous entrons en dictature. Comment voulez-vous réclamer l'esprit dévolutionnaire d'un peuple qui, à force de laisser les clafoutistes contester à sa place sur tout et n'importe quoi, a totalement perdu le sens de la juste contestation ?
Les marchands ont confisqué au peuple ses doléances, son talent idéologique, jusqu'à s'emparer des concepts de " liberté ", de " révolution ", de " vie ", d'" amour " et de " bonheur " ! Ces mots résonnent partout, d'un son des plus creux. Le rêve social a été pris en otage par le libéraltotalitarisme. L'imaginaire collectif n'est désormais plus l'objet du politique, mais le créneau en or du Marché. Celui-ci conditionne les consommateurs-clients et leur instille les dogmes grâce auxquels ils se croient libres, bien que désespérés en leur for intérieur. Ce n'est donc plus la société qui féconde l'idéologie politique, laquelle en retour mobilisait la société en l'enthousiasmant : c'est l'utopie marchande qui embrigade la société, lui vend ses propres plans et la persuade que le dogmatisme qui l'écrase reste la meilleure " idéologie " possible. Où sont les politiciens responsables, décisifs, affirmatifs, porteurs de la dévolution latente qui sommeille en chacun de nous et qui n'attend qu'une faille dans le Système pour provoquer l'émulation générale ? Doit-on atteindre la venue d'un nouveau despote pour sortir du coma ? Doit-on attendre l'instauration d'une tyrannie cette fois-ci visible et prévisible pour se remettre à idéologiser de concert et retrouver l'élan fraternel qui aujourd'hui nous fait si cruellement défaut ? Le peuple peut-il se satisfaire d'une dévolution cantonnée au football, à la haine du FN et aux intempéries météorologiques ? - Non, la jeunesse devient en douce de plus en plus pyromane. Elle ne rêve aujourd'hui que de guerre et d'incendie. Privatisez la dévolution sociale, et vous aurez la révolution publique. Doit-on seulement en arriver là ?
— En quoi les programmes politiques vous paraissent-ils concéder au " libéraltotalitarisme " ? Comment s'en défendre ?
— Les thèmes essentiels - ceux qui continuent de faire l'Histoire malgré l'involution féodale planétaire - ne sont plus affrontés, mais tout juste abordés par souci d'exhaustivité. Vous évoquez le manque d'" agressivité " ; je préfère parler de manque d'entrain historique, de manque de volonté proprement politique. En effet, la dévolution - l'idéologisation du destin social par la société en crise - doit s'incarner dans une volonté politique sous peine d'être refoulée et de plonger la psyché collective dans la dépression, l'énervement inefficace, les petites contestations morcelées et velléitaires. Par conséquent, pour que la politique retrouve sa force synergique, il lui faut renouer avec la dévolution. Il faut que l'idéologie cesse de faire peur et soit au contraire pensée comme la seule sortie possible du fanatisme néolibéral qui aliène les pays pauvres à l'artillerie lourde (contrôle militaroindustriel, " pacification ", embargo) et les pays riches à l'artillerie fine (tittytainment, clafoutisme médiatique, dépolitisation, bureaucratie). La meilleure défense me semble être la néorésistance, underground et subversive. Et son premier médium est l'art. Le dogmatisme marchand entreprend de réduire celui-ci à un produit de consommation ou à un instrument de propagande, c'est pourquoi l'art contemporain est devenu un art " comptant pour rien ", dépourvu de dimension dévolutionnaire. L'art rebelle doit non seulement dénoncer le non-lieu utopique dans lequel le libéraltotalitarisme nous engeôle, mais aussi entamer l'idéologisation nouvelle qui nous en délivrera et nous situera enfin quelque part. La psyché du peuple - ce que Walter Benjamin nomme " conscience collective " et Lucien Goldmann " vision du monde " - subit aujourd'hui une extension planétaire inversement proportionnelle à sa mise en dogme. Réduction drastique de l'imaginaire collectif à la doxa néocannibale. L'art dévolutionnaire doit se méfier comme de la peste de la fausse tolérance qui émousse le tranchant de sa critique. Il doit s'exposer à la censure, encourir le risque d'une récupération tendancieuse s'il veut entreprendre - inachetable et lucide - de dissiper nos brouillards. La désapprobation publique ou le soudoiement mercantile sont désormais les critères de la vraie subversion.
Quant aux programmes politiques insipides, quant à l'absurdité démocratique d'un Chirac dont la France voulait se débarrasser réélu, une telle absence de conséquence politique ne fait que rendre un peu plus patent l'assistanat ouaté que le Marché dispense et dans lequel les esprits cotonneux se lovent. Il faut miser sur la philosophie pour jeter sur l'utopie-là une pleine poignée d'aiguilles, et sur la néorésistance pour faire grain de sable au cœur de l'appareil dégoulinant d'huile. La philosophie doit donner des mots à la tribu, car les mots manquent à l'appel et aux hurlements. Nous en sommes, en 2002, aux prémisses du vocabulaire. Ne plus parler d'" antimondialistes " mais de " néorésistants " constituera déjà un grand pas. Distinguer pareillement la Globalisation (économique) qui aspire à la pacification pancapitaliste, de la Mondialisation (interculturelle) qui aspire à la paix cosmopolitique ; ou plus prosaïquement, cesser d'appeler " Amérique " les États-Unis et " Américains " les Étasuniens, même si leur colonisation sudaméricaine par juntes militaires interposées va bon train.
— Pensez-vous, comme Pierre Rosanvallon, que le langage politique n'a plus de prise parce que les cadres de compréhension de la société sont obsolètes ?
— Je n'apprécie pas le travail soporifique et ambigu de ce chercheur, qu'une gauche de bazar sinistrement convertie au blairisme nous présente comme… le nouveau Bourdieu ! En outre, je n'ai pas besoin de m'autoriser de lui pour affirmer une si plate évidence. Nos grilles de lectures sont bien entendu périmées, la belle affaire que de le dire ! Une analyse inouïe, vraiment !… Et après ? Un tel constat a été énoncé de façon beaucoup plus satisfaisante par Pierre Calame, lequel s'occupe de la Fondation Charles-Léopold Mayer. Son concept de " gouvernance mondiale " a connu la fortune que l'on sait - forcément dévoyée. Cette fondation me semble un parfait exemple de cellule dévolutionnaire en acte. Dotée d'un budget autonome qu'elle fait fructifier grâce à des placements éthiques, elle organise colloques, enquêtes de terrain, publications interculturelles, conférences internet. Elle n'est pas tentée par la militance comme Attac : elle vise plutôt le partenariat transnational, la mise en commun des projets, la concertation des innovations, la récolte de données empiriques et l'établissement de propositions. Elle combat le dogmatisme non par un contredogmatisme, mais par la mise en perspective de la complexité du Système et l'avènement des conditions de possibilité d'une dévolution collective aujourd'hui bloquée.
Le langage politique n'a plus de prise parce ce sont les cadres d'action qui sont désormais obsolètes, en sacrifiant systématiquement le long terme pour l'immédiateté inepte, le profit optimal pour le maximal. L'efficace politique a été virtualisé par l'efficace marchand qui, comme le veut l'adage, " pense globalement et agit localement ". Devise du pancapitalisme anglosaxon, et des ajustements éthiques, écologiques, humanitaires qui vont avec. Le dogmatisme " hégémaniaque " pense certes globalement et agit localement. L'odeur du Big-Mac se répand sur tout le globe étapes par étapes, le temps de se fondre dans le folklore local, le temps de manipuler mômes et mamans à coup de " Ça se passe comme ça ! " et de " McDo, pour les intimes ", le temps de soudoyer ou de brimer les boycotteurs. A l'opposé du dogmatisme, la dévolution fait se rejoindre la pensée et l'acte, le global et le local. En tant qu'expression du désir idéologique enracinée dans la vie sociale, elle ne peut jamais être une affaire privée. Dans son très didactique Mission possible (Desclée de Brouwer, 1995, p. 221), Pierre Calame fournit les clefs d'une vision fractale de la société, et, d'après moi, d'une intelligibilité radicalement dévolutionnaire : " Dans un mouvement collectif, les enracinements de chacun sont essentiels. C'est à partir de l'approche des situations locales que chacun construit sa représentation de la réalité. Dans les systèmes bio-socio-techniques, les sous-systèmes ont un degré de complexité équivalant au système entier. C'est en apprenant à raisonner sur un sous-système local que l'on se donne une chance de raisonner sur le système entier. C'est à partir d'initiatives locales que peuvent se construire des modèles d'action à une autre échelle. " La politique devrait faire de l'aller-retour entre le local et le global le paradigme dévolutionnaire des idéologies du XXIe siècle.
— Quelle est la tâche que peut s'assigner un intellectuel, un chercheur engagé dans l'espace public ?
—
Préparer la dévolution. Autrement dit, aider la société à accoucher d'elle-même. Socrate appelle sa méthode " maïeutique " : l'art de faire accoucher les esprits. Aussi aide-t-il ses interlocuteurs à reconnaître la vérité qu'ils portent en eux-mêmes, sans le savoir. De même, l'intellectuel dévolutionnaire cherche à ce que la société se cherche au-delà des dogmes, c'est-à-dire se trouve. Il part en éclaireur pour l'éclairer. Il faut comprendre que si l'intellectuel-artiste se trouve à l'avantgarde de la culture, ce n'est pourtant pas lui qui la fait avancer : c'est la culture qui avance et le propulse à sa proue.
Plus fondamentalement, le processus dévolutionnaire permet de dépasser le constat d'aporie qui mine la politique et la morale postmodernes jusque dans leurs soubassements rationnels. L'idéologie, en tant qu'affirmation absolue nonarbitraire (parce qu'avancée par tous), renvoie le relativisme à son immobilisme servile, le dogmatisme à sa dialectique inégalitaire, l'émotivisme moral à son individualisme. En 1975, le philosophe Hans Albert a baptisé " trilemme de Münchhausen " l'impasse logique de la crise scientifique des fondements. Dans la légende du baron de Münchhausen, ce dernier plonge par mégarde dans un étang et tente de s'en sortir en se soulevant par sa propre chevelure. Le trilemme de Münchhausen désigne alors trois pseudosolutions aporétiques pour fonder la validité des principes sur lesquels repose une théorie : la régression à l'infini (on déduit les fondements d'autres principes) ; la pétition de principe (on s'arrête à des principes que l'on décide de tenir pour vrais sans justification) ; le cercle vicieux (on démontre de façon circulaire les fondements à partir de leurs conséquences). Appliqué à la destination du corps social, le trilemme albertien pose la question cruciale : doit-on renoncer à toute rationalité qui puisse rendre compte de la légitimité de nos engagements ? Or, cette question se fonde elle-même sur un dogme : la destitution du sujet postmoderne, et, corrélativement, de l'impuissance du corps social à décider de ses mouvements, à se saisir par les cheveux au lieu de se les arracher. Avec le dogmatisme, les doctrinaires coupent les cheveux en quatre pour mieux embourber les libertés insurrectionnelles dans le dogme - dans l'étang. La dévolution, en revanche, nous arrache du marécage. Elle crée un socle idéologique, sol à partir duquel l'action collective entame sa foulée. Le dogmatisme fonde ; l'idéologie, elle, permet non le fondement, mais le changement. Elle redonne à la culture son dynamisme, et à la politique sa tension éminemment sociale.
Dans Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes (Seuil, 1983), Paul Veyne a raison d'affirmer que chaque époque possède un " programme de vérité différent ", un " style de l'imaginaire " - sa propre pente dévolutionnaire. " Il y a toujours du neuf, et ce neuf n'est ni vrai ni faux. Sinon, cinq millénaires de culture universelle seraient faux et nous seuls, en la présente année, aurions le privilège d'être dans le vrai. Mais l'an prochain ? " Et le trilemme se résorbe alors en un dilemme rutilant : " Entre la vérité et la culture, il faut choisir. " L'intellectuel néorésistant tranche en faveur de la culture, de la dévolution vivifiante contre le dogme morbifique. Les doctrinaires du Marché, eux, tranchent en faveur de la Vérité : cela donne du Revel, du BHL, du dogmatisme antiidéologique, du révisionnisme bien mal inspiré. L'intellectuel dévolutionnaire, l'accoucheur d'idéologies collectives, incarne non la culture pétrifiée et pleine d'arrogance, mais la culture en procès, en progrès, humble et vacillante car à peine éclose. Les doctrinaires clafoutistes visent l'espace public pour la médiatisation que celui-ci leur octroie, elle-même augmentant leur petit pouvoir individuel. A l'inverse, les néorésistants intègres visent l'avancée culturelle indépendamment de tout dividende personnel - une foi humaniste les porte au-delà des lois mercantiles. Ils savent que seule la culture dévolutionnaire est à même d'innerver de désirs la psyché sociale et de lui faire enfanter les idéologies dont le peuple endoctriné a besoin. " Entre la vérité et la culture, il faut choisir " : choisir entre la pensée unique et la pensée protéiforme, le dogmatisme et la dévolution, l'échange financier et l'échange interculturel, le " comfort " liberticide et l'authentique liberté, le progrès vers la mort et le progrès vers l'amour.
— Quels conseils donneriez-vous aux politiques aujourd'hui, à la droite au pouvoir comme à la gauche en recomposition ?
— Les conseils sont l'affaire des doctrinaires. Je ne suis pas un conseiller de communication ; - seule la dévolution m'importe. L'heur(e) est trop grave pour pinailler ou pour jouer les moralistes. L'heur(e) est à la dévolution. Même si, dans Sinistrose (Flammarion, 2002) je montre comment la politique s'est fourvoyée en ayant voulu se couper de la morale, mon rôle n'est pas celui d'un donneur de leçon. Que dire pourtant à ceux qui entrent en politique avec dans la tête autre chose qu'un plan de carrière et dans le cœur un reste de ferveur ? - " Faites que votre vocation active ne vous permette en aucun cas de minimiser rétrospectivement votre rôle. " Pour le reste, la société improvisera. S'improvisera, même. L'idéologie arrive toujours à l'improviste, elle ne se décide pas.