Le président de la première chaîne commerciale française (TF1) soutient que son métier consiste à " vendre à Coca-cola, par exemple, du temps de cerveau humain disponible ". Une mission de décervelage, en somme. Or, le mot le plus scandaleux de cet aveu ne réside ni dans l'expression " cerveau disponible " ni dans le verbe " vendre ", mais dans le qualificatif " humain ", apparemment anodin. Pourquoi en effet préciser " cerveau humain " ? - Parce que le boucher, lui, vend de la cervelle… de mouton ! Implicitement, la petite phrase nous renvoie donc au cannibalisme virtuel de la société marchande, qui va jusqu'à négocier de l'homme à la criée. Est-ce le prix à payer pour que nous jouissions des nouveautés technologiques, du butinage et du confort de la société de consommation ?
La sélection télévisuelle
Une objection rebattue par les sociologues consiste à voir dans une certaine télévision non pas un instrument de décervelage mais, au contraire, une fenêtre ouverte sur le monde, une chance d'évasion et de culture offerte, notamment, aux plus démunis. Il est indéniable qu'à côté d'émissions débilitantes subsistent bel et bien des programmes intelligents. Disons plutôt : " non-capitalistes ", puisqu'ils sortent de la poursuite marchande du rendement immédiat maximal, autrement dit des impératifs d'audience. La télé n'est-elle donc pas aussi un merveilleux outil éducatif ? Une possibilité éminemment démocratique de s'instruire par soi-même, de voyager à travers les peuples et les âges, de feuilleter le grand livre animé de l'univers ? Une agora virtuelle où les enjeux de l'actualité sont débattus et décryptés ?
Sur ce point précis, Pier Paolo Pasolini se livre à une analyse lumineuse. Dans la mesure où il tire les conséquences d'une télévision capitaliste, c'est-à-dire diffusant l'idéologie de la classe dominante avec une puissance inégalée, il admet volontiers que " le niveau moyen de la culture petite-bourgeoise conformiste puisse être notablement accru par la télévision " (Contre la télévision et autres textes sur la politique et la société, éd. Les Solitaires intempestifs, 2003). Seulement, celle-ci propose le meilleur et le pire. Les programmes artistiquement ou culturellement élevés demeurent inaccessibles à ceux qui n'en possèdent pas déjà les clefs, les références implicites et les canevas intellectuels. Du coup, les jeux crétins, l'info-spectacle à la portée de tous et les divertissements bas de gamme sont les seuls programmes que les couches défavorisées de la population peuvent suivre sans effort.
Sans effort, certes, mais pas sans honte ni douleur, souligne Pasolini - et ce point est fondamental. La télé " non seulement ne concourt pas à élever le niveau culturel des couches inférieures, mais provoque chez elles le sentiment d'une infériorité presque angoissante. " De même que le libéralisme sauvage accroît les inégalités sociales au lieu de tendre vers leur résorption par le droit et l'équité, de même notre télévision généraliste creuse le fossé entre petits-bourgeois zappant partout et classes modestes zappant là où elles peuvent. " Ainsi les pauvres sont-ils en permanence soumis à un choix qui les conduit, par la force des choses, à préférer les spectacles étiquetés de niveau inférieur. "
La sélection naturelle de la société de consommation - la mise à l'écart des plus modestes, l'abolition de facto de leur souveraineté - se dote par conséquent d'une nouvelle arme : la sélection télévisuelle. Une disqualification beaucoup plus anxiogène que le contenu même des programmes. Et Pasolini de conclure : " La télé s'inscrit dans le phénomène général du néocapitalisme. Au sens où elle tend à élever un peu le degré de connaissance chez ceux qui sont à un niveau supérieur, et à précipiter encore plus bas ceux qui se trouvent à un niveau inférieur. " Le petit écran ne se contente pas de refléter la discrimination culturelle : il l'accentue considérablement.
Les partisans masqués de la sélection télévisuelle feignent d'être offusqués dès qu'on la démontre. Ils usent d'un argument populiste, accusant d'élitisme ou de dédain envers le " bas peuple " toute dénonciation d'une industrie audiovisuelle de crétinisation. Par là même, ils verrouillent cette dernière dans un cercle vicieux, encourageant les victimes de la télé bêtifiante à continuer fièrement de s'abrutir. Qui sont-ils ces beaux démagogues ? Animateurs vedettes, humoristes, psys et sociologues à la solde des annonceurs, dirigeants de chaînes commerciales, champions du boniment.
Car la sélection télévisuelle ne produit aucune dignité chez ceux qui n'ont pas le luxe culturel de choisir la qualité de ce qu'ils visionnent. Elle a pour soubassement l'obscène traque à l'audience, cette entreprise de désacralisation rituelle, cynique et réconfortante de l'authenticité humaine.
La domestication des esprits
Éducatrice privilégié, la télé passe souvent devant les parents et statistiquement toujours devant l'École. Or la " culture télé " telle que les jeunes la consomment est un véritable endoctrinement réactionnaire. Elle conditionne leur perception de la culture authentique en vantant non la singularité et la réflexion, mais les cultes du superficiel, du zapping, du suivisme et de l'immédiat.
La domestication des esprits a déjà porté ses fruits pour la première " génération-télé ", celle de trentenaires, globalement maniaco-dépressive, pusillanime, démoralisée, inculte et dépolitisée. Qu'en sera-t-il de la génération des ados d'aujourd'hui ? Que faire contre la standardisation de leur univers mental ? Comment les prémunir contre la déshumanisation et le cynisme qui entrent par effraction dans leur identité en construction ?
Dominique Wolton, Alain Touraine et de nombreux sociologues soulignent le rôle " socialisant " de la télévision, qui fait parler au travail ou dans la cours de récré. Une vision douteuse, pensons-nous, parce qu'elle ne s'intéresse qu'à la forme (des bavardages) en occultant le fond, c'est-à-dire ce qui est dit, à savoir le plus généralement des séries insipides, des témoignages de névrosés, des films hollywoodiens, etc. Car tout ce qui fait parler les gens entre eux, à ce compte, peut être qualifié de " socialisant ". La bonne question ne saurait être : est-ce que la télévision est socialisante ? - Ce qu'elle ne saurait être, vu sa promotion obsessionnelle de l'individualisme. Mais : est-ce que la télévision peut être démocratisante ? De fait, la réaction au progrès social qui conduit à un embrigadement des masses dispose d'une quantité de moyens : films et téléfilms, spots et affichages publicitaires, apports des sciences humaines, neuromarketing, mésinformation, info-spectacle, téléréalité, matraquage médiatique. L'esprit critique est mis sous contrôle ; le refus assumé des vérités officielles est stigmatisé " conspirationniste " par des médias soumis aux lobbies ; les mouvements contestataires sont criminalisés.
Finalement, on parvient à faire perdre le goût de la liberté et à donner celui de la soumission volontaire aux citoyens. Si l'omniprésence de la télé dans les discussions prouve qu'elle parvient brillamment à accaparer les esprits (les " cerveaux "…), le zapping, l'oisiveté, les tendances anti-intellectualistes, les lectures culturalistes ou ethnicistes des problèmes sociaux, le souci de la télégénie au détriment du sens, le culte de la visibilité, le relativisme dépolitisé des talk-shows, les télévotes qui dévoient symboliquement le vote électoral, le moralisme des téléthons, le cynisme des Guignols, les verdicts à l'emporte-pièce sans temps disponible pour la démonstration, les consécrations de personnalités ou d'artistes de pacotille, les renvois d'ascenseur des mondes journalistiques et littéraires, la sanction du marché (l'audimat) cyniquement qualifié " démocratique ", la démagogie, le fast thinking, les connivences non-dites, l'absence de contrôle démocratique effectif, bref les réflexes intellectuels que la télévision induit semblent davantage donner raison à Patrick Le Lay plutôt qu'à Dominique Wolton : la télévision soumise à l'audimat ne socialise pas. Elle formate, elle embrouille, elle angoisse, elle anesthésie le libre-arbitre du téléspectateur pour le soumettre, " par exemple ", à Coca-cola. Véritable machine asociale, donc ; support cathodique de l'individualisme triomphant et d'un " darwinisme " mortifère, d'une guerre de tous contre tous.
Néofascisme
La phrase de Le Lay témoigne d'un fascisme qui ose à présent se montrer au grand jour. Un fascisme ludiquement autoritaire, grâce à l'abrutissement hypnotique et " divertissant " de la télévision ; un fascisme corporatiste, exclusivement aux mains de la classe dominante, des annonceurs, des actionnaires, du patronat ; un fascisme nationaliste dans son suivisme vis-à-vis du gouvernement en place et son encadrement psychoaffectif et idéologique de la société.
Rappelons que le fascisme se caractérise par le rejet des institutions démocratiques et l'obéissance absolue de la nation à un chef suprême. Ici pourtant, nul Mussolini, nul Hitler, nul Franco, mais ce qu'il convient d'appeler à la suite d'Orwell " Big Brother ". Autrement dit, le système capitaliste dans sa phase totalitaire, où le conformisme, en tout, est la loi.
Les aspects de la vie politique, économique et sociale sont rigoureusement filtrés par l'impératif d'être " fédérateur ". L'information doit plaire au plus grand nombre, c'est-à-dire se réduire au plus petit dénominateur commun, tout en décontextualisant les faits rapportés. La soumission à l'audience traite ainsi les téléspectateurs comme un parti unique, atomisé et pourtant tout-légiférant, à la fois consommateurs et consommés - réserve de " temps de cerveau humain ". Un fascisme marchand, donc, vendant de l'homme soumis, décervelé, résigné, aux annonceurs, au gouvernement, aux autorités. Grâce à TF1-2004, le jus de cervelle heureuse, lessivée, est livré à Coca-cola et à la vulgate du tout-sécuritaire de droite ; grâce à la Radio des Mille collines-1994 - la " NRJ rwandaise " - le temps de cerveau humain était mis à la disposition des génocidaires avec le " succès " que l'on sait. Différence de degré, non de nature. Différence de fins, non de moyens. La suggestion, la peur et la haine peuvent autant être distillées par les publicitaires et les faux débats d'Occident que par les régimes autoritaires les plus répressifs.
La légitimation de ce retour à la barbarie - l'effacement de son scandale - s'est singulièrement accentuée avec l'apparition de la téléréalité. Celle-ci vise à formater les nouvelles générations aux joies de la fascisation volontaire, grâce à un nouveau programme moral de civilité pour sociétés de consommateurs et de travailleurs jetables. Un système où la contestation est rendue impraticable par l'individualisation forcenée des enjeux et leur réduction à ce seul mot d'ordre : survivre. Une panique générale. Si tout est injustice dans un monde présenté comme acculturel et insensé, alors la " justice " est la loi du plus fort, la course à la survie où écraser l'autre devient la première attitude congrue de l'univers marchand.
C'est donc le dogme anxiogène de la " sélection naturelle " qui, aujourd'hui, est injecté à très fortes doses dans les jeunes cerveaux d'adolescents, et surtout ceux qui, culturellement pauvres, n'ont pas les anticorps nécessaires pour résister au laminage. Car le cocasse tient au fait que les vendeurs de cerveau humain se revendiquent d'un catholicisme fervent et bradent les enfants de pauvres en protégeant leurs propres enfants, et en leur réservant des filières prestigieuses…
Dans son article " Déjà le titre est crétin ", Pasolini critique une émission " du niveau d'au moins 80% de ce qui est transmis à la télévision " : un protocole d'avilissement, un " meurtre " de l'intelligence présenté par un couple tout sourire, Pippo et Loretta. " Pour moi, écrit-il, les responsables de cette émission sont de purs et simples criminels, et pas dans le sens métaphorique du terme. Ils exercent une répression qui équivaut à la violence des pires régimes antidémocratiques : la différence est infime entre rendre les hommes imbéciles et mauvais et les tuer. "
Pédophilie virtuelle : l'exemple du Pensionnat de Chavagnes
La dimension pornographique de Loft Story (M6, 2001) était patente : pétasse siliconée, dialogues insipides, sexe omniprésent à la bouche ou à la piscine. Et comme les jeunes candidats adultes régressaient dans ce huis clos oppressif, leur âge mental frisait bien l'adolescence, et l'émission, la pédophilie virtuelle. Trois ans de télépoubelle plus tard, Le Pensionnat de Chavagnes (M6, 2004) se vautre allègrement dans l'humiliation de mineurs devant des millions de Français. Le filon pédophile est cette fois-ci franchement exploité, appuyé par un sadisme de vieux acteurs vicelards qui s'en donnent à cœur joie pour mater des enfants.
Le moteur de l'émission est simplissime : une alternance de défoulements et de répressions. Dans le premier temps, on donne des scènes d'excitations juvéniles aux téléspectateurs (batailles de boulettes de papier, de polochon, etc.). Il s'agit bien d'une phase subversive, d'une transgression d'interdits - rires, cris, agitations étant prohibés par le règlement. Les enfants s'offrent à la punition, cèdent à la tentation, comme poussés par l'ardeur irrépressible de leur jeunesse. Dans le second temps, ces débordements sont sévèrement châtiés. Le surveillant maintient ainsi les enfants éveillés jusqu'à deux heures du matin avec des exercices physiques, une dictée, et un réveil en force dès l'aube. La fièvre et le martinet, la transgression et la torture, l'épanchement coupable du désir et la flagellation : de quoi conforter bien des curés pédophiles, des pères levant la main sur leurs mômes ou des vieux réacs pestant sur les " jeunes " et rêvant de les voir avilis.
Effacement de Mai-68 ; retour vers l'autoritarisme des années 1950. Miracle de la télé réactionnaire ! Le bon professeur doit être un père Fouettard ; le surveillant, un bourreau ; la femme, une bonne couturière ; l'enfant, docile et sage ou bien impitoyablement corrigé. Cette émission est une catastrophe à tous les points de vue. Mais la télé et ses annonceurs veulent des catastrophes : elles scotchent les téléspectateurs à l'écran, aux pages de pub et aux valeurs antisociales qu'elles distillent. Car l'aveu du président de TF1 sur la vente de " temps de cerveau humain disponible " aux annonceurs ne doit pas nous faire oublier le rôle doctrinal imparti à la télé publicitaire : celui de laver les cervelles pour mieux les formater.
Quand les consommateurs cessent d'être citoyens, il faut craindre le pire. Un socialisme nouveau doit alors veiller à ce que les marchands - d'armes, notamment - ne puissent s'approprier le monopole des moyens d'expression, en même temps qu'éduquer les jeunes au jugement critique, seul garant contre les aliénations psychologiques et dogmatiques qu'ils encourent. Car, sans lutter pour une démocratisation de la télévision (dans le contenu comme dans la forme), elle devient, avec plus de trois heures de consommation journalière moyenne, un instrument cryptofasciste de conditionnement de masse et de propagande capitaliste, à l'instar du mode publicitaire.