Vincent Cespedes

Une langue panafricaine ?


La question d'une langue panafricaine est au cœur des réflexions de Cheikh Anta Diop et de Théophile Obenga, contrairement à ce que Tierno Monenembo affirme dans un article intitulé « Une langue pour l'Afrique, pour quoi faire ? ». Il s'agit, d'une part, de rejeter radialement le maintien de langues non africaines comme facteur d'unité : « L'unité linguistique sur la base d'une langue étrangère, sous quelque angle qu'on l'envisage, est un avortement culturel. » (C. A. Diop, Civilisation ou Barbarie, Présence Africaine, 1981, p. 270 et suivantes). D'autre part, il s'agit de choisir une langue négrofricaine susceptible d'être érigée en langue commune, sans étouffer pour autant les langues nationales : « On pourra choisir d'une façon appropriée l'une des principales langues africaines afin de l'élever au niveau de langue unique de gouvernement et de culture à l'échelle du continent. » (C. A. Diop, Les Fondements économiques et culturels d'un État fédéral d'Afrique noire, Présence Africaine, 2è éd., 1974, p. 23).

Comparer la langue unique au parti unique — comme le fait Tierno Monenembo dans son article — nous semble être un paralogisme contreproductif pour l'émancipation des Africains. Car le but de l'unité ne signifie en aucun cas qu'il faille prôner le conformisme, le suivisme, le totalitarisme, le fascisme et autres fléaux du même genre. Le babélisme du continent, ce morcellement en plus d'un millier de langues, est préjudiciable dans tous les domaines : éducation, information, médias, politique. Pour lors, les Africains de deux aires linguistiques éloignées se trouvent dans l'obligation de recourir à la langue de anciens colonisateurs : l'anglais ou le français, principalement. Une aliénation culturelle, soutenue par les administrations.

Pour ce qui est l'ironie de la dernière phrase de l'article, elle confine joliment à l'absurde : « Et puis franchement, à quoi cela sert-il, une langue, dans une contrée où personne n'est jamais sûr d'avoir droit à la parole ? » C'est précisément parce que bien des bouches sont bâillonnées et bien des leaders assassinés qu'une langue de communication transafricaine relève du combat et de la liberté. La première résistance face à l'inhumain passe par les mots. Et en Afrique, il faut impérativement que les mots, les paroles, les savoirs et les vérités circulent au-delà des barrières linguistiques. Sans même parler d'un État fédéral à long terme, le babélisme doit être dépassé parce qu'il isole les luttes, les idées et les informations. Les coûts et les lenteurs des traductions sont un luxe que l'Europe n'a même pas les moyens de s'offrir, alors pourquoi condamner l'Afrique d'avance au nom du défaitisme et de la résignation ?

Pour terminer sur Cheikh Anta Diop, ce dernier, comme beaucoup de panafricanistes, préconisait le recours au ki-swahili : « Quoi qu'il en soit, c'est une langue bantou de l'Afrique de l'Est, le swahili, qui a le plus de chances de devenir demain pour l'Afrique noire unifiée, une langue de gouvernement et de culture. » (Antériorité des civilisations nègres, mythe ou vérité historique ?, Présence Africaine, 2è éd., 1993, p. 113). Enfin, le chercheur allait même jusqu'à préconiser « un alphabet continental à partir de quelques signes hiéroglyphiques égyptiens dont la valeur phonétique est bien connue. » (Nouvelles recherches sur l'égyptien ancien et les langues négro-africaines modernes, Présence Africaine, 1988, p. 153).

Contrairement à l'auteur de l'article, je pense pour ma part qu'une langue panafricaine peut véritablement être une « grille d'entrée » dans l'unité africaine. Elle permettrait une meilleure alphabétisation sans que les Africains y perdent leur âme, une collaboration et un développement associatif continental, un meilleur dialogue entre les administrations, une presse panafricaine, etc. Mais contrairement à C. A. Diop, il me semble que le choix du swahili est marqué par une double tare : l'arbitraire (pourquoi privilégier une langue bantou ?) et les très nombreux emprunts à l'arabe — qui, quoi qu'on en dise, reste la langue d'anciens et d'actuels négriers (cf. Mauritanie, Soudan).

Dans mon roman Maraboutés (Fayard, 2004), je préconise un espéranto africain, l'« amoudé », dont les racines appartiennent à tous les groupes linguistiques négroafricains, égyptien ancien compris. « Je t'aime » se dit ainsi ni merul kid [ni mèroul kid] ; et le continent a pour nom « Toro », le Pays-Soleil. Quant à l'alphabet, nous pouvons sans honte commencer à utiliser les caractères latins, lesquels viennent tous, par filiation millénaire via les Phéniciens, de l'alphabet hiéroglyphique — né en Afrique, comme chacun sait.


Lien interne

Vers Maraboutés (bibliographie).