





Dix millions d'entrées en deux semaines, plus de vingt millions par la suite : le succès surprend tout le monde, producteurs (qui n'ont dépensé que 11 millions d'euros) comme spectateurs (qui découvrent un film franchement niais). Même en ch'ti, les acteurs surjouent à la française. Les gags sont aussi gros que la musique est grasse ; l'intrigue est cousue de fils roses — amourette gnangnan, clichés en cascade et bons sentiments. Alors, pourquoi ce bouche-à-oreille frénétique ? Pourquoi ce record au box-office ? Quelle philosophie Bienvenue chez les Ch'tis draine-t-il pour qu'il fasse un tel carton ?
Mon hypothèse : ce film a servi de mégaphone aux spectateurs, qui en ont fait instinctivement un cri de ralliement. Un cri contre la pipolitique, tout d'abord — et il faut ici traduire « ch'tis » par « petites (gens) ». En effet, le film sort en février 2008 tandis qu'un autre spectacle bat son plein : la télé-poubelle élyséenne. Hyper-scénarisée, hyper-huilée, sans prises, elle donne la béquée à la France entière, détournant ses regards de l'incurie sociale qui la moleste tranquillement. Communication-prestidigitation : les gros titres se concentrent sur la bistouquette du Président : « Nicolas quitte Cécila », « Nicolas épouse Carla », et « Casse-toi, pauv' con ! »
Heureusement, Bienvenue chez les Ch'tis déboule sur écrans géants pour nous sortir de cette obscène torpeur ! Qu'y voit-on ? Bergues, la ville aux grands enfants : l'anti-Sarkoland, l'anti-bling-bling, l'anti-« travailler plus pour gagner plus », qui connaît depuis un essor touristique retentissant. On y voit aussi des Français différents (du Sud et du Nord) qui finissent par s'aimer — quand on nous répète que toute solidarité est dangereuse dans un monde où les « communautés » se font la guerre, les immigrés pullulent, le terrorisme menace et les Fourniret rôdent. On y voit surtout la France du cœur, déparisianisée de sa morgue et de sa « com », coulante de générosité et de fromage-qui-pue. Le « ch'ti » devient alors un code de repopularisation, sorte de retour à un argot générique, à un parler-prolo facteur d'amitié, contre la langue de bois et son hypocrisie suave.
Mais le succès de Bienvenue chez les Ch'tis a permis aux Français de faire percer un autre cri à travers la ouate mortifère : un cri de terreur — préambule nécessaire à toute contestation. Les « Ch'tis » deviennent, symboliquement, ceux que la crise frappe déjà, et qui paieront la récession. « Bienvenue dans le monde sinistré du néolibéralisme ! » telle est la bonne traduction. Ce cri retentira jusqu'au 23 juillet, quand TF1 reçoit les acteurs du film dans l'émission Qui veut gagner des millions ? — titre qui n'a jamais été plus cocasse qu'en cette occasion.
Ce cri « ch'ti », référendum anti-sarkozyste, laisse aujourd'hui la place à la colère face à la crise, à la rue qui vomit le modèle entrepreneurial de l'homme « loup-pour-l'homme », avide de pouvoir et de considération. D'ailleurs, ce cri mobilisateur a déjà engendré d'autre cris en écho : « Pédophiles, chômeurs, consanguins : bienvenue chez les Cht'is ». L'immonde banderole des supporters du Paris Saint-Germain (le 30 mars) en dit déjà long sur le racisme social, décomplexé et triomphal, qui nous attend.