Vincent Cespedes

À la bonne soupe de Luc Ferry




« Le bonheur n'est pas un état stable auquel on pourrait parvenir comme au bout d'un jeu de l'oie. » « On apprend à vivre avec [les peurs] ou à les apprivoiser, comme le Petit Prince avec son renard. » Non, ces vérités ne sont pas des répliques de la Star Academy : c'est de la philo ministérielle. Ou comment éteindre les Lumières et anesthésier les polémiques en faisant appel aux nouveaux veilleurs de nuit.



Dépolitiser le débat

En 2002, Le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin nous vendait sa politique désastreuse comme on vend du bon café ; en 2006, son ex-ministre de l'Éducation nous vend de la « vie bonne » sur le même mode patelin, emprunt de fausse modestie et d'explications puériles. Dans une interview donnée à L'Express (12-18 oct. 2006), Luc Ferry, El Gringo du moralement correct, « apprend à vivre » aux braves bourgeois en alignant des chapelets de lieux communs, et donc en dénaturant la philosophie, réduite à un prêchi-prêcha bien-pensant sans une once de réflexion critique. Une bonne soupe, aussi tiède que celle servie par TF1 tous les 13h, avec des petits concepts qui flottent à la surface et juste ce qu'il faut de noms (Kant, Kant, Épictète, Kant) pour nous rappeler que nous ne sommes pas en train de lire la rubrique « Psy "raquo; ou « Courrier des lecteurs » d'un magazine féminin. De quoi dépolitiser quatre générations d'un coup !

La pensée-Ferry se prétend « vraie » philosophie — preuve qu'elle n'a rien de philosophique — en se moquant des débats des cafés philos et autres initiatives non validées par l'Université, taxés de vulgaires " causettes ". Elle dépolitise : « L'individuel n'est pas à opposer au collectif. Le collectif, c'est de l'individuel répété. » Elle pontifie : « Moi, j'aurais envie de penser une troisième voie, une sagesse de l'amour. » Une méditation sur l'amour qui tourne court : « Aimer quelqu'un, c'est pouvoir dire : "Ça, c'est bien toi."  »



Neutraliser la philosophie

Depuis la fin des grèves massives de décembre 1995 et l'avènement de la chiraquie, la France est devenue un car de vieux. Des animateurs s'emploient à les effrayer, les rassurer, les guider, les divertir. L'ex-ministre Ferry est l'un d'eux, curé de la « vie bonne » et réactionnaire convaincu. Les campagnes médiatiques qui acclament ses bréviaires en disent long sur notre sénilité intellectuelle et notre soif de chloroforme.

Les philosophes, déjà évincés des débats par des sociologues et des psys, ont été remplacés par des « doxosophes », experts d'opinion (doxa), docteurs ès banalités. Pierre Bourdieu les appelaient des « intellectuels dégagés » : non autonomes — car compromis par le pouvoir — et donc non engagés contre les pouvoirs, fuyant dans la neutralité.

La mission du doxosophe Luc Ferry consiste à désactiver la charge subversive de la philosophie en la noyant dans son histoire, laquelle s'arrêterait au XVIIIe siècle. « La philosophie tourne autour d'une problématique en elle-même assez simple : comment parvenir à une vie bonne ? » Adieu Marx, Feuerbach, Husserl, Foucault, Sartre, Lyotard, Peter Sloterdijk et consorts.

Luc Ferry livre du prêt-à-penser, avec pour seule audace intellectuelle la muflerie qui consiste à faire croire que la philosophie éminemment stimulante des années 1960-1970 ne fut qu'une exception « assez ésotérique, volontiers obscure et de toute façon marginale par goût » dans l'histoire de la philosophie. Il s'assume ainsi comme un maillon de la machine à neutraliser le jugement critique, machine déjà à plein régime dans les domaines de l'info-spectacle et de l'infantilisation consumériste. Réduite à une histoire des idées, la philosophie cesse d'être un acte vivant et devient un corpus, une collection de noms et de notions mortes.

Henri Lefebvre, Gaston Bachelard ou Jean Baudrillard enthousiasment car leur intelligence vivifie la nôtre, révélant des liens inédits et réveillant la gourmandise du questionnement que la routine quotidienne endort. La pensée-Ferry, elle, vise non à comprendre mais à faire comprendre, non à faire douter mais à satisfaire. Elle donne ainsi des réponses tranquillisantes aux trois « problèmes existentiels » de l'ex-ministre : « à quoi sert de vieillir, comment éduquer ses enfants, comment vivre le deuil de l'être aimé. »

Quant aux questions politiques (Comment vivre ensemble ? Sommes-nous libres ? Qu'est-ce que la justice ? etc.), elles sont tout bonnement balayées d'un revers de main : « La morale commune, en Occident, c'est celle des droits de l'homme, qui est très belle et, quoi qu'on en dise, largement pratiquée »… à Saint-Germain-des-Prés ! « C'est du kantisme appliqué. « Les détenus de Guantánamo, les pays néocolonisés du Sud et Emmanuel Kant apprécieront !

La « pensée-68 » avait un parfum de liberté ; la pensée-Ferry sent le formol. Elle aseptise, tue ce que la philosophie a de vivace et de créateur, ne retenant que quelques « grandes doctrines philosophiques » pour épater la galerie lors des dîners sarkoziens. De la doctrine en conserve, des philosophes en trophées.



Naturaliser l'angoisse

Jean-Pierre Pernaut de la philo, Luc Ferry se pose comme un acteur incontournable de la pacification intellectuelle à la française. Tandis que son coéquipier, André Comte-Sponville, est transi par « l'amour vrai du vrai », l'ex-ministre promet de « vaincre les peurs », ce qui signifie pour lui : faire avec. Tellement simple qu'on n'y avait pas pensé ! Qu'est-ce qu'une « vie bonne » ? « Une vie débarrassée du caractère négatif des peurs, une vie qui accède à la sagesse. » Assurément, la bonne solution pour digérer les injustices sociales, l'absence de perspectives et les révoltes populaires de novembre 2005.

« L'angoisse, c'est la situation de pure condition anonyme : on tombe en elle depuis le plus intime dans l'anonymat. Mais, dans l'angoisse, on est dans le plus intime de la personne ; elle est un attentat à son essence. » Non, ce n'est pas du Ferry, mais du María Zambrano (1904-1991) — une intellectuelle authentique, autonome, engagée. L'ex-ministre, lui, fait de l'angoisse un bobo, et de la philo un pansement. Pas un mot sur le conditionnement médiatico-publicitaire, la paranoïa sécuritaire, le mal-vivre et son fort taux de dépressions et de suicides : « Nous avons intérêt à penser à la mort tous les jours. Quand on regarde comment on est fait — des petits morceaux de chair entourés de peau rose ou brune — et qu'on voit qu'on peut à la moindre coupure ou blessure souffrir ou mourir, je trouve que l'angoisse n'est pas pathologique. C'est plutôt un signe de lucidité. »

De fait, la « sagesse » de l'ex-ministre, débordante de moraline, peut cautionner les politiques les plus répressives en faisant passer l'angoisse qu'elles dispensent pour de la clairvoyance de la part des victimes, de la « lucidité ». Légitimer et installer les peurs, plutôt que de les résorber. Philo-thérapie, soulageant les vies terrifiées sans toucher aux conditions de vie ni aux conditions de terreur.



Domestiquer le bon peuple

La philosophie est pourtant anti-normative par essence ; autocritique, insatiable, elle remet tout en question et nuit donc gravement à la bêtise. Mais la bêtise capitaliste se montre particulièrement coriace en ce qu'elle ringardise la culture, édulcore les enjeux et bâillonne médiatiquement les dissidents.

Prophète des maisons de retraite, l'ex-ministre promet un « salut sans dieu » et interprète le succès de la philosophie comme « un retour à la normale ». Gilles Deleuze voyait dans l'apparition des soi-disant « nouveaux philosophes » une domestication du philosophe par les journalistes. Avec Luc Ferry, c'est au tour du « philosophe » de domestiquer le peuple et de piloter les mœurs ; l'intellectuel devient alors le garant des bonnes idées à donner à cette « France d'en bas » si subtilement baptisée par son ex-ministre de tutelle.

Domestiquer le peuple, c'est promettre comme une panacée le confort bourgeois, le conformisme des désirs et le ramollissement des justes colères. C'est surtout redonner à la trinité pétainiste Travail-Famille-Patrie ses lettres de noblesse, et pour cela passer à la trappe tout ce que les deux derniers siècles ont produit de subversif : Nietzsche, l'École de Francfort, Mai-68, l'altermondialisme. Travail : « Il ne faut pas se résigner. Nous ne sommes pas faits pour cela. » Famille : « Se réconcilier avec les gens qu'on aime, en particulier ses parents — avec lesquels on est forcément en conflit — est un impératif de sagesse. » Patrie : « La politique est devenue l'auxiliaire de la vie privée. Mais servir les familles, c'est aussi noble que servir la nation. » Dormez tranquilles, Luc Ferry veille !