Vincent Cespedes

L'ère de la mésinformation

Rappelons-nous du matraquage médiatique à propos de la « montée de la délinquance », entre septembre 2001 et avril 2002, qui nous valut un premier tour droite-extrême droite aux présidentielles. En totale impunité, les journalistes accumulèrent papiers, débats, reportages sur un « sentiment d'insécurité » qu'ils étaient paradoxalement les premiers à instiller. En effet, pour insécuriser leurs concitoyens et vendre du papier, le mensonge de la désinformation n'était pas nécessaire : il leur suffisait de donner un écho à la moindre forfaiture bien réelle, au moindre fait divers sanglant, au moindre accrochage avec les forces de l'ordre. Ils plongèrent ainsi la France dans la paranoïa de l'« ennemi intérieur » — souvent banlieusard et basané — jusqu'à l'arrivée triomphale de Nicolas Sarkozy au Ministère de l'Intérieur, ce Sauveur qui vola les grands titres aux voleurs et dissipa miraculeusement la bruyante illusion.

Trois ans plus tard, aucune leçon n'a été tirée du délire propagandiste qui guette la profession. Et l'effet « boule de neige » provoque des avalanches tous les six mois. De la peur du clonage à la peur du foulard, de la peur de la réforme des retraites à la peur de la réforme de la sécu, c'est toujours le même procédé qui fait la part belle à l'émotionnel au détriment du sens : la mésinformation. Il ne s'agit pas, comme dans la désinformation, de fausser les faits, mais plutôt de fausser les pistes. Plus subjective et plus discrète, la mésinformation ne ment pas : elle embrouille. On occulte les vraies causes, on submerge les citoyens d'infos contradictoires, on rive les regards sur le spectacle (conflits, passions, violences) en les détournant de l'essentiel. Au final, les bonnes questions font défaut, les enjeux restent illisibles et les lois réactionnaires passent dans l'indifférence générale.

La désinformation trompe en proposant une lecture fallacieuse mais formellement cohérente du monde. La mésinformation, elle, est plus insidieuse. Télescopage de l'information et du divertissement, née dans les magazines et les programmes commerciaux, elle étend aujourd'hui son règne au journalisme stricto sensu. Son credo : le sensationnalisme. La vérité est une émotion ; logos et pathos se confondent. D'où la surenchère d'effets anxiogènes - suspense, musique, montage de clip, gros plans sur enfant mort et mère en larmes.

La mésinformation ne recule devant aucune obscénité, son but à court terme étant d'accrocher par une mise en scène racoleuse. À long terme, elle lamine la faculté d'analyse du citoyen, lui fait baisser les bras, le laisse sans défense et crétin sous un déluge d'images et de sous-entendus. Au besoin, on aidera l'indécis à s'aligner sur les versions officielles en collant l'étiquette « conspirationnistes » aux pensées insatisfaites, sceptiques ou dissidentes.

Comme la désinformation, la mésinformation sert le pouvoir dominant ; mais trois fois plus efficacement. 1/ S'appuyant sur des événements réels, elle ne peut essuyer de démenti. 2/ Semant la confusion dans les esprits, elle empêche tout scandale légitime — notamment à propos de lois iniques votées en catimini, c'est-à-dire couvertes par le vacarme et le capharnaüm médiatiques. 3/ Enfin, elle accroît le sentiment d'impuissance, brassant beaucoup de choses mais ne prenant jamais le temps de les expliquer. Téléréalité, détournement, surinformation-résignation : tel est donc le tiercé gagnant de la mésinformation.

Dès lors, comment endiguer les dérives de l'info-spectacle ? Comment réfréner la course aux parts de marché qui gangrène les salles de rédaction et favorise l'apparition d'un nouvel obscurantisme médiatique au lieu de nous éclairer ? Nous laisserons de côté les questions vitales de la déontologie et des contre-pouvoirs, pour saisir ici les mécanismes de la mésinformation, tels qu'ils commencent à être déployés dans le traitement de la crise ivoirienne.

« Le syndrome pied-noir rôde en Côte d'Ivoire. » C'est sur cet anachronique constat que Robert Marmoz conclue un article du Nouvel Observateur (18-24 nov. 2004) consacré au départ des Français. La conclusion de l'encart « Jusqu'où ira Gbagbo ?  » qui accompagne l'article, finit tout de même par un avertissement en forme de morale : « Sans emploi depuis le départ de leurs patrons français, de nombreux salariés ne seront plus payés. » Même son de cloche dans l'émission « C dans l'air » (France 5, 24 nov. 2004). Intitulée « Le retour des "pieds-noirs" d'Abidjan », on entend un certain Alain Galindo — « rapatrié depuis une semaine » — affirmer qu'il a dû quitter sur-le-champ ses voitures et son personnel de maison. Au passage, le présentateur fait remarquer que le Gbagbo apparaît comme un homme « très sympathique », avant de s'interroger sur sa fourberie et son étoffe de dictateur.

Depuis le bombardement du camp français à Bouaké, début novembre 2004, bien des sujets qui abordent la crise ivoirienne prennent pour angle le pathétique rapatriement des Français, brouillent les cartes en convoquant les pieds-noirs d'Algérie de façon non démonstrative mais subliminale, et traitent les Ivoiriens ou leur président avec une condescendance parfaitement intériorisée. Les poncifs en la matière sont connus : « Les Noirs sont "sympathiques", mais nous devons nous méfier de leur double langage » ; « Les Africains sont dans le gouffre et, comble de la misère, "se bouffent entre eux". »

Cette dernière boutade apparaît sous la plume de Stephen Smith, dont l'infâme livre Négrologie (Calmann-Lévy, 2003) atteint des sommets en matière de mésinformation et de dédouanement de la politique africaine française. Les réseaux maffieux de la Françafrique y sont soigneusement gommés, au profit d'une culpabilisation obsessionnelle des Africains. Logorrhée de faits, slogans, allusions et jeux de mots douteux s'enchaînent pour convaincre à tout prix le public profane que les Noirs veulent se suicider. « Le présent n'a pas d'avenir en Afrique », délire ainsi l'auteur dans l'épilogue. « Tel était notre point de départ. À l'arrivée, la démonstration a été faite. Elle est écrasante, déprimante, irrécusable. » Digne d'une réécriture de l'histoire commandée par la DGSE, l'ouvrage ne souleva pourtant pas le tollé médiatique qu'il méritait ; bien au contraire, il fut consacré meilleur essai de l'année par les journalistes de FranceTélévisions. C'est dire l'indigence de la profession sur la question !

Gardons-nous cependant de minimiser l'influence de Négrologie dans la nouvelle manière de stigmatiser l'Afrique. Car la première des leçons retenues par les journalistes est le recours à l'anachronisme, quitte à fausser les pistes. Stephen Smith reconnaît lui-même « le sans-gêne avec lequel, dans les pages qui précèdent, des parallèles historiques ont été établis » (Ibid., p. 229) ; il s'en justifie avec un concept absolument inopérant : « Rien n'est identique ni forcément successif, mais tout est résonance. »

Une « résonance » qui donne libre cours à toutes les approximations, toutes les manipulations, au nom d'une véritable poétique de l'amalgame et du révisionnisme. On convoque ainsi des éléments disparates par pure analogie, sans autre motif qu'un « tout est résonance », autrement dit sans aucun travail d'élucidation rationnelle. Or, comme l'esprit du quidam est déjà saturé d'informations et d'images, la doctrine du « tout est résonance » ne cherche guère à démêler : elle s'appuie à l'inverse sur notre trop-plein de connaissances fragmentaires et flatte notre propension à y surfer plutôt qu'à soutenir l'effort d'y mettre un peu d'ordre. Le sens n'est plus à découvrir au moyen d'une analyse ou d'une enquête : il est à ressentir, à élaborer intuitivement, à saisir au vol. Une explication n'a plus à demander un travail intellectuel de décryptage : elle doit couler de source. Seule importe l'évidence immédiate — le sentiment du vrai. La vérification, fastidieuse, démobilise, fatigue et fait zapper.

La fusion de la logique marchande et des médias d'information privilégie la spontanéité plutôt que la réflexion nourrie, mûrie, articulée. D'où la multiplication des faux débats sous la forme de talk-shows préscénarisés et binaires : pour/contre, oui/non, amis/ennemis. Du point de vue des faiseurs d'info comme du point de vue des consommateurs, l'esthétique du pugilat prime sur le contenu des raisonnements. Tous les parallèles sont admis, pourvus qu'ils servent le spectacle et fluidifient la compréhension des échanges : pieds-noirs de 1962, riches français de Côte d'Ivoire, FLN, Gbagbo… Toute nuance sera perçue comme une lâche tentative de fuite, de consensus ou de langue de bois : le ton doit être percutant ; les sophismes, simplistes et assénés — à la Sarkozy.

Tout est résonance, tout nous parle, tout nous dit quelque chose. Le prêt-à-penser contemporain, taille unique, peut être porté par tous, dans la mesure où la mésinformation réduit l'individu à n'être que « du temps de cerveau humain disponible » pour Coca-cola ou la propagande d'État, pour Bouygues-TF1 ou FranceTélévisions, pour la publicité et la doctrine capitaliste. Le flux continu de rumeurs au conditionnel, d'infos incomplètes, d'ersatz et de non-dits, cette vaste résonance intentionnelle nie la liberté et la vérité ; elle conditionne les réflexes et les désirs, comme les certitudes et les opinions.

« Résonance intentionnelle »,, puisque elle ne fait jamais tinter les faits congrus, les outils qui rendraient possible un décorticage. À y réfléchir sérieusement, par exemple, la situation en Côte d'Ivoire « résonne » davantage avec le Rwanda de 1994 qu'avec les pieds-noirs d'Algérie. Milices armées, manipulation de l'ethnicité, quadrillage territorial, médias de la haine, assassinats et disparitions terrifiant les populations, présence d'une armée française à la mission floue : nombre de ces ingrédients qui se trouvaient avant le génocide rwandais trouveraient en Côte d'Ivoire un écho instructif. Mais peu de médias sollicitent les commentateurs pertinents ; et les interventions de François-Xavier Verschave, Jean-Paul Gouteux ou Jean Ziegler seraient de toutes façons noyées dans le flot non-filtré et contradictoire de médias loin d'être neutres.

Car si « le présent n'a pas d'avenir en Afrique », gageons que Stephen Smith, Bolloré, Bouygues, Total, Vinci, BNP-Paribas, Colas, Castel, Sitrarail, Setao, Barry-Caillebault, France Telecom, ADM et les deux cents trente autres filiales de sociétés françaises qui dominent tous les secteurs-clés de la Côte d'Ivoire, et les « soldats de la paix » qui protègent leurs profits, et les sociétés de mercenariat privées, les labos d'armes chimiques et bactériologiques, les néopentecôtistes, les Francs-maçons, les agents de dévoiement de l'aide pour les caisses des partis politiques français, les disciples de Jacques Foccart, de Bob Denard, de Jeannou Lacaze — gageons qu'un avenir africain, tout ce beau monde en a un.