Vincent Cespedes

Réenchantons l'École !


Démotivé-e-s

"On croit qu'on va mourir, mais on ne meurt pas. On arrive parfois même à faire cours." Par ces quelques mots, Jeanne Hyvrard résume assez bien le "malaise enseignant". Angoisse latente, lassitude, rares instants de grâce dans la morosité persistante.

En cette rentrée 2006, ce malaise pond des livres comme jamais. Des titres explicites, du genre : L'École de grand-papa avait du bon, Le Collège infernal, sans oublier le très prisé J'enseigne à des débiles mentaux. De fait, un tiers des enseignants déclare un état anxieux, et un tiers déclare avoir consulté un médecin au moins une fois l'année passée pour une raison liée à leur travail - épuisement physique et nerveux, trouble du sommeil, problèmes de voix…

Que ressort-il de la lamentation enseignante ? Les élèves font trop de bruit, les classent sont trop chargées, la profession est livrée à elle-même sans le soutien de l'administration et sous la pression de la hiérarchie. Le problème peut se résumer en un mot : "désabusé-e-s". Le contraire de l'enthousiasme.



L'enthousiasme, première vertu éducative

Oui, c'est véritablement là que le bât blesse : la frustration, le climat violent et le sentiment d'abandon privent les enseignants de leur principal outil de travail, à savoir l'enthousiasme, la capacité à transmettre la passion. Un outil aussi efficace que fragile, aussi précieux qu'éphémère s'il n'est pas entretenu avec soin. Un outil éminemment humain. Pour avoir été nous-mêmes élèves, nous savons bien ce qu'il en est : les "bons" professeurs ne sont pas nécessairement les meilleurs étudiants, mais ceux qui ont à cœur de partager leurs connaissances, et qui le font avec suffisamment de joie, de patience, de spontanéité et de bon sens psychologique pour que leur cours soient captivants. À l'inverse, sans enthousiasme, la leçon la mieux ficelée devient terne et soporifique, le plus brillant exposé n'intéresse personne.

Or cet outil pédagogique n° 1 qu'est l'enthousiasme, l'Éducation nationale semble en avoir fait son ennemi n° 1 depuis quinze ans, au nom de la prétendue supériorité de la pédagogie inaffective. Exit, donc, la mise en confiance des élèves ; exit l'empathie, l'inventivité et la bonne entente professorales. Bienvenue aux sélections oppressantes, aux programmes impossibles, au management par le stress, au jargon glacial et à l'obsession des notations ! Résultat : des "appreneurs" dégoûtés, des "apprenants" moribonds, et des parents dispensateurs d'angoisses.

Pourquoi cette volonté administrative de briser l'enthousiasme, pourtant flux vital de la relation maîtres-élèves ? Parce que cette vertu éducative ne se contrôle pas, ne s'enseigne pas, ne se canalise pas, ne s'évalue pas - le contraire de la planification bureaucratique, qui entend gérer les êtres comme les choses avec pour seul objectif le rendement maximal. Tout au plus devrait-on aménager les conditions nécessaires à la contagion de l'enthousiasme scolaire : sécurité (avec plus de surveillants), implication (avec un dialogue élèves-adultes renforcé), concorde entre enseignants (avec un développement du travail interdisciplinaire). Des conditions aujourd'hui administrativement négligées, d'où le fiasco.

Car faute d'enthousiasme côté élèves, ceux-ci s'assimilent à des travailleurs précaires, rétribués en notes sur 20 et se scandalisant du demi point manquant comme d'une erreur sur leur fiche de paie. Faute d'enthousiasme côté enseignants, le bourrage de crâne l'emporte sur le désir et l'art de susciter le plaisir d'apprendre, l'étonnement, la gourmandise. Pédagogie sans inspiration, sans aspiration - sans âme. Êtres et savoirs voués à l'indifférence, chosifiés, asséchés par ce que le pédagogue brésilien Paulo Freire (1921-1997) appelle une "vision bancaire de l'éducation" : "Plus les élèves s'emploient à archiver les "dépôts" qui leur sont remis, moins ils développent en eux la conscience critique qui permettrait leur insertion dans le monde comme agents de transformation, comme sujets."

École désenchantée : École de la passivité, de la violence et de l'ennui. Sous pression constante, élèves et professeurs sombrent dans une apathie nerveuse, une résignation ponctuée de coups de sang ; les " maillons faibles " n'ont aucune chance de s'en sortir vivants. Mais la démotivation assistée a cet avantage sur l'enthousiasme d'être prévisible, jusque dans ses revendications. Sous son règne délétère, les syndicats ne peuvent que réclamer plus de moyens, quand c'est la philosophie de l'École qu'il faudrait changer.



Mettre les enseignants au centre du système éducatif

Paulo Freire nous montre la voie. Il s'agit de sortir de "l'immobilisme réactionnaire" imposé par l'École oppressive en transformant, grâce au dialogue, le statut des élèves et des enseignants. Les premiers ne doivent plus être sommés d'"archiver les discours" (piège de la "programmation verticale", de la "vision bancaire"), mais incités à discuter des thèmes, à développer leur sens critique et leur pouvoir créateur. Pour les aider, les professeurs doivent s'armer d'humilité, condition du dialogue et de l'enthousiasme - une valeur extrêmement rare aujourd'hui, tant la sélection produit de l'arrogance, et le manque de confiance en soi du mépris.

L'éducation authentique, dit Freire, "ne se fait pas de A vers B, ni de A sur B, mais par A avec B, par l'intermédiaire du monde." Le réenchantement de l'École tient peut-être dans cette équation : "A avec B". La solidarité éducative, qui voit dans l'acte d'enseigner une "action culturelle" capable de "dés-idéologiser" des élèves d'ores et déjà saturés de dogmes consuméristes et contaminés par le virus de la compétition. L'éducation authentique doit être une libération pour les élèves et un engagement pour les enseignants, tandis que l'éducation oppressive actuelle est une obligation pour les uns, et pour les autres, un sacerdoce.

Commençons donc par mettre les professeurs au centre du système, car la vitalité éducative dépend d'abord d'eux, de leur énergie, de leur choix pédagogiques, de leur intelligence relationnelle, de leur investissement, de leur autorité légitime. Recrutons-les pour la passion qu'ils déploient autant que pour la rigueur de leurs connaissances, et encourageons-les à encourager leurs élèves, à leur transmettre l'aptitude à l'émerveillement intellectuel que l'obscurantisme marchand compromet.

Enjeu démocratique absolu. Car si c'est par l'École que la République forme les citoyens de demain et se conforte elle-même, c'est aussi par l'École qu'elle peut mourir.