Le philosophe Remo Bodei est l'auteur d'une belle réflexion sur La Sensation du déjà vu — « lorsque le présent semble pour un instant s'identifier avec le passé, c'est-à-dire quand il se produit un court-circuit entre perception et souvenir ». Un livre savoureux, par la richesse des sources auxquelles l'auteur puise, par l'habileté avec laquelle il « tricote » son maillage dialectique, mais surtout par sa tentative de conjuguer poésie (Verlaine, Shakespeare, Ungaretti…) et philosophie (Bergson, Benjamin, Nietzsche…). La première ne se contente pas d'illustrer la seconde : elle la nourrit conceptuellement, lui donne une profondeur de champ, une force d'impact rationnelle. Car le déjà vu comporte une part de rêve et de mystère, que la poésie est plus à même d'approfondir. Où mène la croyance à l'éternel retour, qui émerge dès qu'on cesse de neutraliser le déjà vu en en faisant une pathologie mentale ? Au délire ? À la joie ? Au désespoir ? À la création artistique ?
Retraçant l'histoire de cette notion à travers les disciplines qui l'ont thématisé (« littérature et médecine, philosophie et psychologie »), Remo Bodei en analyse tous les paradoxes : « La réalité et l'irréalité se superposent », « passagèreté et éternité, "jamais plus" et "toujours à nouveau", passé et présent, rien et tout, perte et plénitude de vie, douleur et joie, nostalgie et retour à la maison », « familiarité étrangère », « évidence contradictoire », « l'inconnu est l'opposé du déjà vu, mais parfois, en réalité, il se confond avec lui ».
L'ouvrage souligne, de façon oblique, l'importance de prendre soin de la mémoire individuelle et collective. De ne pas « laisser la mémoire pâlir », comme le dit joliment Nietzsche. De maintenir un équilibre dialectique entre le patrimoine de la mémoire et l'ouverture à la nouveauté. La mémoire selon R. Bodei ne s'oppose pas à une projection vers le futur, mais au contraire le prépare et aide à le concevoir. Elle ne représente pas seulement un repliement sur soi, un regard en arrière, un simple enregistrement passif des événements : elle est une force active à récupérer.
Un essai qui, bien que luxuriant, reste très accessible grâce à ses notes — qui prolongent efficacement la réflexion sans l'alourdir - et son glossaire des mots grecs et latins. Un essai qui montre que pour créer du neuf, l'oubli est nécessaire, mémoire et oubli façonnant dans la même proportion les individus et les sociétés. « La modernité engendre sans cesse un émerveillement ininterrompu pour le nouveau, qui se conjugue avec le trouble dû à la contestation parallèle de l'existence d'un passé qui ne passe pas. » Un essai… d'actualité ?