Vincent Cespedes

SOS Mélanges !




" Ce qui a diminué la France "

Si nous avions treize ans, une peau et un nom sensibles, un quartier sous perfusion livré aux plus forts et aux plus barbus, des aînés en chômage chronique, une école en forme de cul de sac, un avenir en forme de RMI, notre combat - au nom de l'égalité des chances et de la lutte contre le racisme - ne serait-il pas d'incendier la République ? A-t-on seulement écouté les rappeurs de 1995, clamant haut et fort : " J'en intente aux putains de politiques incompétentes / Ce qui a diminué la France / Donc l'heure n'est plus à l'indulgence mais aux faits, par le feu / Ce qui a mes yeux semble être le mieux / Pour qu'on nous prenne un peu plus au sérieux ! " (NTM, Qu'est-ce qu'on attend) ?

Certains jeunes de 2005 n'en peuvent plus d'attendre. Dix ans après le film La Haine : la Rage. Plus spectaculaire qu'une fiction, plus efficace qu'une manifestation, plus désespérée que le cocktail bière-shit-Playstation qui ordinairement les muselle. De l'intelligence plein les yeux, des revendications lucides plein les bouches, voyez ! ce n'est pas la " racaille " : c'est le ras-le-bol qui explose enfin, imparablement ! Le cri d'une parole confisquée depuis que la télévision a tout misé sur le lavage de cerveaux, au détriment des dernières émissions qui relayaient le mal-être social. Le cri d'une jeunesse stigmatisée par une enfilade de débats biaisés à forte teneur répressive (filles voilées à déscolariser, garçons machos à rééduquer, immigrés à charteriser, antisémitisme à punir…).

Appelons la banlieue défavorisée l'" Aphélie " : le point de l'orbite d'une planète le plus éloigné du Soleil - le point d'une démocratie le plus éloigné du pouvoir. En voie de précarisation et de ghettoïsation avancées, l'Aphélie cumule les handicaps sociaux et les exclusions, cristallisant la démoralisation générale. Cette situation s'est tragiquement dégradée depuis 2002, depuis que la " fracture sociale " ne fait plus vendre et que la " lepénisation des esprits " est devenue une expression française. Avec l'assèchement du réseau associatif, l'École en hémorragie d'adultes, les flambées verbales d'un candidat irresponsable, la droite prouve une fois de plus son endémique incompétence. Mais si l'issue de la crise se situe franchement à gauche, quelles mesures prendre ? quelles valeurs promouvoir ? quel avenir proposer ?



Ouvrir le ghetto des Blancs

Une société qui n'intègre pas désintègre ; il n'y a ni compromis ni no man's land en la matière. Quand les fils carbonisent les voitures de leurs pères ou les maternelles de leurs cadets, l'explosion n'est plus d'essence émeutière, mais autodestructrice et révolutionnaire. Profitons alors de la soudaine prise de conscience de l'opinion pour changer radicalement le paradigme de la politique sociale, non seulement afin d'éviter la légitime insurrection des aphéliens, mais surtout pour dénouer notre crispation relative à l'intégration des Français d'origines difficiles. Ce nouveau paradigme, c'est le mélange. Le mélange n'est pas la dissolution des différences dans un même creuset. Il est un dynamisme, une lutte et une valeur : facilitation des désenclavements et des insertions par la multiplication des synergies transversales, lutte sans merci contre tous types de ségrégation, amour et reconnaissance de l'altérité. Le mélange est donc l'antithèse militante des discriminations, de l'inertie, des cloisonnements technocratiques, de l'éducation patriarcale et guerrière, des lobbies sécuritaires, des provocations policières et des couvre-feux.

Le mélange préviendra de l'ethnicisation des rapports sociaux et du repli communautaire non pas d'abord en ouvrant les cités aphéliennes, mais en ouvrant le ghetto des Blancs. Car le ghetto, c'est nous, Français de couleur gauloise ! L'accès à nos privilèges, un système méritocratique le barre aux Français-es basané-e-s. Ce système consiste à faire des diplômes et des filières d'excellence les clés du paradis, sans s'intéresser aux compétences effectives. Or, quand le " faire ses devoirs " l'emporte définitivement sur le " faire ses preuves ", l'ascenseur tombe en panne, quotas ou pas quotas. Et moins de journalistes, de professeurs ou de députés issus de l'Aphélie, cela signifie moins de modèles auxquels les jeunes aphéliens peuvent s'identifier, ainsi qu'un dialogue de sourds assurant le fiasco à tous les niveaux - médiatique, scolaire et démocratique.

Plus qu'une politique de mixité sociale, il faut donc qu'une idéologie du mélange voie le jour, un vaste mouvement de fraternisation qui entend porter sur le long terme des décisions prises collectivement. Pour le Bien commun : le mélange des générations, des milieux, des cultures, des idées, des disciplines. Une perspective infiniment plus humaine que l'égoïsme de consommation, le culte de l'argent et le clanisme mafieux ! Le mélange restaurera l'égalité des droits, des chances et des dignités. Il est notre richesse potentielle et notre destin ; pourquoi nous acharner encore à y voir notre fatalité ?