1/ Effacées. " Une structure si belle se devait tout simplement d'exister ! " - James Watson joue les modestes, Nobel en poche. Avec Francis Crick et Maurice Wilkins il reçut le fameux prix en 1962 pour leur découverte de la structure tridimensionnelle de l'ADN. Une découverte qui fut plutôt celle, en février 1953, des travaux sur la géométrie moléculaire de leur collègue Rosalind Franklin dans les affaires personnelles de celle-ci ! Brillante praticienne de l'imagerie par rayons X, elle avait en effet obtenu une magnifique image, parfaitement éloquente quant à la structure en double hélice, qu'elle avait accompagnée de notes essentielles. Il suffit donc à la fine équipe de mettre la main sur ses dossiers et de pondre un article dans la revue Nature trois mois plus tard pour usurper les lauriers de la gloire. Et le trio Francis-Maurice-James poussa même l'imposture jusqu'à demander maints conseils à Rosalind, laquelle pensa naïvement à une coïncidence dans leurs recherches. C'était sans compter sur la forte misogynie qui régnait au King's College de Londres et qui légitimait de spolier une jeune chimiste de 33 ans du fruit de son labeur acharné. La morale ? - Ayant trop fricoté avec les rayons X, Rosalind Franklin fut foudroyée par un cancer à l'âge de 38 ans. Ce décès opportun permit aux trois larrons en foire de remporter la course au Nobel, sans un " merci " pour leur muse inspiratrice. Le mot " vainqueur " (tous les dicos le disent) ne connaît pas de féminin ; les mots " truqueur ", " braqueur ", " matraqueur ", " arnaqueur ", si.
Le cas Rosalind se noie dans la longue liste des femmes qui auraient pu devenir de " grands hommes " si elles en avaient eu une. Car non seulement la femme peine au centuple de l'homme pour accéder au rang très convoité des personnes illustres, mais encore, lorsqu'elle y parvient, nos sociétés patriarcales n'ont pas à cœur de préserver longtemps son prestige, - exception faite pour celle dont le profil atypique vient compenser l'appartenance au " sexe faible ". Ainsi d'éminentes femmes sont-elles gommées des manuels, des célébrations et des mémoires au lieu d'inspirer la nouvelle génération d'adolescentes par l'éclat de leur parcours. Les jeunes filles reçoivent quantité de stars et de secrétaires pour modèles, mais fort peu de figures historiques ayant œuvré pour le progrès, la liberté ou la dignité humaines. Greta Garbo, Marilyn Monroe, Cécilia Sarkozy : oui ; Louise Michel, Louise Weiss, Germaine Tillon : non.
Cette inégalité devant le tribunal partial de l'Histoire témoigne bien évidemment de la subordination à laquelle le patriarcat destine la femme. Une subordination justifiée d'abord par les religions " révélées " ; - en ces temps d'islamophobie médiatique, rappelons qu'elles ont toutes trois tenté d'imposer la tradition du foulard, les têtes nues étant l'apanage des non-vierges ou des prostituées. La femme y est tentatrice, dangereuse, " plus amère que la mort ". Son infériorité lui donne alors le mauvais rôle en matière d'impureté, d'héritage ou de châtiment pour adultère. Sur ce terreau spirituel discriminatoire ont germé les subordinations économiques et sociales.
La précarisation libérale touche principalement les immigrés, les jeunes et les femmes ; les nouvelles esclaves (caissières, télémarketing, ménages, etc.) cumulent généralement ces trois handicaps. N'en déplaise aux réactionnaires antiféministes qui, tels Élisabeth Badinter, ânonnent que les femmes sont passés du statut de victimes à celui de bourreaux, l'oppression sexiste peut être évaluée avec des chiffres effarants. Outre les 25% d'écart de salaire, 83% des emplois à temps partiel (impliquant donc financièrement salaire, chômage et retraite partiels) sont occupés par des femmes. Celles-ci n'occupent que 6% des postes dirigeants dans les 2 071 plus grandes entreprises françaises ; elles représentent en revanche 77% des bas salaires et assurent plus de 80% des tâches domestiques. Côté cœur : une femme sur dix régulièrement battue par son compagnon mais " seulement " un décès tous les quatre jours ; près de 25 000 Françaises violées par an mais " seulement " 8 000 plaintes déposées. L'asservissement perdure donc dans toutes les dimensions de l'existence, quand bien même les luttes féministes du XXe siècle avaient fait miroiter une égalité finalement acquise. Quelle bataille non encore livrée manque-t-elle alors au palmarès ? Élisabeth Badinter, Fausse route (Odile Jacob, avril 2003) : " Alors que chaque pays européen admet le divorce, pourquoi tant de femmes, objets de seules pressions psychologiques, n'y ont-elles pas recours ? Pourquoi ne font-elles pas tout simplement leurs valises ? " (p. 83) ; " C'est la puissance procréatrice qui donne à la femme son humanité, sa générosité et sa supériorité morale. " (p. 59) ; " Le duel verbal, ou la bonne engueulade, reste le meilleur moyen dans bien des cas de soulager les tensions et de mettre fin à un conflit. " (p. 109). Véritable délire misogyne, Fausse route remporta un vif succès auprès des phallocrates avant que la mort de l'actrice Marie Trintignant sous les coups de son compagnon Bertrand Cantat, en juillet 2003, ne vienne rappeler que la violence physique demeure un expédient foncièrement masculin.
2/ Dominées. Après de violents débats et une militance opiniâtre, les Françaises obtiennent le droit d'avoir des papiers d'identité en 1938 ; celui de voter, en 1944 ; celui d'ouvrir un compte bancaire personnel et de travailler sans l'autorisation de leur mari, en 1965. Quant au viol et au harcèlement sexuel, le premier n'a été juridiquement défini qu'en 1980 et la loi sur le second n'est entrée en vigueur qu'en 1992. Mais la véritable révolution sociale fut pour les femmes la double émancipation de la contraception et du droit à l'avortement dans les années 1970, - autrement dit la maîtrise de leur corps et, corollairement, la réappropriation de leur existence. Elles seules décidaient de leur propre grossesse ; ce que nous pouvons appeler la " procréatique " leur donnait une indépendance sans précédent.
La phallocratie assista pendant dix ans, impuissante, au déclin de son empire d'intolérances. Jusqu'au milieu des années 1980 où une catastrophe mit insidieusement un frein à la dynamique d'émancipation des femmes et déclencha la vague rétrograde dans laquelle les demoiselles se débattent encore : le sida. Cette pandémie mêlant l'amour et la mort eut pour conséquence sociopsychologique une crispation des comportements autour de valeurs que l'on jugeait hier encore archaïques et dépassées. La recrudescence du mariage (avec plus de 300 000 unions annuelles) s'explique moins par le poids de la tradition ou la nostalgie des églises que par le rejet angoissé de l'aventure amoureuse, - devenue menaçante et morbide, neutralisée par la bienpensance arriérée des magazines féminins et salie par le racolage pornographique des annonceurs. La libération sexuelle induit par la procréatique redonna ainsi à l'aliénation mutuelle son droit de lier. Encouplement précoce, possessivité obsessionnelle, retour aux dogmes familialistes assistés par antidépresseurs, psychothérapies et propagande TV : la légèreté acquise céda la place à la lourdeur, l'insouciance à la peur, la sexualité vécue à la sexolâtrie fantasmée, la militance au désespoir.
Car l'apparition du sida provoqua une rupture générationnelle. La pilule et l'IVG - victoires issues de hautes luttes pour rendre aux femmes leur liberté - devinrent des acquis sans signification pour la " génération sida ". Le manque d'information sur la contraception et les cours d'éducation sexuelle moyenâgeux favorisèrent un désengagement massif des jeunes femmes vis-à-vis de leur propre autonomie. Usage aléatoire du préservatif, " pilules du lendemain " avalées comme des bonbons, filles mères toujours plus nombreuses, centre d'orthogénie sans politique commune : autant de symptômes de la déshérence de ces terrains fondamentaux par le féminisme. Autant de symptômes de la mort du féminisme dans la société civile. L'absence de prise de conscience se résume aujourd'hui par les 230 000 avortements légaux en France chaque année.
Le constat est aujourd'hui sans appel : faute d'une transmission transgénérationnelle, la relève du combat féministe n'a pas été assurée. Les mères affranchies d'il y a trente ans ont crié victoire trop tôt sans se soucier de passer le flambeau à leurs filles ni prendre la mesure de fléaux inédits : le contrerévolution des mœurs soustendue par l'apparition du sida, la déculturation liberticide des marchands, l'abêtissement télévisuel. Dans ce nouveau contexte, comment surmonter l'absence patente de volonté politique - au-delà d'une parité (non appliquée) qui ne concerne guère le quotidien des femmes ? Un quotidien de plus en plus sinistre dans les quartiers défavorisés, - véritables ghettos où l'on laisse macérer les misères et les frustrations, lesquelles se retournent prioritairement contre les femmes. Dans un camp, harcèlements continus, viols en meutes, expéditions punitives envers celles qui manqueraient de " vertu " ou qui se rebelleraient ; dans l'autre camp, formes cachées par les joggings, profils bas, peur aux ventres.
3./ Amazones. C'est précisément dans les " cités " que le féminisme, face à l'urgence aiguë de la situation, commence à prendre un nouvel essor. Des associations comme " Ni Putes Ni Soumises " tiennent déjà un discours on-ne-peut-plus lucide sur l'aggravation des violences gynophobes ou l'avilissement de l'icône féminine par une publicité qui incite impunément au machisme. Ainsi, les filles d'origines difficiles réinventent-elles un féminisme dont elles n'ont pu hériter, non parce que leurs mères ne le leur ont en pas transmis mais parce que leurs mères - souvent immigrées d'Afrique - ne l'ont pas vécu.
En prise directe avec le délabrement calamiteux de la condition des femmes dans les cités bétaillères, ce féminisme de survie doit conduire à une nouvelle pédagogie s'il ne veut pas échouer comme son aîné, mais aussi à un nouveau corpus idéologique. Nous appelons " amazone " la nouvelle figure du féminisme à venir. S'il s'agit bien d'une guerrière, elle n'a rien d'une castratrice, le sein coupé et prête à embrocher les méchants mâles. La féminité est son arme : elle aime, séduit, éduque, pour transformer les comportements. Elle voit dans l'encouplement obligatoire une usine à névroses et à égoïsmes qu'il faut dépasser ; et dans l'organisation sociopolitique, une iniquité cristallisée qu'il faut réformer.
Or, deux philosophes francophones peuvent aider l'amazone à faire avancer les mentalités sur la famille et la parité. Ils ont en commun avec Rosalind Franklin de ne pas être passé à la postérité malgré la force éblouissante de leurs recherches : Charles Fourier (1772-1832) avait le tort de prôner l'égalité de sexe et l'amour libre avec une verve et une créativité merveilleuses ; Cheikh Anta Diop (1923-1986), celui d'être un intellectuel sénégalais d'une érudition à faire pâlir les mandarins de la Sorbonne. Celui-ci propose notamment la solution originale du bicaméralisme pour désassujettir les femmes : " Il serait intéressant de responsabiliser. Au lieu de faire un Sénat, de créer deux chambres fondées sur l'âge, et par conséquent d'institutionnaliser la gérontocratie, pourquoi ne pas créer une assemblée des hommes, et une autre des femmes, en disant à ces dernières : "Trêve de paternalisme ! Nous avons beau vouloir cerner vos problèmes, nous ne pouvons nous empêcher de faire du paternalisme... Vous allez maintenant vous asseoir dans une assemblée qui aura les mêmes prérogatives que celles des hommes, et chaque fois que nous vous enverrons des lois, vous les amenderez en fonction de votre existence quotidienne - et votre assemblée pourra aussi légiférer : ces deux chambres auront l'initiative des lois !" ? " (Cheikh Anta Diop, Nomade - revue culturelle, L'Harmattan, 2000, p. 219). Un tel système permettrait, en plus d'une absolue parité, une implication collective des femmes dans un monde politique qui pour lors préfère les potiches ou les Bernadette. Houleux débats en perspective… Gageons qu'Élisabeth Badinter et les savants du King's College en mangeraient leur barbe.