
Pamphlet contre la téléréalité,
sous l'angle du formatage des jeunes aux dogmes marchands.
En 2001, la France entière s'est laissée glisser dans la torpeur hypnotique de la première émission de « télé-réalité », Loft Story. La jeunesse s'est massivement abîmée dans sa vacuité. Une chaîne privée a-t-elle le droit d'accélérer le dépérissement de l'intégrité, de l'honnêteté et de la culture chez des millions d'adolescents ?
Dépassant les polémiques consensuelles entourant ce genre d'émissions, I Loft You est un manifeste qui retourne l'idéologie du show contre elle-même et appelle à un retour à la vie réelle.
Il enrage encore. Il est impétueux, réfléchi, instinctif, physique, ambitieux. « Qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feux ?/ Allons à l'Élysée brûler les vieux et les vieilles/ Il faut bien un jour qu'ils payent. » Ce refrain de NTM, il pourrait le faire le sien. Mais il est trop tard, le mal est fait, le danger croît, la pornographie a gagné, la terreur a pris le dessus. C'est la jeunesse qui paye, pas les autres, ce qui programment « Loft Story » et se font des « couilles en or ». Alors il a décidé de se défendre, seul contre tous, avec ses élèves de Montataire, près de Creil, dans l'Oise.
Il a 27 ans, il est grand, il a le regard digne, et il se demande comment croire encore à ce monde-ci. Comment lutter contre « la hamstérité grandissante de la jeunesse ». Comment extraire du malaise, de l'agonie, de la caverne ce « Loft » aux illusions perdues dont tout le monde parle et finit par s'accommoder. Oui, comment revitaliser l'instinct d'une jeunesse au regard lobotomisé, au désir éteint, à l'intelligence sacrifiée ?
Vincent Cespedes, jeune professeur de philosophie, dit comment il est possible de redresser la barre dans I Loft You, sous-titré « Pour une révolte de la jeunesse ». Il le dit dans une prose audacieuse, limpide, lumineuse. Cela met du baume au cœur. Enfin un jeune homme inactuel, plein d'espoir, décidé à ne pas céder sur son désir, qui fait la nique à tous les cyniques, les désabusés, les humanistes calfeutrés. Il relève la tête. Amateur de kung-fu, disciple enchanté de Nietzsche et de Marx, ami des poètes, il fait la preuve de sa perspicacité en faisant de « Loft Story » un exercice d'intelligence. Il n'y a pas de mauvais sujets pour qui développe une « philosophie thumétique » (du grec thumos, « impétuosité », « colère », « véhémence »).
Vincent Cespedes, lui, part d'un constat terrible. Les élèves ne sont plus des élèves, ils sont des jeunes. Ils sont sans désir. Ils ne fixent plus les mots. Ils ont la haine. Il s ne rêvent que de Loft. Ils ne veulent pas « se prendre la tête ». Il appartient donc au professeur d'apprendre la jeunesse aux jeunes. De rendre compatible l'instinct et la dignité. De faire sourdre dans le cœur des ados le désir des larmes. Car il ne faut pas rêver : une jeunesse qui n'est plus dans son corps aime de façon trop sérieuse pour pouvoir aimer ; elle prévoit trop le Loft. Ou bien, la transgression de l'interdit étant devenue la norme, elle n'entrevoit plus que le crime comme ultime transgression. Elle est incapable, hors le miroir de l'Argent, de se créer ses propres normes.
L'auteur de I Loft You est assurément sévère, mais il est juste. Il analyse les comportements des lofteurs à la loupe, se fait zoologue, à la manière de Balzac. Il déconstruit leurs rêves de gloire et décortique les clauses de leurs contrats. Car il sait, à l'instar du maître philosophe Schopenhauer, que « la vie ne couvre pas ses frais ». Il l'a compris en écoutant ses élèves au mois de mai. Ils ne parlaient que de ça. Ils ont chez eux la télévision en continu. Ils sont perpétuellement agités, excédés, à cran.
Alors Vincent Cespedes a décidé de les aider à sortir de leur cage, de leur apprendre le premier des commandements : interdire « Loft Story », couper le son et l'image. En espérant qu'ils puissent reprendre langue, et retrouver un corps, une jouissance que le monde leur a volés. Ce pari l'honore, ainsi que ses élèves. L'heure de la libération des jeunes téléspectateurs ciblés est arrivée. Après l'hypnose, le réveil.
Philippe Petit
« C'est l'école du cynisme et du décervelage absolu ! » estime Vincent Cespedes, philosophe et auteur de I Loft You (Mille et une nuits, 2001). « On y apprend à ne pas être solidaire, puisqu'il s'agit d'éliminer les autres, de se prostituer pour de la notoriété, de l'argent, etc. » Appelant à une lecture politique du contenu de cette « pub-réalité » et même de cette « pubtréfaction » vendue aux jeunes comme horizon du réel, Vincent Cespedes stigmatise « un concept qui participe à la droitisation des esprits ».
Martine Delahaye
À peine Steevy, Kenza et les autres ont-ils eu le temps de retrouver leur « môman » qu'un essai critique paraît sur Loft Story, l'émission de M6 qui vient de de se terminer après soixante-dix jours de néant. Certains ironiseront sur cette critique « en temps réel » que l'auteur a fini d'écrire en dix jours seulement après le début de l'émission, et verront dans la dénonciation un produit dérivé du mal dénoncé. On aurait tort. Vincent Cespedes, jeune professeur de philosophie en zone difficile, sait nous convaincre de l'urgence de sa réaction. Il se précipite, mais sa colère est sainte. […]
Plus encore que le principe de l'émission — « la narration de l'intime banalité humaine par des moyens libidineux » —, c'est le monde qu'elle préfigure et les valeurs qu'elle promeut qui désolent notre philosophe. Le « lofteur » sera la prochaine figure de l'humain : étrange figure ! Une sorte d'enfant pornographe, d'animal sans instinct, la rencontre du cynisme et de l'immaturité, une petite et malheureuse créature qui imite la réalité en vivant à la surface de lui-même. Cette vie transparente, sans intérieur, où les mots n'ont pas plus de sens que les couinements du chiot, s'appelle « virtuel » : une vie sans épreuve, sans effort, sans inquiétude, sans travail ni délai, finalement sans désir et sans joie. Le réel y est remplacé par des ersatz : « On est fun (joie virtuelle), on kiffe (passion virtuelle), on est cool (tranquillité virtuelle), on délire, on se fait des trips (complicité virtuelle). » Tout ce qui pourrait ressembler à la rencontre d'un obstacle, à un effort, aux épreuves d'une véritable amitié s'appelle « prise de tête » — à éviter à tout prix. Le projet du lofteur — l'homme de demain — est simple : il s'agit de garder du monde deux valeurs, l'argent et le sexe, sans sortir du ventre de maman. Comme l'écrit Cespedes, ce n'est plus « Nique ta mère ! » mais « Nique devant ta mère ! »
Puisse ce livre atteindre son but, et « faire sortir la jeunesse de son état d'hypnose et d'anémie, en prenant Loft Story comme l'inassimilable denrée qu'elle se doit de vomir au lieu d'en être absorbée. »
Claude Aubert
Professeur de philosophie dans un lycée en zone sensible, Vincent Cespedes regarde chaque soir « Loft Story » et note scrupuleusement chacun des faits et des rebondissements. À partir de cette matière, il a écrit en quelques semaines I Loft You, qui paraît mardi aux Éditions Mille et Une Nuits. Il devient ainsi l'auteur du premier livre sur le sujet et bat de vitesse ceux qui peaufinent des ouvrages directement inspirés de l'émission, prévus pour le mois de juillet, au lendemain de l'annonce du couple gagnant. En 120 pages, cet enseignant dénonce ce qu'il appelle la torpeur hypnotique de la jeunesse actuelle. « À l'heure où les professeurs réalisent avec effroi qu'ils sont privés du droit d'enseigner, écrit-il, une chaîne privée a-t-elle le droit d'accélérer le dépérissement de l'intégrité, de l'honnêteté et de la culture chez des millions d'adolescents ? » Il ajoute qu'il lui semble urgent d'inverser la tendance. « Les adolescents doivent se réveiller et ouvrir les yeux sur leur propre paresse. Qu'ils redeviennent claustrophobes avec un intense besoin d'espace, d'horizons inventés et de libertés. » Pour montrer l'importance du malaise, il critique le jeu et ses enjeux en mêlant les amours de Loana et Jean-Édouard ou les disputes entre Laure et Kenza à des citations de Blaise Cendrars, Rimbaud, Marx, René Char et du saxophoniste Sonny Rollins.
Jacques Pessis
Chaque jour, des millions de téléspectateurs s'agglutinent devant leur téléviseur pour voir Loft Story. L'émission est un succès, et alors ? Le succès excuserait-il toutes les dérives ? Jeune professeur de philosophie, Vincent Cespedes ne le pense pas. Son essai explique les dangers que cette émission recèle en nous faisant adorer ce qui n'est qu'un show trivial et bassement mercantile. Mais qui dira les risque supportés pour ces lofteurs à qui l'on demande de « changer de vie sans avoir à construire leur propre chrysalide » ? Loft Story, insiste Vincent Cespedes, jette aux ordures « la gratuité des comportements et la sincérité des attaches, en d'autres termes ce qui rend l'homme beau, loyal et bon ». L'émission, finalement, n'est qu'un leurre infantilisant, d'autant plus dangereux qu'il se pare de tous les atours sympathiques de la séduction. À lire absolument.
Y a-t-il du sacré à LoftLand ? Certainement, à en croire la presse euphorique, la jeunesse avachie et tétanisée, tous les adorateurs de ce Veau d'or contreplaqué. Émission cérémonieuse, la nature de l'humain y est méthodiquement dénaturée. On y célèbre solenellement l'argent, l'abêtissement, la délation comme valeurs sûres. Les psys sont les actifs témoins de la castagne, la Castagnette [Benjamin Castaldi] jubile mais la corrida épuise ceux qui savent, comme Pascal, « le cœur de l'homme est creux et plein d'ordure ». Culte des immondices de l'âme humaine. Télé-poubelle. La régie se prend pour la divinité, le fidèle jouit de participer à ce pouvoir usurpateur. L'œil-logo fluo nous ordonne d'épier par le judas l'ennui terrassant des enfants mis en boîte. À l'intérieur du monastère Ikéa, ils étaient treize à se livrer les uns les autres, treize apôtres de Judas, treize « copains » partageant le pain et s'entre-dévorant. — « Celui qui mange avec moi le pain/A levé son talon contre moi » (Jean. 13. 18).
Laure, l'experte perfide, les écrase tous à chaque passage dans le « confessionnal », ce lieu du salut par diffamation : « Public, dieu tout-puissant, lave-moi de mes péchés mais sois sans pitié pour mes camarades ! » Voici la prière made in Loft. On n'aime pas aimer : on aime haïr. L'humanité ne se distingue plus par la grandeur d'âme. Elle est réduite à la capacité de commettre subtilement le pire pour que la communauté devienne humainement impraticable. On s'empiffre, on s'ennivre, on fume, on parle de sexe sans discontinuer, on copule dans le cellier, on se divertit comme des forcenés. On ment sur toute la ligne. Kenza, qui ne sait pas aligner trois phrases correctes, balbutie ses inepties à un nègre pour VSD, joue les ambassadrices d'occasion et ridiculise Philippe Sollers qui perçoit, dans ce vide sidéral, comme un alter ego. Delphine se soigne à l'hôpital de Cannes et rafle la palme d'or. Steevy, droïde qui danse lorsqu'il se regarde, joue les Jordy-DJ. Recyclés poussivement par M6, les exhibitionnistes auront du mal à se rhabiller. Au-delà de ce constat, que faire ? Apprendre ou réapprendre l'authentique : le talent cultivé, le respect désintéressé, l'amour pur. Dire à la jeunesse que le Capital n'est pas capital : ce qui importe vraiment, c'est de ne jamais capituler. L'art, la spiritualité et l'intelligence vraies doivent résister aux marchands dernier cri avant qu'ils ne nous mettent définitivement en Loft, six pieds sous terre, bien plus proche de l'Enfer que du Paradis !
Vincent Cespedes
Jean-Pierre Mignard : Pourquoi avoir rédigé cet essai, ce pamphlet de cent vingt pages, dans un délai apparemment très bref, quasi dans l'instantanéité ?
Vincent Cespedes : Je l'ai rédigé en trois semaines. Ce qui m'a poussé à écrire de livre, ce sont d'abord mes élèves. Je n'ai pas du tout regardé la première partie de l'émission. Je travaille à Montataire, près de Creil, dans un lycée en zone sensible ; mes élèves et mes collègues n'arrpetaient pas d'en parler, c'était vraiment un sujet de conversation qui passionnait le lycée entier. Je me sentais un peu étranger au phénomène. Donc j'ai essayé d'aborder le sujet avec eux. En philosophie, il y a une sorte de respect, on ne parle pas de choses triviales au départ, même si après on aborde des sujet plus « trash » ou contemporains. Je les sentais en attente. Un jour, je fais une blague en disant à un élève : « Si tu n'es pas content, sors du loft ! » Toute la classe a éclaté de rire, je sentais qu'il y avait une demande, un réel questionnement. Ils voulaient en fait savoir ce que j'en pensais, en somme obtenir tous les repères, qu'ils ne trouvaient pas dans l'émission, qui n'étaient pas fournis. Plutôt que de leur donner un cours sur le loft ou ce que j'y voyais en tant que professer de philosophie, j'ai préféré les faire réfléchir eux-mêmes et tous seuls. Je leur ai donné une dissertation à faire, une réflexion critique sur Loft Story — « critique » dans les deux sens du terme, positive et négative. J'ai lu soixante copies d'élèves et j'ai vu qu'en fin de compte ils disaient la même chose : c'est une émission dans laquelle on ne peut pas se reconnaître. Effectivement, ça nous ressemble, mais le « ça » révèle l'indétermination même de l'émission. On ne peut pas dire que Steevy me ressemble, que Loana me ressemble, que Jean-Édouard me ressemble, personne ne peut s'y reconnaître, le processus identificatoire ne peut fonctionner.
J.-P. M. : Dans une certaine mesure, comme une photographie travaillée à l'ordinateur, qui ne ressemble jamais au modèle original ?
V. C. : Exactement. Je dirais même comme un portrait robot. Le portrait robot, ce sont des informations, une mise en équation d'individus, on calcule des courbes. Et finalement il y a une réelle différence avec la substance même de l'être, le sentiment qui l'anime, le regard. On a vraiment avec Loft Story vu par mes élèves, qui ont entre dix-sept et dix-neuf ans, le sentiment d'une impuissance à exercer l'œil critique. C'est ce qui me touche en tant que professeur de philosophie ; il y a là un réel problème. Il ne suffit pas de dire : les jeunes ne sont pas dupes, cette émission n'est rien, c'est sympa. Encore faut-il savoir ce qu'ils en font. Cette jeunesse-là cherche à critiquer, mais elle n'y arrive pas, elle tourne en rond, elle tourne à vide dans la critique. Mon livre souhaite donner des instruments, un canevas intellectuel pour penser Loft Story, c'est-à-dire percevoir les enjeux qu'il y a derrière cette émission.
J.-P. M. : Ce qui frappe d'abord dans votre livre, c'est la violence de la condamnation. Elle est maîtrisée par le vocabulaire et la culture, mais subsiste l'expression violente du rejet de votre part. Qu'est-ce qui, selon vous, peut motiver une telle violence dans l'opprobre contre l'émission Loft Story ?
V. C. : Dans l'émission elle-même, rien. C'est une émission de divertissement, elle n'est pas pire qu'un BigDil (TF1). On sait très bien qu'une certaine télévision est là pour abrutir. J'ai rencontré Jack Lang, qui parlait lui-même de « conification », c'est-à-dire d'une machine à rendre con : les mots sont aussi violents de sa part. Il faut bien comprendre que cette violence est une réaction par rapport à une autre violence — elle n'est pas gratuite.
On a vu avec Loft Story une totale implosion des critères qui nous permettent de juger que Gala, Voici, Paris-Match, ce n'est pas pareil que Le Monde. Finalement, tous les journaux ont joué le même jeu, et c'est ce qui est révoltant. C'est effectivement violent d'entendre parler de Loft Story à tout moment, à tout propos. J'ouvrais ma radio, j'entendais qu'il se passait des émeutes en Kabylie et dans le même temps j'apprenais que Kimy était sortie du Loft. Tout est sur le même plan. Cette violence-là est réelle, et donc je réagis à cette violence par ce qui n'est que l'expression de ma passion. Je suis professeur par vocation profonde ; j'ai un parcours balisé par la violence, de ma pratique martiale jusqu'à mes rencontres amoureuses. Je suis né et j'ai grandi dans le 93. J'ai fait des études très poussées en philosophie, mais ça ne m'a pas empêché de faire du kung-fu de façon très intensive aussi. Donc la violence est un phénomène avec lequel je sais manœuvrer., au-delà du concept. C'est un phénomène qui ne me fait pas peur. La vraie violence est dans l'enjeu même de Loft Story, c'est-à-dire dans l'enjeu que révèle l'émission.
J.-P. M. : Loft Story repose, selon certaines analyses qui en sont faites, sur un double enjeu : l'enjeu marchand et un enjeu de persécution mutuelle...
V. C. : Non, même pas ; j'en parle beaucoup, mais l'enjeu est plus profond, il est d'abolir la culture.
J.-P. M. : Vous pensez que l'enjeu est purement et simplement l'abolition de la culture ?
V. C. : Oui, la culture est en jeu. C'est une émission qui nous montre des choses qui vont chacune nier la culture. La première, c'est qu'on peut être heureux sans construire son destin, sans construire sa vie. C'est prétendre que l'on peut passer de la vie de chenille à la vie de papillon sans construire sa propre chrysalide. Loft Story, c'est l'effet micro-ondes qui va gonfler la star. Donc « ça » nous montre finalement qu'il n'y a pas besoin d'effort ni de passion, seulement d'une couverture médiatique pour avoir de l'argent, être célèbre. Donc, le statut d'artiste, celui de personne talentueuse, ne se mérite pas, et tout implose. L'art contemporain, ce sera de la merde parce qu'il suffit de mettre des couleurs sur un toile et d'avoir une petite théorie qui va avec ; dans l'esprit des gens, « ça» va conduire à cela. La musique contemporaine, on sait bien que c'est du hasard : on met un algorythme et l'ordinateur nous fait de la musique — dans l'esprit des gens, « ça» mènera à cela. La danse contemporaine, ç ne sera qu'une série de gesticulations... On a vraiment avec Loft Story une machine postmoderniste qui va recycler les arts et montrer leur inanité. Regardez la manière dont l'émission a « fait » de la culture. Ils font du Molière, et ça sonne faux ; c'est de l'anti-jeu. Ils vont parler de cinéma, et ça conne faux, c'est de l'anti-jeu. Tous les arts implosent dans le Loft.
J.-P. M. : Cela semble lié au fait qu'aucun lofteur n'évoque jamais un engagement personnel, humain, social, humanitaire, professionnel particulier.
V. C. : Bien sûr. Le but, c'est de créer un contexte dans lequel la culture brille par son inanité, par son absurdité, et là je suis profondément révolté. […]
Loft Story, c'est de l'anti-spectacle : ce n'est pas un spectacle puisque ça mime la réalité, ce n'est pas la réalité puisque ça mime le spectacle. Nous sommes dans ce que j'appelle le virtuel, c'est-à-dire l'entre-deux, donc l'abolition de la culture. Deuxième chose insupportable, qui donne le titre de mon livre — I Loft you pour I Love you, comme Loft story pour Love story — c'est que l'amour, l'image que l'on a de l'amour à travers une jeunesse réelle dans le Loft, la ménagère de moins de cinquante ans pourrait être tentée d'y croire. Elle est beaucoup plus dupe, d'une certaine manière, que le jeune qui sait très bien qu'il ne fonctionne pas comme ça.
J.-P. M. : Vous écrivez à la page 105 que « ce qui fascine en premier lieu les lofteurs, c'est le lieu lui-même. Un lieu virtuel, où il fait bon vivre, car l'extérieur (le réel) ne peut l'envahir [...], un lieu sans menace car exsangue de vie véritable. » À peu près simultanément, Jean-Claude Kaufmann, sociologue et Directeur de recherche au CNRS, […] pense Loft Story comme une émission intéressante. Comment réagissez-vous ?
V. C. : Je suis à des année-lumières de sa position. […] Dès le début, le Loft est violent et exprime des rapports violents. Il s'agit d'emblée d'une allégresse, d'une euphories terribles. J'avais mal pour eux de cette exubérance qu'il fallait toujours montrer aux caméras. On les sentait oppressés, on les sentait toujours devoir faire leur show, et puis on en enlève un, et puis un autre... La Gestalttheorie, la théorie de la forme, nous apprend qu'une forme n'est pas simplement une somme des partie ; que lorsqu'on supprime un élément, le tout est radicalement modifié. Après l'élimination d'un lofteur, le groupe restant est un nouveau groupe, il faut tout refaire à chaque fois et cela a pour effet de dynamiser le groupe : il y aura des tensions, de la parano, du peps, du mysère, puis vient une autre élimlination et les liens sont encore reconfigurés... Le but cyniquement proclamé par Loft Story, c'est de tomber amoureux, de créer justement une unité, une filiation, une amitié entre les lofteurs, un lien social stable, solide. Eh bien non : ça se délite au fur et à mesure, et l'on découvre enfin la perversité de cette émission. […]
J.-P. M. : Vous pensez qu'il s'agit de l'émission culte de l'insincérité ?
V. C. : C'est l'émission culte de l'hypocrie sociale, de la logique de l'entreprise, de la logique d'un groupe qui est là pour s'entre-dévorer. C'est l'émission culte du showbiz, de tous ces milieux qu'on côtoie professionnellement, dans lesquels il s'agit de faire son petit bonhomme de chemin en broyant les autres. Chaque relation y est intéressée, faite de calculs. […] C'est la logique de l'insincérité, la pure logique capitaliste. Je vous achète en souriant. […]
J.-P. M. : Ce qui est intriguant, c'est votre citation de Fernando Pessoa en exergue : « Dans la vérité et dans l'erreur, dans le plaisir et dans l'ennui, sois ton être véritable. Tu n'y parviendras qu'en rêvant, parce que ta vie réelle, ta vie humaine, c'est celle qui, loin de t'appartenir, appartient aux autres. »
Cela signifie, si l'on s'attarde sur cette citation, que ce type d'émission projette les gens dans la virtualité et ainsi les éloigne de la vie sociale, ou plus exactement les éloigne de leur propre être véritable. Vous n'êtes pas loin d'une problématique critique qui peut rappeler Marcuse dans Eros et civilisation, et peut-être même les situationnistes, sous certains aspects. Êtes-vous d'accord avec ce possible rapprochement ? Et il y en a sûrement d'autres.
V. C. : Il y en a d'autres, bien sûr, mais ce rattachement est évident. Ces références sont fondamentales. Vous êtes le premier qui me parle de l'exergue : à mon avis, elle résume tout le problème. Dans Pessoa, on a le désespoir suprême, et ça donne la pêche, c'est génial. On est face à la mort, à la solitude, etc., et ça vous transmet une énergie, un enthousiasme incroyables. Dans Loft Story, on a une machine à former des consommateurs ; moi, je suis une machine à former des citoyens, dans ma classe de philosophie. La philosophie en classe s'inscrit dans l'idéal de 1789 : ne pas se fier à la bonne gueule du Président, ne pas se fier aux paillettes, mais comprendre un programme électoral, une ligne politique, et pouvoir exercer un jugement critique avec des instruments conceptuels. Aux antipodes de cette dimension politique, Loft Story révèle le symptôme d'une citoyenneté qui cède le pas à la consommation. Le jeune d'aujourd'hui, on le voit, on le cadre, on l'étiquette par rapport à la tribu de consommateurs à laquelle il appartient. On le cible. […] Loft Story n'est qu'une machine à fabriquer du consommateurs. On y voit quoi ? La nudité, l'intimité ? La belle affaire ! […] Arrêtons de délirer : pour le retour à l'intimité, au nu, au corps, les hippies ont tout inventé. Or les hippies s'inscrivent dans un mouvement contestataire. Ils imposent des valeurs contre d'autres valeurs, qu'ils jugent rétrogrades. […] L'« âge idiot » mais indispensable est un âge de contestation envers et contre tout. Au lieu de cela, on a aujourd'hui une jeunesse devenue consommatrice. Pourquoi ? Par la publicité, d'abord. Elle est géniale, la publicité. Elle lance des slogans ; slogans qui sont des directives morales. « N'écoute que toi ! », « Pense par toi-même ! », « Fais ceci ! », « Ne fais pas cela ! », « Sois le meilleur ! ». La publicité impose ses valeurs ; elle a parfaitement colonisé le champ moral. Une démocratie digne de ce nom devrait interdire cela. Elle devrait interdire la propagande et les slogans mercantiles à connotation morale. […]
Il faut montrer aux élèves que c'est d'abord dans un mouvement d'audace, de rébellion et de colère que l'on est jeune. Leur faire comprendre que, finalement, les lofteurs sont des « petits vieux », et que même les petits vieux d'aujourd'hui ne sont pas aussi vieux qu'eux. Leur faire comprendre que la jeunesse n'est pas acquise quand on a entre 12 et 25 ans, mais que c'est d'abord une aventure poussée par un instinct contre-normatif et créateur.