Vincent Cespedes
Je t'aime

Je t'aime
Une autre politique de l'amour


(Éditions Flammarion, 2003, 490 pages)

Une philosophie du libre amour contre « l'encouplement liberticide » et « les politiques de la famille, de l'insolidarité et de la dépendance qui sévissent en Occident et dont le suicide des jeunes est le corrélat le plus criant ».




Revue de presse


(Le Nouvel Observateur, 1er mai 2003)

SEXE, MENSONGES ET POLITIQUE


Après l'amour au temps des cathédrales, l'amour au temps des hypermarchés. Dans Je t'aime, un philosophe de 30 ans arpente le désastre du couple occidental.

« Si une lettre d'amour n'est pas porteuse des enjeux politiques les plus élevés, elle n'est rien. Partir par amour, se transformer par amour, cela est politique. Le reste n'est que sensualisme ou conformisme. » Ces mots de Kafka, les comprend-on encore ? Depuis les essais avortés des années 1970 pour faire de l'amour une expérience révolutionnaire, la politique de l'amour aujourd'hui, c'est celle du chien crevé au fil de l'eau. Couples jetables, vaines tentatives pour rafistoler la famille, triomphe du porno et nunucherie affective, etc. Le grand fiasco de l'Occident, c'est aujourd'hui l'amour, affirme Vincent Cespedes. Ou il se résigne à en mourir ou il redevient révolutionnaire.


Le Nouvel Observateur. Les sociétés occidentales perpétuent la fiction enchantée du couple tout en bombardant les individus de suggestions sexuelles qui le détruisent. Comment interprétez-vous cette scizophrénie ?

Vincent Cespedes. — Avant tout comme un puissant moyen d'aliénation à relier à la logique du capitalisme. Incitation au couple et tabassage du couple : depuis trente ans, la société de consommation tire toute son énergie de cette double contrainte contradictoire. Voyez les messages publicitaires. D'un côté l'absurde « famille Ricorée », « le soleil vient de se lever… », parents et enfants radieux, etc. De l'autre, une incitation au sexe consommable, un dévoiement total du carpe diem en hédonisme d'hypermarché, en « profite de tout et de tous! ». La sexolâtrie triomphante, ajoutée à l'incroyance religieuse, rend l'amour exclusif intenable. Si cette fiction survit à l'effondrement du judéo-christianisme, c'est parce qu'elle sert le marché. Une fois les gens enferrés dans des couples minables, une routine dépravante, seuls le bidule miraculeux et la brochure « Club Med » leur permettent d'oublier.

N. O.Le capitalisme a deux siècles, les maux de l'amour et l'ennui n'ont pas d'âge…

V. Cespedes. — Sans doute, mais l'idée d'amour a une histoire. Voyez Denis de Rougemont ou Émile Durkheim. La société crée dans une large mesure la façon d'aimer. Or la logique même de la postmodernité, c'est l'impossibilité de prendre en charge le long terme. Dans ces conditions, maintenir le fantasme de l'amour-toujours fabrique des générations entières de névrosés.

N. O.Mais n'est-ce pas plutôt le nomadisme célibataire que vous prônez qui s'avère en conformité avec ce dessein libéral ?

V. Cespedes. — Mais je ne prône pas ça ! Au contraire, je cherche à imaginer de nouvelles formes de solidarité et de liens amoureux qui prennent acte de l'échec du triangle infernal occidental « Papa, Maman et Moi ». Les séquelles sur l'âme humaine de la famille patriarcale, Freud en est le magnifique analyste, mais qu'un psy essaie d'appliquer ça aux modèles familiaux africains et le divan sera pour lui ! Aujourd'hui, le discours sociologique dominant est très réactionnaire : la crise de l'autorité et les nouvelles formes de sauvagerie sont rattachées à l'implosion de la famille nucléaire. Eh bien, je pense exactement le contraire : c'est le maintien d'un tel impératif familialiste qui rend les gens dingues. La violence symbolique, c'est Noël et la Saint-Valentin martelés pendant des mois à la télé, alors que tous les encouplés sont profondément malades.

N. O.Quel modèle alternatif, alors ? On ne peut pas dire que le communautarisme des années 1970 ait été une réussite pratique éblouissante !

V. Cespedes. — Rien n'est plus occulté que ces expérimentations sociales, réduites à des caricatures baba-cool débiles. Même chose pour les réflexions de Fourier sur l'amour pivotal dans Le Nouveau Monde amoureux, œuvre d'une modernité stupéfiante. Quand on analyse la cause de leur échec, on trouve toujours le dégoût de la grégarité. À l'ère de l'individu, les Occidentaux ne peuvent plus s'effacer dans le groupe, c'est ainsi. Raison pour laquelle j'ai voulu réfléchir ici à un nouveau modèle, la « constellation », un réseau anarchiste, dans lequel l'individu tient une place centrale et choisit sa famille.

N. O.À vous lire, le bilan du féminisme est assez maigre. Non seulement il a peu fait progresser la condition des femmes, mais en crispant les hommes il contribue au grand naufrage de l'amour en Occident…

V. Cespedes. — La peur de la femme, la gynophobie, est ici plus larvée mais tout aussi forte que dans les sociétés orientales. Et le féminisme à la Beauvoir n'a fait que renforcer ça. Parité, mixité, négation de la différence des sexes, etc. : le féminisme quantitatif modifie peu l'image de la femme. D'ailleurs les mœurs à peine émancipées dans les années 1970 ont été pornographiées depuis, c'est-à-dire reconduites en esclavage. Que dit le porno, ce discours en fait très puritain et anti-érotique ? Que le désir secret de la femme est d'être une chienne soumise à quatre pattes. Un message qui, sous couvert de rassurer les mâles, les aliène à un devoir de domination. Si une révolution des sensibilités amoureuses doit avoir lieu, elle passera par les femmes. Elles sont davantage faites pour les amours libres, plurielles, car elles ont moins de mal à s'affranchir du besoin de contrôler l'autre. « Quand sera brisé l'infini servage de la femme », pour reprendre les mots de Rimbaud, nous verrons enfin des amours heureuses.

Propos recueillis par Aude Lancelin



(Libération, 27/03/03)

« Peau, oreilles, yeux, narines, bouche, sexe, anus : "défauts" de notre armure. Cicatrices, cris, pleurs, puanteur, nausée, impuissance, constipation : défauts de notre "Amour". » « Un couple épanoui ne s'étiole qu'ailleurs. Ceux qui ne s'étiolent qu'ensemble ne forment pas un couple, mais une imposture. » « Pour vaincre ses peurs, il faut recevoir ; pour vaincre son bonheur, il faut décevoir. » « Trop d'épreuves fatiguent la liberté, trop de preuves fatiguent la vérité. » « Il vaut mieux être belle et rebelle que moche et remoche »… Il y a de tout, dans le Je t'aime de Vincent Cespedes : des aphorismes et des chartes, de longues déclarations et des mots susurrés, des poèmes et des théories, des fulgurances et des niaiseries, des pages écrites pour séduire, et d'autres pour énerver, rendre jaloux, décervoir, se quitter, provoquer des scènes de ménage, ménager ses arrières, fuir, abandonner, retrouver, briller dans les dîners, dîner aux chandelles, tenir la chandelle, rire, pester, rêver, aller se coucher. En cela il est bien un essai non pas tant sur l'amour, qui en dessinerait l'improbable périmètre, mais sous amour, au sens où l'on est « sous morphine » ou sous l'effet d'une substance stupéfiante, un essai qui « s'éclate » donc, arborescent, polyédrique, kaléidoscopique, et qui de l'amour mime l'absolue polymorphie, comme au cours d'une cérémonie vaudou le ferait le danseur dont la frénésie gestuelle traduit, appelle, « fait voir » l'omniprésence indéfinissable de quelque puissance de l'au-delà.

Pour bien penser, il faut ne rien aimer, dit-on, et il est vrai que quand on aime, on ne sait plus que dire, on ne sait plus quoi faire (d'autre). Mais quand on parle d'amour, on peut tout dire, sans que rien, jamais, ne vienne contredire. « Il faut s'entendre pour s'aimer, et non s'aimer pour s'entendre », « s'il n'y a que les commencements qui soient plaisants en amour, il faut recommencer souvent. Aime toujours l'autre par surprise » : pourrait-on trouver à redire ? Je t'aime s'autorise d'un « postulat délirant », qui lui donne latitude de s'ouvrir « à la poésie, à l'irrationnel, au subjectif, au délire », d'oublier la chimie amoureuse, le mélange des humeurs et des sueurs, les glandes endocrines, les corps à corps, « la peau, les caresses ou la pénétration », et de se laisser aller à l'alchimie où se mixent « la fantasmagorie, le verbe et le bonheur ». Et il est vrai que le verbe, Vincent Cespedes ne l'a pas dans sa poche : il joue avec les mots comme le jongleur des balles, les lance, les tord, les invente, les détourne, les retourne, les habille tendance, les déshabille mode, les fashionne pour qu'ils puissent de l'amour faire entendre autre chose que sa musique nocturne, sa « chair obscure », les couacs de l'égoïsme qui le fond détonner, les sirènes de ses échecs, de ses leurres, de ses pesanteurs judéo-chrétiennes et de son « sentimentalisme de marché ».

Mais Je t'aime repose aussi sur une autre base : un « postulat désirant « qui le fait pop-philosopher, qui l'induit à mettre en place des spires théoriques capables « anacondamment » d'encercler et d'étrangler ce qui encercle et étrangle « l'insouciante gratuité de l'amour », à savoir la crispation, ou « peur de la sincérité », la gynophobie, ou « peur de la femme » et, plus généralement encore, « les politiques de la famille, de l'insolidarité et de la dépendance qui sévissent en Occident et dont le suicide des jeunes est le corrélat le plus criant ». Le « postulat désirant » assoit ainsi une mathématique sérieuse : exactement « une autre politique de l'amour », qui redonne « souplesse et bonté relationnelles au pervers, au gynophobe, au jaloux », fasse accepter la vulnérabilité et l'abandon, aide à s'extraire de cet « impurgeable fond d'alarme et de barbarie dans le cœur des hommes », brise « l'encouplement liberticide » du « Toi-&-Moi », et permette enfin enfin qu'un joyeux amour prospère dans une « famille constellaire, aux fidélités multiples, sincères et décentrés ». Fragment d'un nouveau discours amoureux, « tournoyant » et « absolument moderne » ? Je t'aime, dyithyrambe du libre amour, ou « l'abandon mutuel et non exclusif » est plutôt une « aide humanitaire », que Vincent Cespedes se propose d'apporter aux « victimes de la collision affective ». « Passer de l'exclusivisme à l'inclusivisme, c'est dénouer la complexité par la complicité et prévenir la duplicité par la multiplicité », écrit-il.

Robert Maggiori




Entretien avec Marie Pauline Eboh

(inédit, mars 2003)

Dans votre ouvrage, Je t'aime. Une autre politique de l'amour, vous en appelez à un nouveau type de femmes, les « amazones », afin qu'elles changent ce monde phallocentriste que vous critiquez par ailleurs virulemment. Est-ce à dire qu'une femme qui ne se serait pas coupé le sein droit entre dans la catégorie des « esclavettes », comme vous les appelez au Pli 292 ?


— Parfaitement ! Je suis pour l'amputation mammaire partielle ! La dissymétrie est l'avenir de la mode, n'est-ce pas ? [rires] Le concept d'« amazone » est un concept « hiéroglyphique », un « hiéroglyphe ». Il a une triple valeur : phonétique, figurative et symbolique. Le son des mots colore leur sens. Dans « amazone », on entend, outre « Amazonie » : « zone d'amour ». Une luxuriance torride, certes, mais qui ne peut être mièvre parce que « amazone » renvoie aussi à l'image de la combattante farouche. Ce terme rassemble donc, de façon proprement symbolique, deux éléments selon moi essentiels à la saine confiance en soi : le don et l'intransigeance. L'amazone est libre de se donner ou de se refuser ; libre d'aimer ou de haïr. Elle ne se revendique pas du « féminisme » : elle l'incarne, héroïquement, dans sa vie de tous les jours. Son entièreté — courageuse et guerrière s'il le faut — va avec une générosité magnanime, une patience pédagogique. Indomptable, l'amazone met le mâle à la merci des femmes. Elle lui apprend qu'elle n'est pas un service ou un loisir qu'il peut s'octroyer, mais une personne digne d'égards. Elle détruit les masques, non les hommes. Au contraire ! Elle aide le macho, l'intello, le pleutre ou le paumé à s'abandonner enfin sans crispation ni clownerie. Et elle éclaire ses sœurs…


J'ai tout de même l'impression que derrière le hiéroglyphe « amazone » se cache une nouvelle façon de concevoir le féminisme… Pli 342 vous parlez vous-même de « féminisme amazonien », et Pli 55 vous définissez l'« amazonie » comme la juste pugnacité dont doit faire preuve la femme dès que l'on porte atteinte à sa dignité. L'amazone n'est-elle pas le fer-de-lance de cette « autre politique de l'amour » que vous préconisez ?


— Oui et non. Elle en est l'instigatrice et la résultante. L'amazone est la « surfemme », pourrait-on dire pour parodier le « surhomme » nietzschéen. Elle désigne un nouveau « type » de femmes et non telle ou telle femme particulière. Même si toutes peuvent faire preuve d'amazonie, par exemple en luttant activement contre le sexisme, en éduquant leurs enfants au respect de la femme, en réapprenant l'art de la déception et l'art de la solitude, réprimandés par l'utilitarisme. Les abolitionnistes de la différence des sexes ont reconduit femmes et hommes à la même impasse que ses zélateurs sexistes : l'étouffement du féminin, de l'Accès, que l'amazone, au contraire, revendique et personnifie. Plus que d'un féminisme, il s'agit là d'un nouvel humanisme : reconnaître une spécificité supérieure à la force du dedans, à la puissance de l'intime, à la cruelle rétention. « Supérieure », car l'urgence est aujourd'hui d'inverser la machine d'anéantissements économiques, écologiques et sociaux. Seul un retour à la Déesse-Mère, à la Terre, à la Femme le permettra. L'amazone, au fond, protège l'Amazonie ! [rires] Jusqu'à présent, les sociétés techno-industrielles occidentales suivaient la logique d'inflation et d'expansion de l'Excès masculin, favorisé par la gynophobie patriarcale. A l'heure où la productivité masculine doit s'autolimiter, prévoir, temporiser, voire décroître à maints endroits, nous devons renouer avec une logique oubliée. Celle d'un dépassement des relations de pouvoir par l'abandon, l'art, la culture, l'amour. Et l'homme que je qualifie de « viril » est également capable d'un tel dépassement puisqu'il ne craint ni de s'abandonner, ni de faire face à ses responsabilités. L'amazone et le viril aiment librement, sans possessivité, sans crispation affective. Mais pour que ces « types » d'hommes et de femmes voient le jour, il faut préalablement redéfinir ce que le « Je t'aime » implique. Et précisément, nous le redéfinissons comme ce qui ne doit rien impliquer, rien d'autre que l'implication réciproque ! Aimer, c'est ne plus en pouvoir. L'« autre » politique de l'amour n'est pourtant pas une politique inopérante, mais une politique « pure » : une pure rencontre, un pur mélange. Purs, parce que mus par le désir et non par la volonté.


Cette « politique pure » correspond-elle à ce que d'autres (et vous-même) appellent « anarchie » ? Celle-ci me paraît en effet caractériser l'alternative amoureuse que vous proposez, tant du point de vue psychologique, que familial ou sociétal. La « néorésistance » (Pli 167), l'« amour-anarchie » (Plis 208, 249, 311) y font écho de manière explicite. Dans votre Introduction, « Eloge de la solitude », vous distinguez le Moi et le Je(u), l'inauthenticité et « l'interne anarchie de notre cours ; notre improvisation. » Vous parlez d'« anarchie des désirs », d'« oblicité essentielle » de l'amour, ce « tâtonnant batifolage de l'Être en chacune de nos hésitations ». Espérez-vous donc sortir du « néototalitarisme » et de l'« encouplement obligatoire » (Pli 347) par le chaos ?


— Par l'autodétermination, certainement ! L'autonomie. Un « chaos » relatif à soi-même. Un « chaos » nommé « désir ». Un tramway ? Probablement ! [rires] Parce que notre désir n'est jamais chaotique : il est cahotant. Il nous secoue, nous éveille, nous ébranle, mais sa voie demeure notre cohérence fondamentale. Celui qui ne suit pas les rails de son désir a déjà déraillé et est agi par le désir d'un autre. Suivre son propre désir (poursuivre son propre mélange), c'est cela se passionner, s'épanouir, « avancer ». La quête du désir est littéralement une quête de sens. Mais contrairement à ce que disent beaucoup de psys, nous ne connaissons jamais notre désir. Nous nous laissons porter par son énergie, par sa « pure politique ». Il est notre flux irréfléchi, notre instinct de joie, notre langue intime. Notre principe, pour le coup ! Or le Système ultralibéral, en nous inondant d'envies comme autant d'énervements à soulager par achats, nous éloigne de notre désir véritable. Le consommateur déraille. Il est à côté de ses Nike ! [rires] Le vrai « chaos », c'est dans son esseulement qu'il le trouve : une errance, déterminée par l'interdiction totalitaire de rencontrer sans rendre compte de la rencontre. Rendre des compte : se soumettre à l'utilitarisme jusque dans nos réflexes privés. Passer inconsciemment par lui en nous disant à nous-même : « Telle personne m'est bénéfique ou inutile, telle rencontre ne me sert à rien, telle relation me satisfait. » Ce calcul rationnel de l'amour vise à profiter d'autrui et à éviter toute déception venant de lui. J'y vois le leitmotiv de la psyché anglosaxonne ; ce que Thomas Hobbes et William James, entre autres, ont su retranscrire avec fidélité. Même si le libéraltotalitarisme est aujourd'hui transnational, le cœur de sa problématique motrice reste éminemment anglosaxon. Les psychés sudaméricaines, russes ou méridionales ne l'entendraient pas de cette oreille si, du moins, elles pouvaient d'abord se sortir de la tête ce mauvais chant. Elles ne s'offusquent pas systématiquement contre les passions enflammées et les désirs naturellement transgressifs. Ou plutôt leurs indignations virent aussitôt à l'ébullition, à la passion, à l'esclandre ! La néorésistance et le dépassement du Toi-&-Moi concernent cependant tous les peuples. Je ne suis pas « anarchiste », si c'est cela que vous vouliez me faire dire. Mais si vous ne vouliez pas me faire dire cela, alors je le suis ! [rires]


Ma question était bêtement pragmatique : pensez-vous que l'anarchie soit aujourd'hui une solution ? Et est-ce la vôtre ?


— L'anarchie est une question. La question politique et existentielle la plus radicale. J'en ai fait mon horizon de pensée, non mon véhicule. En ce sens, je crois que l'on peut parler d'une perspective libertaire de l'amour dans Je t'aime. Ce qui m'intéresse, c'est penser les conditions d'un régime dépourvu de toute aliénation, et humainement viable. Or la première de ces conditions, à l'inverse de ce que l'on pourrait penser naïvement, consiste en ce que l'individu puisse se laisser aller. Autrement dit, le refus de toute forme de domination doit commencer par le refus de se dominer soi-même ! Mais s'il y a justement refus, il y a encore maîtrise ! En toute rigueur, refuser de se dominer soi-même revient à refuser de vouloir, donc vouloir ne plus vouloir — ce qui est toujours déjà vouloir ! Autrui, l'abandon à autrui, vient briser ce cercle. Ainsi s'esquisse une autre politique de l'amour : l'amour comme absence totale de domination, l'amour-anarchie. « Je t'aime » signifie alors « Tu m'aimes ». Politique pure, succombance. Celui qui fait l'amour tout seul ne fait pas l'amour : il se masturbe, il fantasme, etc. Faire l'amour implique une réciprocité absolue. De même s'aimer librement, au-delà du vouloir. Vous me demandez si l'amour-anarchie peut répondre à la crise décivilisationnelle occidentale. Comment y répondrait-il ? L'anarchie étant pour moi une question, l'amour-anarchie n'a pas la prétention de dominer le néocannibalisme, mais il peut en revanche l'interroger comme personne. Et il suffit d'interroger l'Avoir jusque dans ses racines pour qu'il se révèle une usurpation de l'Être. Et il suffit d'interroger le Toi-&-Moi pour qu'il se déboulonne de lui-même. Et il suffit de soumettre le Système à la question pour que ses voluptés virtuelles deviennent cauchemars. La néorésistance ou l'inclusivisme de décentrement questionnent. Là est leur plus grande subversion : questionner. Puis laisser simplement s'effondrer les échafaudages surchargés de chimères qui ne peuvent pas répondre de ce qu'ils sont, parce qu'ils ne sont rien, précisément.


J'ai du mal à croire que vous ne croyiez pas en l'efficacité des propositions dont votre livre fourmille… La douche froide (Plis 65, 253, 363), le scepticisme dévolutionnaire (Plis 140, 166, 168, 198), la TV à éteindre, la Constellation familiale, etc., ne sont-ils pas à vos yeux des constructions en même temps que des destructions, pour reprendre une image chère à Nietzsche ?


— Cette image m'a poursuivi tout au long de mon aventure, en effet. Mais, encore une fois, mes « constructions » ne sont pas là pour solutionner, elles sont d'abord là pour faire problème ! Je suis bien sûr convaincu des bienfaits psychosomatiques d'une douche froide, il en va de ma loyauté intellectuelle…


— Vous en prenez une tous les matins ?


— Je me rince à l'eau froide, oui. Une recette de ma grandmère… Prenons d'ailleurs cet exemple car il illustre bien la démarche. Conseiller : « Prenez une douche froide chaque matin ! », c'est proprement idiot, si je puis dire. [rires]


— Mais c'est pourtant ce que vous conseillez !...


— Justement ! Il ne s'agit pas d'un conseil, même si le ton le laisse supposer ! Il s'agit d'une invitation à réfléchir, d'une sorte d'énigme. La solution de la douche froide concentre en elle des questions, des critiques, des prises de consciences. Elle aussi est hiéroglyphique, évoquant le réveil violent (du désir…), la sortie de l'ivresse maladive, l'intransigeance dont est capable l'amazone, le nettoyage des anciennes scories, des peaux mortes.


— Pour finir, pouvez-vous résumer ce que cherche votre quatrième essai ?


— Pier Paolo Pasolini, corsaire prémonitoire, annonçait dans les années 1970 l'avènement d'un « nouveau fascisme, qui n'est plus rhétorique sur le mode humaniste, mais pragmatique sur le mode américain. Son but est la réorganisation et le nivellement brutalement totalitaire du monde. » Mon quatrième essai cherche ce qui sert de terreau à ce « nouveau fascisme », ce néocannibalisme qui exige le mépris de l'homme et l'abrutissement des masses esseulées : une façon d'aimer névrosée et névrosante. Un « Amour » exclusif, totalitaire, motivé par le désir de contrôler l'autre et mû par la peur de perdre l'aimé comme par la peur de le rencontrer en s'abandonnant à lui. Un « Amour » qui fait le jeu de l'individualisme puisqu'il se décline selon l'Avoir possessif et non selon l'Être, libre et vivant. Les 508 Plis de Je t'aime sont autant d'armes dressées contre l'Amour infantile, pleutre et pleurnichard, Amour contractuel qui promet en définitive la haine, la violence, la médiocrité jalouse. Dans « le nivellement brutalement totalitaire du monde », il me semble urgent que les nouvelles générations, émancipées de la religion mais mises à mal par l'utilitarisme mercantile, puisse reprendre corps dans un amour aux fidélités plurielles et non-contractuelles. De même que la cellule père-enfants-mère doit, plutôt que de se rétrécir jusqu'à l'asphyxie, s'élargir : après la famille décomposée, recomposée, voici la famille composée, vaste réseau d'affinités électives. Je t'aime veut donc dépasser une certaine idée de l'Amour-prison, de l'Amour-devoir, cette même idée qui fait dire au philosophe tchèque Ladislav Klíma : « L'amour réduit l'homme libre en esclavage, libère l'esclave. » L'amour (petit a) doit vaincre l'Amour (majuscule). Je t'aime est ce combat.



Interventions sur le blog


  • « Comment s'aimer sans s'encoupler ? », interventions n° 7 et 29 (oct.-nov. 2007)

  • Sur cette phrase : le couple, « deux êtres qui s’associent dans une "aventure" ».
    Tout le problème réside dans la nature de cette association.


    * S'il s'agit d'un constat, d'un fait constaté a posteriori, et qui est la réalisation naturelle d'une relation amoureuse, il y a « aventure », effectivement, mais plutôt que de parler d'« association » on devrait parler de complicité et de mélange ; dans ce cas, il n'y a pas « couple » officiel, officialisé, mais deux personnes qui s'aiment librement, illaborativement, « aventureusement ».


    * En revanche, si l'« association » est un contrat plus ou moins tacite, contracté a priori pour maintenir le duo, il s'accompagne de l'armada traditionnel des pressions encoupleuses (culpabilisation et culpabilité, jalousie, chantage, exclusivité ou « privilège » promis, etc.). Pas d'« aventure », ici, mais bel et bien « encouplement », c'est-à-dire mise sous contrat du sentiment amoureux. Le lien n'est plus spontané, fluide, léger jeu : il se change en devoir plombant, en devoir-être, en devoir-aimer.


    On le voit, deux conceptions de l'amour s'opposent ici :
    1/ L'amour-constat, amour comme abandons mutuels, réciprocité de fait, libre mélange ;
    2/ L'amour-contrat, amour comme devoir ou mission, exclusivité de droit, élaboration rationnelle.


    L'amour libre (1), l'amour-constat, n'est pas absence de fidélité, car il crée bien un « engagement », mais de nature affective, non-contractuelle. Il est absence de devoir d'exclusivité. Il est donc potentiellement pluriel (en droit, non en devoir) dans le sens où aucun contrat moral ne vient limiter sa portée, figer sa souplesse.


    Inutile de préciser qu'il n'est pas possible aux encouplés de plaider pour l'amour libre sans déstabiliser par là même leur couple, c'est où la liberté d'aimer rejoint la liberté de penser. Combien de débats sont biaisés parce que les partisans de l'amour-contrat sont « fliqués », jusque dans leur parole, par leur petit-e ami-e ! Sur ce terrain-là, seuls les amoureux qui aiment librement (c'est-à-dire sans « petit copain » ou « petite copine » attitré-e, déclaré-e, officiel-le) peuvent parler librement, les encouplés étant bâillonnés par leur propre encouplement !...
    Cela pourrait servir de critère pour savoir si vous êtes encouplé-e ou non : Pouvez-vous vanter l'amour libre sans blesser par là même les personnes que vous aimez ?


    - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

    L'idée de déconnecter l'amour et l'enfantement me semble intéressante. La pilule mène à ça : séparer l'acte charnel de l'enfantement. Pourquoi n'irions-nous pas jusqu'au bout de cette révolution, en disant : « Il n'est plus nécessaire d'avoir une passion amoureuse pour faire un bébé. Il faut juste trouver les 4, 5 ou 8 personnes qui veulent devenir co-responsables de cette aventure-là » ?

    L'amour-toujours, l'amour-contrat mène au fiasco ? Certes ! Alors n'est-ce pas trop dangereux (pour l'enfant qui n'a rien demandé) de fonder la paternité-maternité sur cette passion aléatoire ?

    Et si l'on fondait la (co)parentalité sur le désir d'enfant, indépendamment de l'amour qui unit les parents biologiques ?

    Telle est la question qui me paraît aujourd'hui féconde, et… grosse d'avenir.



    Lien interne

    Pour une « contre-morale » de l'amour (cinq lettres à Michel Lobrot, 2005).

    Liens externes

    « Ce soir ou jamais », débat sur la pornographie (France 3, 30 avril 2007).

    « Il faut un nouveau Mai-68 pour sortir de l'encouplement généralisé » (Libération, 8 novembre 2007).