
(Éditions Flammarion, 2002, rééd. 2005. 344 pages)
Essai traitant de la fonction politique du tout-sécuritaire et de la surmédiatisation des exactions des « cités », permettant un virage à droite des mentalités.
Le premier livre qui révèle les connexions entre violences urbaines, sexisme, défaillance de l'école, culture de masse et globalisation.
Bien des yeux auraient pu être dessillés par la lecture de son nouvel essai, La Cerise sur le béton, sidérante prémonition de la secousse politique à venir, mais les regards n'étaient alors tournés que vers les sondages. Dès les premières pages, Vincent Cespedes y mettait en garde contre le lobby électoral devenu le plus puissant de France, « le lobby des exaspérés », et y pronostiquait que l'hyper-médiatisation des violences urbaines, ajoutée à la déculturation massive, à la précarisation du travail, à l'insolidarité et au cynisme généralisé, risquait de transformer sous peu les Français en kamikaze des urnes. Avec une bonne longueur d'avance, il y pointait ces journaux télévisés débilitants où, entre « Bison futé, soldes d'été et faits divers », on ne montre de la banlieue qu'un folklore sauvage de caïdats, de rodéos, de tournantes. […] Avec un humour glaçant, un style martial empruntant au rythme du rap et une clairvoyance qui impressionne, Vincent Cespedes connecte des réseaux inédits entre mondialisation, média et culture de masse, et offre une radiographie terrifiante d'une école de la République où tout semble destiné à bannir à jamais du centre une jeunesse déshéritée.
Aude Lancelin
Vincent Cespedes est un auteur en colère contre « la ploutocratie démocratoïde » qui promeut le « tittytainment » pour intoxiquer les masses. Cette colère assumée comme nécessaire, qui n'est pas la cruauté — ne nuit pas au style, relevé et, par séquences, flamboyant. Compréhensible chez un critique de l'économie politique pour lequel la philosophie et la poésie en actes sont, avec l'éducation en général, les authentiques besoins des « Aphéliens ». Explications de quelques mots et créations linguistiques : « ploutocratie » : « mode de gouvernement des démocraties-marché », du grec ploutos, « richesse » et kratos, pouvoir. Nonobstant l'étymologie, en observation contemporaine on y reconnaît un système où « l'argent explique, dirige, affirme, impose » tant les décisions politiques que la position sociale des sujets. Le consentement des dominés, leur contrôle mental (donc politique) se fait par usage intensif du « tittytainment » — de « entertainment », « divertissement » et « tits », « nichons ». Le néologisme (anglicisme) est dû à Z. Brzezinski, exconseiller pour la sécurité nationale de Jimmy Carter. En d'autres termes « le système devra hypnotiser, discipliner la majorité démunie de la planète avec un "cocktail de divertissement abrutissant et d'alimentation suffisante" ». Le besoin de main-d'œuvre étant irrémédiablement déclinant, il est nécessaire d'occuper en divertissant. La TV comme « drogue scintillante » donne à voir nombre « d'images hypnotisantes ». Clonage mental et comportemental sont ainsi stratégiquement à l'œuvre…
Sous nos latitudes les « mal-vivants » sont relégués en « Aphélie » : « au sens astronomique, l'aphalie désigne le point de l'orbite d'une planète le plus éloigné du centre du système ». Ce point est pour les « Aphéliens » celui des situations « désespérantes de la précarité et de l'exclusion ». Le professeur de philosophie en « banlieue sensible » (dixit la quatrième de couverture), s'en prenant à un babacoolisme, (« je-m'en-foutisme soixante-huitard ») démissionnaire, entend réhabiliter l'autorité (pas l'autoritarisme) à l'école, les valeurs républicaines dans la société. Si la ploutocratie est explicitement tancée, la délinquance, fût-elle réactive et « aphélienne » (et non politique) ne lui paraît guère tolérable non plus. La barbarie des « tournantes » est à l'évidence condamnée. Logiquement, la fermeté pédagogique (et généralement civique) est revalorisée : « les règles du savoir-vivre ne dépendent ni des envies et des humeurs de chacun, mais d'impératifs objectifs à partir desquels la vie en commun est acceptable. » Au risque de déplaire à une certaine « gôche » démagogique, Cespedes entend, et c'est le début de la résistance, promouvoir « une écologie de soi : les activités artistiques, sportives, la philosophie [pratiquée] et l'espéranto ». L'enseignement de la philosophie, comme luxe essentiel, est indispensable comme « pratique de la réflexion et compréhension des débats contemporains » et, conséquemment, doit tenir une place importante dans une « école de la liberté ». Livre enrichissant, on le devine déjà. Et, pour savoir ce que sont la « Thumétique » le « Système », l'« Oxymore » à usage politique, le « néocannibalisme », la « prostitution globale »… il vous faut acheter et lire l'ouvrage en son entier. C'est un bon investissement.
Alain Véronèse
Vincent Cespedes, 28 ans, prof de philo en zone sensible et accessoirement cascadeur dans Le Pacte des Loups, avait déjà calmé tout le monde il y a un an avec son essai sur la téléréalité : par la puissance et le style de son invective, par la générosité avec laquelle il s'adressait à ses élèves de banlieue, I Loft You s'était détaché de la masse. Un an déjà : alors que certains intellectuels parisiens, aveugles au conformisme gerbant des lofteurs et de leurs fans — même façon de parler, de danser, de baiser — se forçaient à voir dans le show de M6 le triomphe quasi autofictionnel d'intimités rendues publiques, Cespedes se proposait de rendre à une jeunesse décérébrée par Nike et Loana sa colère et sa rage.
Il récidive aujourd'hui avec Le Cerise sur le béton. Et l'on retrouve dans son regard sur l'insécurité et les violences urbaines cette même sensibilité salutaire à ce qu'il reste d'une colère dévoyée. Si lesdites violences sont le plus souvent le fait d'abrutis décervelés par les marques et la télé, ces abrutis-là ont encore au moins un semblant d'énergie, autre choseau ventre qu'un paquet de Chipster, et c'est pourquoi, justement, ils sont si minoritaires. Les médias, pourtant, ne nous montrent qu'eux. Soupçon.
Dans une langue furieuse charriant autant de trouvailles stylistiques que d'inventions conceptuelles, Cespedes nous montre que la surmédiatisation des dérapages de ces derniers rebelles est loin d'être innocentes. Elle vise à détourner notre attention de ce qui est pire : l'immense majorité des autres, la jeunesse entière de l'Aphélie (en son sens astronomique, le point de l'orbite d'une planète le plus éloigné du soleil), gavée de Coke et de Danette, sans plus aucune colère mais tout aussi décérébrée. Et qu'on ne voit jamais au 20-Heures. Victime d'un État qui laisse la marchandise faire la loi en banlieue, le traitement infligé aux filles dans les lycées sensibles n'étant d'ailleurs qu'un des symptômes de cette marchandisation du monde. L'auteur dédie ce livre aux jeunes de l'Aphélie. […]
Cette condamnation du laxisme actuel pourrait sembler réactionnaire. Immense contresens. Cespedes veut justement nous montrer que cette phase de laxisme n'est qu'une ruse de l'époque, déjà observée à New York, annonçant un tournant répressif d'autant plus violent.
Charles Pépin