
Mai-68 a quarante ans. Parmi les dizaines d'ouvrages commémorant l'évènement, pourquoi un pavé de plus, et pourquoi un livre de philosophie ? Parce que ce mois de mai, grève générale de l'obéissance, inaugure une nouvelle vision du monde et une nouvelle façon de philosopher : remise en question des autorités et transformations de la vie quotidienne.
Mai-68, ou la révolution comme mode de pensée.
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« Que reste-t-il de Mai 68 ? », Le Débat, 5 mai 2008 (France 24, TV).
« Vers une révolte des classes moyennes ? », Ripostes, 13 décembre 2008 (France 5, TV, 28:30 à 1:09:50).
« Sous les pavés, les slogans » (L'Express, presse).
« Crise : est-ce que ça va péter ? », Ce soir ou jamais, 30 avril 2009 (France 3, TV).
Dialogue posthume sur Mai 68 entre Jean Baudrillard et Pierre Bourdieu.
Une bouffée d'air frais dans la pléthore des publications.
Un pavé pour philosopher. À rebours des critiques actuelles contre l'héritage de Mai 68, cause de tous nos maux selon Nicolas Sarkozy et quelques autres, Vincent Cespedes, philosophe né en 1973, salue l'événement 68 dans la pensée. Irruption du désir dans la vie quotidienne, expression de l'urgence de réinventer le monde, Mai 68 constitue pour lui un moment de philosophie à l'état pur, empreint de jeunesse et d'hilarité, qu'il s'agit aujourd'hui de faire vivre. S'appuyant fièrement sur les philosophes dénigrés par Ferry/Renaut dans La Pensée-68, l'auteur livre un essai original dans l'avalanche de publications de ce 40è anniversaire. Pour penser autrement, au présent.
Le vrai souffle soixante-huitard, c'est paradoxalement chez les trentenaires qu'on le trouve encore en 2008. Ceux-là même qu'on était en droit de supposer si hostiles à ces pères baby-boomers supposés leur avoir barré postes, filles et rêves. Auteur de Mai 68, la philosophie est dans la rue ! (Larousse), Vincent Cespedes, 34 ans, s'en explique. «En envisageant cet essai, je comptais liquider 68 dans le sens nietzschéen d'oublier, de tourner la page, de passer à autre chose. » Eh bien non, décidément. Il a décidé de ne pas « se laisser impressionner par le ressenti des soixante-huitards ni par les aboiements des roquets qui leur courent aux basques ». En redécouvrant notamment l'œuvre d'Henri Lefebvre, initiateur méconnu des situationnistes et prof du jeune Cohn-Bendit à Nanterre, il se fait l'avocat de cette révolte qui aujourd'hui encore « nous rappelle que la philosophie est capable d'événements ». « Une bouffée de réel à l'état pur », poursuit-il en citant Deleuze. « La vie non essoufflée par nos dogmes, non confinée par nos airbags mentaux. »
« Expérience philosophique ». Né en 1973, le philosophe Vincent Cespedes entend s'approprier l'événement en proposant l'équation suivante : ni révolte politique, ni révolution culturelle, Mai 68 fut une « expérience philosophique » qui marqua la fin des « grands récits », un « clash » qui interpella toute forme de légitimité établie, « un continuum révolutionnaire sans la réalisation de la révolution ». « Mai-mouvement, Mai-fluidité, Mai-vibration instable », écrit-il aussi.







(Dernières Nouvelles d'Alsace, 8 mai 2008)Tout n'a pas été écrit sur mai 68. Depuis 40 ans, un élément (capital) échappe aux commentateurs. C'est Vincent Cespedes qui l'affirme : « Pourquoi les plus perspicaces d'entre eux ont-ils parle de crise "spirituelle", "métaphysique", mais jamais de volcanisme philosophique, fusionnant la culture et la politique, le clash et la poésie ? », s'interroge le philosophe-écrivain, auteur en 2001 de
I Loft You. Pour lui, « la réponse est a chercher du côte de la philosophie elle-même, dont le nerf critique a été anesthésié par la bourgeoisie ». Cespedes considère que « la disqualification d'œuvres intimement liées a Mai », au sein de l'institution philosophique, est plus grave encore. Selon lui, Mai-68 serait « un échec s'il n'avait été que politique, ce qu'il n'est pas ».
Dans son demier ouvrage, il sait être a la fois drôle et militant : « la force de Mai, celle dont nous pouvons hériter, c'est d'offrir un moyen radical pour discuter l'Indiscutable, en critiquer immédiatement la légitimité par la parole vivante ». S'il ne devait rester qu'un seul mot d'ordre, ce serait celui-ci : « Clashez ! », autrement dit, « chassez le flic de votre tête ! ». Cespedes en profite pour redonner « la place qui lui est due » à Henri Lefebvre (1901-1991), le seul philosophe qui aurait pu se targuer d'avoir « fomenté Mai, défendu Mai et pensé Mai ». Lefebvre, un des accoucheurs de l'Internationale situationniste, pour qui « la spontanéité c'est l'ennemi »... pour tous les pouvoirs.
Pour l'auteur, Mai 68 peut se réduire au statut d'événement historique. Ce concept représente un tournant philosophique incompris.
Parmi tous les pavés à s'ingurgiter sur Mai 68, celui de Vincent Cespedes retiendra notre attention pour l'originalité de son point de vue privilégiant (enfin) l'essence philosophique de cette révolution qui a gagné le monde entier.
V. Cespedes invoque la pensée du marxiste Henri Lefebvre et sa « métaphilosophie » pour saisir le sens des actes qui se sont déroulés selon une apparente logique socio-politique et qui peuvent pourtant s'expliquer en référence à une doctrine philosophique tombée aux oubliettes après Mai 68. Par son anthropologie sociale alternative, développée notamment dans sa trilogie Critique de la vie quotidienne, H. Lefebvre aurait influencé fortement le mouvement de Mai et suscité une rébellion contre une quotidienneté engluée dans des habitudes qui reproduisent inconsciemment des rapports de domination et sert les intérêts capitalistes de l'État. C'est au « clash » qu'invite la pensée de Lefebvre afin de sortir de ce somnambulisme social anti-créatif : clashs poétique, religieux, éthique, sexuel, idéologique, clash à tous les niveaux de la production et de la pensée humaines. Mai 68 apparaît alors au travers des analyses conceptuelles détaillées de V. Cespedes comme un véritable mouvement subversif d'essence philosophique.
Ce jeune auteur, fils de soixante-huitards, s'interroge sur « l'héritage » de Mai 68 dans un style vivifiant et un rythme enjoué offrant au lecteur un livre qui se laisse lire comme un roman. Reste la question cruciale de « l'échec » de Mai à laquelle V. Cespedes répond avec optimisme en replaçant l'ordre philosophique à sa vraie place devant la déchéance du politique. Mai 68 transcende en effet les disparités sociales, culturelles ou morales, pour accomplir une révolution s'inscrivant dans une temporalité historique plus proche de la fluidité héraclitéenne que de l'immobilisme parménidien, et il détermine une ontologie originale inaugurant une définition nouvelle de la liberté humaine.
À l'image de la révolution copernicienne qui fit passer le monde du géocentrisme à l'héliocentrisme, d'une valeur absolue des Idées à leur relativité et imposa la nécessité de sortir d'un dogmatisme étriqué et stérile, Mai 68 a donc transformé, par sa « fonction clashante » appliqué à tous les niveaux de la vie humaine, la perception entière de l'univers, fait advenir un être nouveau et donné en retour une vocation autre à la philosophie elle-même.
Bref, sous les pavés, la Pensée !
Vanessa Legrand