Vincent Cespedes
Maraboutés

Maraboutés


(Roman — Éditions Fayard, 2004. 627 pages)

En kidnappant un marabout sénégalais pour d'obscures raisons d'argent, Amara, star montante du rap, Manu, gosse de riche à l'affût d'expériences fortes, et Alex, qui étudie à Sciences-Po et croise leur chemin, n'imaginaient pas ouvrir une brèche africaine en Occident. Ni trouver, dans le mystérieux combat du marabout de Barbès, un véritable salut.
C'est l'Afrique toute entière qu'ils tiennent en otage, vibrante de révoltes, de rêves, de secrets. El Hadji Messali Nourou Tall, plus qu'un magicien, est un guérillero des temps mondialisés.



Revue de presse


Le Nouvel Économiste, octobre 2004 :

   L'auteur a bâti une œuvre ambitieuse. Sinon un best-seller, en tout cas un ouvrage de référence sur l'Afrique, l'esclavage et ses conséquences actuelles sur l'Occident.


Chronic'art, novembre 2004 :

   Maraboutés est un monument. Plus qu'un roman à thèse.


Le Monde Libertaire, janvier 2005 :

   C'est un objet bizarre, qui tient à la fois du roman noir (et black) avec son suspense, sa construction découpée, ses homophonies (« L'Antillais l'entailla ») et du roman popu avec ses invraisemblances (« Manu, KO, appelait au secours ») et aussi son histoire rocambolesque qu'il est impossible de résumer ici, avec des événements, des rebondissements à chaque instant, ça bouge et ça foisonne de partout… Et tout ça dans un gros pavé de plus de 600 pages…
   Maraboutés se passe en région parisienne. L'Afrique y est effectivement bien présente avec nombre de Blacks. On rencontre un marabout antireligieux, des musiciens, des dealers, la caillera de Mantes-la-Jolie… On va rencontrer aussi une brave famille petite-bourgeoise dans l'Essonne, un étudiant de sciences-po anarchoïde…
   On va trouver là des invraisemblances littéraires mais aussi des faits avérés… L'histoire s'est déroulée l'année dernière [2003], on y traverse des manifs connues, contre la guerre ou avec les intermittents, on y trouve même relatée la provocation policière de l'Opéra, on se souvient que les flics embarquaient les touristes comme les intermittents… On va aussi trouver — entre deux épisodes de poursuites en voitures — des références historiques : par exemple, Cheikh Anta Diop, qui expliqua que les pharaons égyptiens n'étaient pas les athlètes plus ou moins huilés des péplums mais des Blacks, ou bien encore l'analyse d'Autant en emporte le vent comme roman raciste… Cela fait partie du nombre de renversements en tout genre opérés tout au long du roman, ainsi que ce Black qui parle avec l'accent de Michel Leeb… Oui, il y a de l'humour aussi !
   On trouvera des invraisemblances politiques, mais pourquoi pas puisque nous sommes dans un roman : figurez-vous que 23 pays d'Afrique, actuellement gouvernés par des corrompus, sont infiltrés par des humanistes qui s'apprêtent à lancer un programme transnational d'instruction…
   On trouvera même à la fin un vrai message d'espoir promouvant par exemple « des peuples éclairés, débarrassés des arrière-pensées ethniques et du néfaste des superstitions ». On voit bien que cela ne concerne pas que l'Afrique !
   Un bouquin bourré d'action, mais probablement pas assez superficiel pour que Luc Besson en fasse en film.


Le Soir (Belgique), vendredi 1er octobre 2004 :

   Il faut entrer ici l'esprit ouvert, et prêt à tout. Prêt à être secoué par une longue histoire qui mêle l'action à la réflexion. On pense, au début, qu'on est parti pour une aventure vaguement policière dans laquelle sont impliqués des malfrats de toutes origines. On arrive, à la fin, lesté d'une interrogation sur les rapports entre l'Europe et l'Afrique. La musique et l'amour n'adoucissent pas les mœurs, sans quoi Vincent Cespedes aurait été plus calme. Au contraire, il nous balance sur des rythmes endiablés, à tel point que le plus marabouté de tous pourrait bien être le lecteur.




Extraits


Amara n'était ni d'obsidienne ni d'ébène : Amara était « black ». Amara ne venait ni des colonies ni des îles : Amara venait d'Île de France. Son amour pour l'Afrique devait se solder par un divorce car telle était, en lame de fond, l'attente familiale. Sa tante Dior avait montré la voie en se mariant avec François-Xavier de Quelliand — alors quadragénaire, millionnaire, blanc et amoureux —, passant ainsi du statut de femme de ménage à celui de femme au foyer. De même, à vingt-cinq ans, Amara n'avait caressé que des peaux lactées. On lui avait appris à désintégrer ses racines pour s'intégrer au plus clair de la souche. Et en milieu ouestafricain cette attitude était perçue, au sens propre, comme un dénigrement. Bien sûr, d'ataviques résistances l'envolaient vers le continent noir. La création des Kaff participait de cette soif d'Afrique. Mais Amara laissait le traditionnel aux Xam, le wolof à Saer, les références culturelles à Guelwaar. Seul lui importait d'allier ces fragments et d'en devenir, par l'enragement de l'art, l'unique chef d'orchestre. — Palper la négritude sans se noircir le cœur.

« Les Kaff : dans trois minutes ! » prévint la régisseuse.

Amara, Guelwaar, Nico et Saer sortirent des loges rejoindre les Xam. Un cameraman marchait à reculons devant la star, trop intérieure pour le voir. « Y a des producteurs, des journalistes… articula un organisateur, la voix avalée par le tumulte des baffles et du public. RFI, L'Intelligent, Arte… Vous avez une sacrée cote ! Qui s'occupe de ça chez vous ?

— Manu : pas là ce soir ! articula Nico. De toutes façons, on refuse tout.

— Quoi ?! Comment ça, vous refusez tout ? À quoi sert votre attachée de presse, alors ?

— À attacher la presse, justement ! »

Amara se racla plusieurs fois la gorge, massa ses cervicales, enroula et déroula ses épaules. Soixante secondes, à blanchir irréellement sous les flashs. Quarante secondes à s'imaginer Manu, en prise à son tour avec les yeux nacrés du marabout. Vingt secondes à vouloir partir ; quinze à vouloir vomir ; dix à vouloir mourir. Puis avancer au ralenti vers le visible extrême. Et là, aux frontières de l'arène stroboscopique et noire de monde, plonger.


                                                          * * *


J'aide sans jamais me sentir efficace ; je me sauve sans jamais m'effrayer. Dans une parfaite indifférence de moi à moi, j'ondule. Quant à ma relation aux autres, je tiens de ma mère de voir un bonimenteur en tout homme, et en toute femme une prédatrice. Elle m'aura répété son leitmotiv jusqu'au parloir de ma détresse, ses yeux maquillés dans mes yeux louches : « Reste fidèle à toi-même… C'est tout ce qui importe, mon cœur. » Le toupet de cette femme ! Une parvenue en trench sanglé Gucci, cuissardes Branqinho et colliers de chiures d'huîtres, qui n'a rien trouvé de mieux que de pousser son enfant à se foutre invariablement du monde ! La pute.

Fidèle à moi-même, oh ! je l'ai été : débile lorsqu'il fallait me débattre, pusillanime quand de la grandeur d'âme était requise. Stagnant, immobile, au milieu des multitudes en progression constante. Les rhinocéros, les bulldozers, les tanks s'écartaient devant moi, l'Inflexible ! Les banques me déroulaient leur tapis rouge, les sousfifres leur suffisance, la frime ses mondanités, les insurgés leur drame. Moi, je prenais note sans bifurquer d'un iota ; insensible à la désincarnation des âmes ; aveugle à la porcherie des masses bâfreuses qui s'emboîtaient le pas pour le grand nursing planétaire.

La rédemption me revenait : j'en avais l'étoffe, la carrure. J'aurais dû alors me dépasser — me décarcasser à devenir autre, à me trahir. Au lieu de ça, j'ai écouté maman. Et, souffre-douleur précoce, le cul toujours entre deux chaises, j'ai mouru.


                                                          * * *


À travers les baies, Paname frottait ses toits à l'huile écarlate. Le XVIIIe émergeait du magma primordial pour battre tamtam au grand jour — cœur géant griffé de saignées rougeoyantes. Avec tout ce qu'il faut d'onctuosité et de langueur, les platanes devenaient palmiers, les squares brousse, les jardins jungle, les caniveaux ruisseaux, les balayeurs Massaïs. Et dans le lait caillé d'en face — ces façades d'immeubles lézardées par les ans — des Noires prenaient leurs petits déjeuners, langeaient leurs petits ou pleuraient leur Afrique. Quelques maris revenaient du métro, par eux nettoyé de fond en comble. Partout l'ordre du jour se remettait de la nuit. Du haut du septième, les flics étaient des noix de cola en uniforme qui roulaient leur méchante bosse sur l'asphalte grise. Quelle immolation espéraient-ils ? Quel sacrifice allaient-ils tuer pour le sauvement de la réserve ? Et les piétons piétinaient, les cadres sup' investissaient, les vieux faisaient dans leur pagne. La jeunesse, elle, entrait en mastication. Seules des gueules cassées dans de nocturnes batailles attendaient une nouvelle rangée de dents pour remordre cette vie osseuse, exsangue et paresseuse, cette vie de rêves rachitiques, que toutes les hyènes s'arrachaient pourtant. Ô boulimies vaines ! Ô maigreurs ! Tant de désirs manquaient à l'appel ! Du haut de leur belvédère, Amara et Youssef contemplaient ce néant-là, alors gorgé de pluie, de sèves, d'hydrocarbures. Comme s'il suffisait de s'élever un peu pour brusquement découvrir et l'horizon, et l'abîme. Pour brusquement s'extraire, au bord de l'aube ; pour brusquement souffrir. Le roucoulement des voitures escortait les clameurs d'éveil : rires d'enfants partant à l'école, lèvetôts radioguidés, SDF emmerdés par la faune (les chiens pissaient toujours sur leurs abris de fortune). Il allait faire trop chaud, même la météo était d'accord. Il allait faire pollué, jusqu'à plus soif. Un matin de gésine, prompt à rendre ambiguë la plus plate aventure. Vus d'avion, les camions à ordures se changeaient en grigris ; les boulangeries et les kiosques à journaux, en oasis prises d'assaut par des pygmées pleins d'impatience. Le cri du klaxon fêta le tout premier bouchon. Très loin : la Tour Eiffel. Baobab de branches et de lianes filtrant les vents, elle servait au ciel d'éternel entonnoir afin qu'il fécondât la terre. En un éclair, des millions d'ondes folles venaient d'électrifier la nappe urbaine. L'immense savane de Babylone n'en était qu'à ses balbutiements.


                                                          * * *


En bonne prof de lettres, Virginie avait mené son enquête. Le dictionnaire certifiait par exemple : « Marabout, n.m. (ar. murabit). — 1. Dans les pays musulmans, saint personnage, objet de la vénération populaire durant sa vie et après sa mort. — 2. AFR. Musulman réputé pour ses pouvoirs magiques ; devin, guérisseur. — 3. Tombeau d'un marabout. — 4. Grande cigogne des régions chaudes de l'Ancien Monde, à la tête et au cou dépourvus de plumes, au bec fort et épais. » D'un côté, donc : musulman, musulman, tombeau, grande cigogne. De l'autre, nul « Allah ! » dans les prières, nulle prosternation tournée vers La Mecque, et un appétit sans réticence pour les saucisses grillées au feu de bois. Mais ce fut en espionnant ce qui se disait dans la chambre des enfants que Virginie acquît la conviction de n'avoir pas affaire à un « religieux » ordinaire — ce qui, d'ailleurs, la rassura.
   Depuis quatre générations, les Audouard destinaient leurs fils aux carrières militaires et leurs filles à l'enseignement. Ils avaient donné des maîtresses et des bidasses à la patrie ; aucune bonnesœur, aucun cureton. Quand Rodolphe fut réformé de l'armée pour homosexualité, son père vécut la « bonne nouvelle » comme une trahison. La tradition familiale venait d'être outragée, fulminait-il, par des mœurs qu'il jugeait « impies ». Le fils lui offrit alors une bible et un coran, et quitta la maison à dix-neuf ans. Pire que la guerre : la dispersion. Clément et Rodolphe ne se revirent jamais ni ne s'en remirent vraiment. Éliane non plus, d'ailleurs, déchirée entre ses deux hommes. Le premier mourut le jour de la Gay Pride ; le second refusa de se rendre à l'enterrement. La troisième dut se laisser mourir pour que son fils rentre à la maison après une fugue de vingt-deux ans.


                                                          * * *


La nuit noyait la lune dans sa mer verticale et profonde ; les étoiles n'y avaient plus pied. Le long des voies s'étirait l'éparse caravane des hameaux assoiffés de bruine, troués d'églises et de cimetières. Les lacs faisaient gouffres ; les gouffres faisaient vals. Minuit se retirait, nuage après nuage. Le paysage relâchait ses perspectives pour se draper d'ombres onctueuses, écoulant leur tendre humeur au travers des champs d'algues, des forêts spectrales, des mâts porteurs de soies bleuâtres. Ici et là, des accrocs aux prés lisses : corneilles, lovées dans la verdure marine. Tournait la terre ! renversant tous les animaux dans l'occulte — moitié d'Arche somnolente en quête d'éther et d'oubli. Révolution fluide.

Un dernier train soudain fractionna la lande. Néons sur goémons ; pistonnement sur silence. La machine illumina les ruines grevées de lierres qui dormaient à flancs de rails, entre Savigny-sur-Orge et Sainte-Geneviève-des-Bois — imposants vestiges de ferme-moulin bicentenaire. Massifs d'herbes hautes, folles et mauvaises, clôturés d'un muret délabré, verrouillé d'un portail roussi de rouille orange. Le moulin reçut l'ivre clarté du train dans le creux de ses ailes puis se fondit dans la nuit revenue et, houleusement, dessoula. Le RER en allé, grillons et graminées reprirent le dessus. L'éternité recommença.

La salamandre que l'effraction ferroviaire avait clouée aux pierres rejoua bientôt des ventouses. Elle avançait, velours aux pattes, vers une mouche assoupie sur le rebord d'une fenêtre. Comme la prédatrice tenait l'insecte à portée de salive, une lumière traversa inopinément les carreaux moisis. La proie, alertée, s'envola ; la salamandre s'enfuit aussi dans une fine fissure. D'autres fenêtres s'allumèrent : une colonie de fantômes devait habiter là.


                                                          * * *


« Tu sais, dès qu'on s' laisse vivre on est tous plus ou moins nymphomanes…
— C'est vrai ? Alors, raconte, Alex aussi est nympho ? » Amara mima l'exaspération en levant les yeux au ciel. « Allez, allez ! Joue pas les saintes Nitouche, comme ça ! J'ai entendu dire que t'étais une vraie bête de sexe ! Bon, okay, je retire, ça fait un peu cliché : Black égale bombe sexuelle…
— Un peu, ouais… Tu devrais justement lire cet article. »
   Amara lui tendit sa vieille revue de 1977, page ouverte sur un titre éloquent : « Bestialisation de l'homme noir, hypersexualisation de la femme noire. Les représentations négrophobes, IV. »

[…]

Le loft avait vue sur le défilé, ses frasques, ses fresques, ses nervures citoyennes. Les amants auraient pu y contempler le vaste sit-in face aux CRS, place de la Concorde, s'ils ne s'étaient jetés l'un sur l'autre sur le lit. Avec des caresses veloutées, Amara guidait son alter ego, son négatif, un peu moins chaste à chaque baiser. Vingt-cinq ans de musique ; dix-neuf ans d'abstinence. Initiation.

Dehors, trois mille manifestants ignoraient les consignes syndicales de dispersion — dont Nico, brave nargueur de flics patenté. Les canons à eau des camions antiémeutes montraient le bout de leur gueule derrière une haute grille de protection, aux pieds de laquelle les petits robots en armure attendaient sagement le signal de la bastonnade à sens unique, leur jeu favori. Matraque, menottes, aérosol et flingue à la ceinture ; casque à visière intégrale, bottes à faire mal, bouclier. Nico leur jeta une canette vide : « Les keufs, avec nous ! On veut juste la même retraite que les députés ! » Provocation.

Dedans, il mourait en elle, amarrée à lui, criante. Le dos blanc se creusait sous l'excellent va-et-vient des fesses africaines. Lubrique, Amara avait le rythme entre les cuisses. Les draperies du plafond l'auréolaient de bleu marine — nattes bien plaquées, suée d'amour diaprant sa peau de couleurs fantastiques. Le soleil de dix-neuf heures, réfléchi par l'épiderme d'Alex, humide, illuminait la panthère noire. Plus le plaisir du garçon s'ébruitait en râles, plus la jeune femme faisait des vagues. Sexes gonflés, cambrure crue, éclairs blancs inondant le condom. Navigation.

Dehors, trois mille innocents se faisaient sévèrement châtier par des flics bien flippés. Les grenades lacrymogènes avaient confié aux caprices du vent leur fumées nocives et lactées. Des bombes explosaient, libérant de petites toupies qui sautaient au pifomètre — poupées russes cracheuses de feu. Après chaque salve infecte, les manifestants revenaient vaillamment se poster devant le barrage de police ; leur contestation n'était plus qu'amertume et défi lyrique. « Chirac, démission ! Superescroc ! Supermenteur ! » Les touristes parvenaient à l'hôtel Crillon déjà tout asphyxiés par Paris. « Grève générale ! »

Keffier citronné sur le nez, Nico n'avait pas besoin de rincer son visage à la fontaine comme les autres victimes, cavalantes, sanglotantes, au bord de la suffocation. Avec un groupe d'habitués des agressions policières, il voulut riposter en dépavant la place ; mais depuis Mai-68, les pavés étaient solidement fixés à leur plage. Un sit-in fut alors improvisé par des partisans de la nonviolence. Du pain béni pour les gendarmes mobiles ! Ces derniers se ruèrent sur les dangereux criminels et les embarquèrent, menottés, avant le grand nettoyage du peuple à l'autopompe. Arrestations. Dedans, Alex jouissait une nouvelle fois de tout son corps. La verge toujours dure s'élançait sous une cascade de morsures, de griffures et de soupirs souriants. Il s'enfonçait au plus profond de la cambrure ; elle poussait un chant continu qui épousait l'irrégularité des percussions. Les seins tanguaient sous les coups de butoir, tétons débordant de leur gangue en main douce. Il sentit soudain affluer la nacre liquoreuse ; la levrette vira alors à la chevauchée folle. La vulve se contracta dans la lumière, le butineur perdit les pédales dans les pétales et fut tout entier englouti par la fleur. Hypersexualisation.

Dehors, ils n'étaient plus que deux mille, à refluer dans la rue Royale sous les trombes des gardiens de la couronne. L'injustice avait mis le cœur de Nico en fureur. Provoqués par l'infâmante répression, quelques résistants s'en prirent à une boutique de luxe — infâmant symbole. D'autres incendièrent des poubelles — fumeuses barricades. Mais les charges des gendarmes se faisaient de plus en plus cruelles : coups de bouclier, de pompes, de tonfa. Cent-cinquante manifestants peu enclins au tabassage trouvèrent refuge à l'intérieur de l'Opéra, pendant l'entracte de Così fan tutte. Postiers, enseignants et intermittents du spectacle s'excusèrent auprès des mélomanes pour ce petit dérangement, mais le cas était de force majeure. Lorsqu'ils ressortirent, une armée de CRS en plaquèrent odieusement une trentaine au sol ; les autres parvinrent de justesse à éviter les clefs de poignet, l'embarquement barbare, l'emprisonnement sans autre forme de procès. Vingt-quatre heures de taule gratis plus tard, le corps démoli, le teeshirt « Che » souillé de sang, de gaz et de sueur, Nico n'avait plus la rage : Nico avait la haine. Bestialisation.


                                                          * * *


« Tout vient de la privatisation totale de l'espace public ! Ça a donné naissance à la misère, aux milices privées, à la corruption générale ! En se soumettant au libéralisme exigé par la Banque mondiale et le FMI, à leur fameux "ajustement structurel" de merde, les régimes africains sont retombés en esclavage — économique, s'entend —, au nom d'une dette que les pays riches ne veulent pas annuler puisque c'est leur assurance "recolonisation" ! Résultat : dérégulation absolue. Deux frères sur cinq n'ont pas accès à l'eau potable, la moitié d' la population africaine vit avec moins d'un euro par jour, sept sidéens sur dix sont africains et l'espérance de vie à la naissance est tombée en dessous de 47 ans !

— Ici, t' es au courant ? on a repris le Paris-Dakar en charter… dit Amara. […]

— Pas étonnant… Ce gros fayot de Sarkozy a été à l'école de Pasqua… Sa loi contre les attrouppements dans les halls des HLM, ça me rappelle l'article 16 du Code Noir : "Défendons aux esclaves appartenant à différents maîtres de s'attrouper le jour ou la nuit". Même credo pour Sarkophage : il codifie l'esclavage ! »


                                                          * * *


Les études m'ont appris à être autodidacte. Durant le secondaire, j'ai toujours soumis à la question la légitimité des « programmes » dont on entendait me gaver comme une oie. Pourquoi m'imposer l'anglais — baragouiné déjà par tous — et non la langue d'une minorité menacée ? Pourquoi s'appesantir sur Louis XIV et faire l'impasse sur la guerre d'Algérie ? Pourquoi Salvador Dalí et non Nicolas De Staël ? Michel Tournier et non Blaise Cendrars ? Les maths et non l'harmonie ? L'économie et non la linguistique ? Sous la vigilance bienveillante de mon père, je pus décrocher du cursus scolaire pourvu que je m'instruise par moi-même, au gré de mes engouements. J'assurais tout juste la moyenne et séchais un maximum de cours chiantissimes. En solitaire, je naviguais au cœur.

Dans le supérieur, suivre mes passions passagères n'était plus de mise : il me fallait empocher un vrai diplôme. Je voulais en effet devenir journaliste, mais sans passer par les filières des fils-à-papa prétentieux ou des fils de pauvres, teigneux et revanchards. La fac me permit de mettre à profit l'indépendance intellectuelle que j'avais acquise ; quatre ans plus tard, j'empochais une maîtrise de socio avec mention. Mon père ne tarissait pas d'éloges — il décida de continuer à me soutenir financièrement jusqu'à ce que je trouve ma voie. Confortable, je m'engageai alors sans conviction dans la recherche et boudai les concours. J'hésitais entre la philo et l'ethno, entre ma solitude de célibataire et la médiocrité de couple, entre mon avenir et mon passé… Mon paternel m'ankylosait avec trois mille euros par mois. Il réglait mon loyer, ma bouffe, mon sport, mes vacances, et la psychanalyse dont j'avais besoin pour lui dire enfin « merde ! » Las ! Il comprit : « bonne chance ! » — et augmenta mes gains ! Con de père. Con de Freud.

Ma mère, déjà, avait été sauvée de la misère noire grâce à lui. Elle était la beauté que l'on cherche ; il était la connaissance qui paie. La branche maternelle de ma famille bénéficia de cette union accidentelle. L'argent circulait, mes cousins allèrent dans des établissements privés tout en se coltinant la France d'en bas et la malvie de quartier. Ma tante ne voulut jamais déménager. Elle continuait d'habiter son taudis de banlieue rouge, de côtoyer les laissés-pour-compte, de rouspéter contre les vandales des boîtes aux lettres et le tapage nocturne des voisins. Elle cachait la fortune que ma mère lui reversait, coupable de s'être arrachée de la crasse natale. Je l'enviais, parfois, cette drôle de tata sainement effrayée par les relâchements de la vie facile. J'ai longtemps désiré être comme elle : accro à l'indigence. Connaître la peur de manquer, le garrot des fins de mois, l'apaisement du prêt, de la paye, de la prime. Et surtout, la rage au corps, la faculté d'insurrection.


                                                          * * *


Selon ces trois peuples, la naissance du langage remontait aux temps immémoriaux où le soleil fit se refléter le monde concret dans Nwen, l'océan matriciel. Ce dédoublement donna la parole aux hommes sous la forme de millions de poissons-chats, dont chacun gardait en silence un mot universel. Nul pêcheur ne devait en capturer sous peine de perdre irrémédiablement la dénomination du réel qu'ils cachaient. En revanche, tous pouvaient jouer avec, ce qui rendait les silures-mots fertiles et foisonnants ; alors seulement, quand des enfants ou des vieillards ne trouvaient plus un mot, il leur suffisait de se baigner dans Nwen afin que son silure vînt gracieusement le leur souffler à l'oreille.


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« Putain ! », « ¡ coño ! », « fuck ! » : pourquoi le langage baigne-t-il trivialement dans le sexe ? — « Parce qu'il en vient ! », me répondit un jour Nourou Tall. Le langage est transgression par essence, désir d'entrer en l'autre, d'en être. Fornication. Les petits jurons de la vie quotidienne n'expriment pas de quelconques mouvements d'humeur, mais notre intention profonde : revenir dans le ventre, atteindre l'autre jusqu'aux tréfonds. À ce jeu excessif, les chanteurs sont les plus forts, et tout le monde devrait chanter ! Écrivains, communicants, pondeurs de discours, traficoteurs de sens, tous ceux qui manipulent les mots manipulent les corps. La généalogie des langues et celle du vivant donnent les mêmes arborescences. Point commun entre ces deux dimensions : l'attraction sexuelle. Nervures aléatoires, fractales et chaotiques ; celles des traînées d'eau, de l'embranchement des fleuves et des rivières. Génétique du verbe. Linguistique de la défonce.


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« En plus d'être la langue d'unification de l'ÉFAN — l'État fédéral d'Afrique noire — l'Amoudé est le véhicule sacré de la création collective et de la justice-vérité, les deux conditions […] de la paix par les peuples et pour les peuples, non par la répression armée et pour les multinationales ! […] L'Amoudé n'a pas de contenu doctrinal : c'est un élan collectif, un abandon à la nature et à la vie, une parole partagée ayant la justice-vérité pour intention constante. Mais l'Amoudé est d'abord le résultat de ce que les amoudophones font. Ceux qui parlent l'amoudé-langue façonnent l'Amoudé-force par leurs propos, leur conduite et leurs actes. Ceux qui parlent l'amoudé-langue sont donc coresponsables et cocréateurs de cette effusion interculturelle et positivement mondialisatrice. C'est pourquoi l'Amoudé ne saurait relever d'un apprentissage, d'un stage linguistique ni d'un diplôme universitaire : l'Amoudé réclame votre âme et votre chair. […] Utopie, vous dira-on, afin que vous vous pliiez à la sinistrose de masse ?… À ceux qui l'accusaient d'utopie, Cheikh Anta Diop répondait : "Puisque c'est au nom du réalisme que l'on a conduit l'Afrique à son état actuel, n'est-il pas grand temps de devenir utopiste ?" »


                                                          * * *


« Mon vieil Herkhouf, toi qui es désormais possédé par l'Amoudé plus que tu ne le possèdes, te voici la proie de toi-même, et le prédateur de nul autre. Te voici jouant, chantant, t'élançant sans égoïsme vers ton semblable pour le combler de l'énergie amoudéenne. Les rêves que vous partagerez deviendront le réel ; la langue que vous partagerez n'appartiendra à personne ; les actions que vous partagerez fabriqueront vos rêves. […] Aussi bien l'énergie amoudéenne crée-t-elle de la bienfaisance quand la vérité des palabres lui dicte son devoir, aussi bien monte-t-elle l'échelle de la violence dès que ses serviteurs s'étourdissent à se créer des ennemis pour chasser à l'extérieur d'eux-mêmes. Ceux qui tentent de contrôler l'Amoudé pour envahir et piller périront par le feu de la terre avant qu'ils n'en épuisent les ressources. L'Amoudé ne peut être maîtrisé : c'est l'Amoudé qui maîtrise. Mais à l'inverse, ceux qui s'enivrent de l'Amoudé et lui sacrifient leurs racines périront par le feu du ciel avant qu'ils n'en épuisent les rêves, comme les fils de Gwalabi qui troquèrent leur passé pour atteindre les étoiles. Nulle histoire ne commence à partir de l'Amoudé : c'est l'Amoudé qui commence à partir d'une histoire. »


                                                          * * *


Un vent d'est, lourd de sable, s'abattait sur Kerma. Elle courbait l'échine sous les rafales qui violentaient ses flancs, la nimbaient d'une poussière flamboyante et dorée, lui hurlaient de se montrer moins fière si elle espérait revoir le Soleil poindre au-dessus de Deffufa — le temple en brique crue qui la dominait nuit et jour. Aussi attendait-elle, immobile, la fin de la tempête qui travaillait la plaine. Les palmiers se tordaient de douleurs ; les sycomores et les acacias, de rire, en abritant le temps d'une trêve les fauves et les antilopes de la savane. Près des rives, le vent flanquait des trempes aux oiseaux migrateurs. Les autruches en réchappaient en gardant le profil au plus bas. Par la force des choses, Kerma accueillit ses hôtes prestigieux sans fastes ni pompes, humblement : dans les beuglements du bétail affolé qui s'élevaient des enclos. Les gardiens de la porte ouest ne s'entendaient même plus parler.

Les quatre caravanes égyptiennes avaient dépassé la troisième cataracte du Nil après un périple de plusieurs semaines. À leur tête : Herkhouf, gouverneur d'Assouan, emmitoufflé dans une tunique de lin rouge écarlate qui ne laissait paraître que ses tresses et son visage noir. Ce haut fonctionnaire du pharaon pénétrait dans Kerma pour la quatrième fois ; la cité nubienne allait lui fournir les peaux de léopards, la gomme et l'or — la si précieuse chair des dieux.


                                                          * * *


Pendant qu'Amara parcourait le texte, Lamine lui précisait que Voyage en Égypte et en Syrie était un ouvrage de Constentin-François Chassebœuf, Comte de Volney, membre de l'Académie française, pair de France, professeur d'histoire à l'École Normale Supérieure, ainsi que antiesclavagiste et intellectuel républicain — ce qui ne gâchait rien. Un libre penseur de haute érudition, helléniste, arabisant, ami des grands esprits de son temps. Il s'était rendu en Égypte et en Syrie autour de 1784, autrement dit en pleine période de traite négrière. L'extrait traitait des Coptes, un peuple de Chrétiens égyptiens dont Volney notait : « Tous ont un ton de peau jaunâtre et fumeux qui n'est ni grec ni arabe ; tous ont le visage bouffi, l'œil gonflé, le nez écrasé, la lèvre grosse ; en un mot une vraie figure de mulâtre. J'étais tenté de l'attribuer au climat, lorsqu'ayant été visiter le Sphinx, son aspect me donna le mot de l'énigme. En voyant cette tête caractérisée nègre dans tous ses traits, je me rappelai ce passage remarquable d'Hérodote, où il dit : Pour moi, j'estime que les Colches sont une colonie des Égyptiens, parce que, comme eux, ils ont la peau noire et les cheveux crépus. C'est-à-dire que les anciens Égyptiens étaient de vrais nègres de l'espèce de tous les naturels d'Afrique. » Amara releva la tête pour prendre une ample respiration ; sa surprise était manifeste : « Alors y avait des Blacks en Égypte, avant ?
— Toute la haute société était nègre, oui. L'Égypte est en Afrique, hein, j' te l' rappelle…
— Ouais mais les pharaons, là, c'était des Rebeus, pas vrai ?
— Dans Astérix et Cléopâtre, certainement : version conforme à la falsification de l'Histoire que l'on fait apprendre aux petits Français. Dans la réalité, certainement pas : l'arrivée des Arabes en Égypte remonte à 639 après J.-C., et le début du déclin de l'Égypte commence en 525 avant J.-C. !
— Avant J.-C. ?… fit lentement Amara, la voix filante.
— Mille ans d'écart, ha ! Bye-bye Astérix ! Bye-bye Le Prince d'Égypte, Les Dix commandements, bref tous les péplums avec musique et pharaons façon Mille et une Nuits !
— Mais… mais alors Toutankhamon, Ramsès II, les pyramides, tout ça, c'est…
— … une civilisation négroafricaine, exactement ! Une puissance noire ! La plus grande de tous les temps : trois mille ans de culture keubla, Amara !
— J' peux pas l' croire !!
— Et pourtant les anciens Égyptiens étaient de vrais Noirs, comme toi et moi ! C'est ce que les anciens Grecs affirmaient sans en faire tout un plat ! C'est ce que Cheikh Anta Diop prouve magistralement dans ses recherches. Il voulait décoloniser les esprits… Seulement voilà ! la négrophobie est insidieuse : elle a contaminé l'éducation…
— J' peux pas l' croire !! Personne ne dit tout ça… Si tu descends dans la rue, tout le monde répète que l'Égypte des pharaons, c'est une civilisation euh…
— … sémite ? Caucasienne, pendant que tu y es, ha ! Amara, tout le monde est leurré dès le landau, même nos propres frères ! Tiens ! regarde la coiffure des princesses égyptiennes : des cheveux crépus finement tressés, comme les Africaines d'aujourd'hui ! Aucune Arabe ne peut se faire des nattes comme ça !
— C'est vrai…
— L'Afrique est balkanisée, sudaméricanisée par l'Occident — jusque dans sa mémoire ! Et pour taire les scrupules, les connards chantent "We are the World" Ha ! "We are the World" : tu m'étonnes que Gap et McDo, ils en rêvent !… N'oublie pas que la traite des Noirs n'avait toujours pas été reconnue "crime contre l'humanité" quand Abiola a été assassiné… en 1999 ! La seule chose qu'ils savent faire, c'est parler de la "dette" africaine !… Alors que ce sont bien les Africains qui méritent des réparations, pour leur double holocauste — la traite esclavagiste et la colonisation ! Tu dois devenir réparationniste, Amara, dans tes textes ! Pas de réparations = pas de réconciliations !
— Donc le Sphinx, là, c'est un colosse black ?! interrogea l'autre, l'idée fixe.
— Attends, je vais te montrer… » Lamine chercha hâtivement une photo dans l'un des livres sélectionnés par FX. Quand il l'eût trouvée, il désigna le miroir mural — qui reflétait Amara. » Regarde le grand Sphinx de Gizeh dont parle Volney, taillé en plein roc… Dix-sept mètres de haut, trente-neuf de long, vieux de plus de quatre mille six cent ans… Et maintenant regarde-toi…
— Putain ! On se ressemble trop, j'avais jamais remarqué !…
— Même bouche pulpeuse, mêmes joues croquantes, mêmes pommettes hautes, même expression gracieuse et zen… C'est le pharaon Khéphren, un Négro de chez Négro, et tu lui ressembles comme deux gouttes d'eau, ma panthère ! Ton père est Peul : Khéphren est peut-être son ancêtre, qui sait ?…
— Et le nez ?…
— Il a été détruit, au Moyen Âge…
— Ah bon ? Je croyais que c'était Obélix… blagua Amara pour souffler un peu, son cœur l'étrillant.
— Eh bien y eu pas mal d'Obélix pour casser les nez gênants de pas mal de statues, crois-moi ! Les nez grecs ou romains, ils ne posaient pas autant de problèmes !… Le nez du Sphinx, il dort aujourd'hui au British Muséum : pas question, bien sûr, de le restituer à son propriétaire, ou ne serait-ce qu'un moulage ! Un Bantou monumental au milieu des pyramides : tu imagines la gueule des touristes qui veulent continuer de croire que la population actuelle de l'Égypte est la même qu'il y a quatre mille ans ?!
— Et c'est qui qui l'a shooté, ce nez ?
— Un émir… Il a ordonné qu'on le dégomme au canon…
— Un Arabe ?
— Amara, les Arabes eux aussi mettent les Noirs dans les fers…
— Ouais, je sais…
— Ce sont d'ailleurs les derniers vrais esclavagistes d'aujourd'hui, au sens strict, je veux dire ! En Mauritanie, esclaves et serviteurs noirs restent sous la domination de leurs maîtres malgré une loi d'abolition de 1981, qui n'a fait l'objet d'aucune mesure d'accompagnement !
— Et ces esclaves, ils sont nombreux ?
— Un tiers de la population, Amara !
— Un tiers ?!
— Et y a pas qu'en Mauritanie ! Au Soudan, par exemple, ce sont plus de cent mille Noirs proprement mis en esclavage par les Arabes, surtout des femmes et des enfants ! Chaque année, des organisations non gouvernementales rachètent plus de vingt mille esclaves à leurs maîtres pour les libérer ! Tu parles d'une sale blague ! Ça encourage de nouvelles razzias et ça contribue à créer une demande sur le marché !
— Au Soudan, tu dis ?!
— Khartoum mène une guerre sainte islamique — un jihad si tu préfères — contre les populations noires du Sud. Il s'agit d'un véritable génocide : plus de deux millions de Noirs tués ; plus de quatre millions de personnes déplacées, la plupart esclaves, justement !
— C'est ouf !… Mais… Et le Coran dans tout ça ?!
— Le Coran a hérité du racisme judéochrétien, Amara ! Quand tu penses que l'Afrique est en train de s'islamiser à fond, c'est proprement démentiel !
— Ouais, neuf Musulmans sur dix au Galsen [Sénégal]…
— Tu te rends compte !? Jusqu'à nous donner des prénoms arabes ! Des siècles de mensonges et d'arriération nous ont coupé de nos origines prestigieuses ; et depuis, nous absorbons comme des éponges les doctrines de nos "maîtres à penser", nous nous subordonnons à l'Autre sans aucun discernement ! Le christianisme, l'islam, la République paternaliste, le Capitalisme cannibale… Tous ces fléaux nous aliènent parce que l'apport primordial des cultures négroafricaines a été… a été dénigré ! Au sens propre !
— Mais pourquoi jamais personne ne m'a appris ça, bordel ?!
— À cause du plus monstrueux révisionnisme de tous les temps, Am' ! Quatre siècles de razzias négrières, deux cent millions de victimes, tout cela justifié par l'idéologie raciste de l'infériorité de l'homme noir, que l'on disait "descendu de son cocotier" ! Sauf que de -2000, l'Occident était dans les choux, dans les ténèbres ! Les lumières scientifiques, techniques et spirituelles provenaient alors du monde égyptonubien ! La Grèce lui a tout pompé, tu piges ?… Socrate, Platon, Thalès, Héraclite, Hippocrate, Pythagore… Le soidisant "miracle grec", il vient en vérité d'un plagiat tardif, inavoué, des connaissances des prêtres et des savants égyptiens ! D'ailleurs la palabre et la réflexion étaient si peu familières aux premiers Grecs qu'ils harcelaient leurs plus brillants penseurs, jusqu'à les condamner à mort !
— Ils n'étaient pas habitués…
— Philosophie, géométrie, mathématiques, trigonométrie, architecture, traitement des métaux, chimie, aménagement des cours d'eau, arpentage, euh… astronomie, calendrier, médecine, momification : ces arts ne sont pas nés en Grèce, mais en Afrique, Amara ! En Afrique noire ! Ils ont pris des millénaires pour y mousser : la Grèce a ramassé les bulles ! Idem pour la religion : le dernier jugement, le Paradis, l'invention du monothéisme ou l'affirmation de l'immortalité de l'âme, deux milles ans avant les premiers textes judaïques ! Les religions "révélées" sont toutes nées dans le limon du Nil !
— Comment qu'on se fait berner, ma parole !…
— C'est comme le célèbre "théorème d'Archimède" : trouvé par les Égyptiens deux milles ans avant lui ! "Eurêka ! J'ai pompé !"
— Mes profs d'histoire, je me souviens, ils disaient que c'était la Grèce qui…
— Mais Amara, combien de profs ont lu Hérodote, Diop ou De Quelliand ?! Les professeurs français sont pour la plupart des endoctrinés qui endoctrinent ! L'institution les diplôme pour ce bon et loyal service ! En sixième, les élèves rebeus se prennent tous pour Ramsès II et aucun prof ne vient les démentir ! En terminale, le prof de philo ne jure que par la Grèce antique, "berceau de la rationalité", parce que, même thésard et agrégé, il ignore tout de la pensée négroégyptienne — fondement de la philosophie tout court !
— J' peux pas l' croire !…
— Et Senghor, de lécher les culs plats pour se faire accepter dans le cénacle ! "L'émotion est nègre, comme la raison est hellène" : une connerie de plus, qui a fait le tour des amphithéâtres !
— La raison est "Hélène" ?…
— Oui, "grecque", si tu préfères. "Indoeuropéenne"… Ça signifie : "Quand les Blancs réfléchissent, les Négros dansent !" Dès les premiers négriers, tu vois, on a dû escamoter le rôle civilisateur de l'Afrique… Ci-vi-li-sa-teur !
— Mais pourquoi ?
— Mais réfléchis ! Pour légitimer le commerce triangulaire, pardi ! Pour rendre l'ignominie morale ! L'Europe "civilisatrice" ne pouvait pas accepter l'idée que les "Bamboulas" étaient historiquement responsables de sa propre civilisation ! C'est du pur négationnisme ! Les "africanistes" — les chercheurs étrangers qui étudient l'Afrique noire —, ils ont systématiquement cherché à nier l'origine locale, intraafricaine, des grands empires africains.
— Des empires africains ?…
— Mais oui ! Au temps de Charlemagne, il y avait des empires africains aussi puissants qu'en Europe ! Ghana, Songhaï, Dahomey, Kanem Bornou… On est très loin des petites guerres tribales ou de la misère incurable !… Mais combien de professeurs enseignent à leurs élèves Tombouctou, Gao, l'empire du Mali — fondé par Soundyata, l'infirme — ou les constructions cyclopéennes du Zimbabwe ?! Non : la seule image de l'Afrique d'avant les colonies est celle d'un continent inintéressant, qui aurait végété en marge de l'Histoire ! Petites tribus primitives, petits rois… Tiens, ce mot : "tribu" ! Il sert à désigner de grands peuples africains : les Peuls du Sahel, les Malinkés de Guinée, les Haoussas du Nigéria ou les Zoulous d'Afrique du Sud, tous infiniment plus nombreux que les Islandais, les Corses, les Flamands et les Wallons d' Belgique ! Mais voilà ! on parle de "peuples" pour ces derniers, seulement parce qu'ils sont européens — sous-entendu : d'une humanité supérieure par rapport aux "tribus" nègres ! Est-ce qu'on parle de "guerres tribales" pour qualifier les guerres civiles qui opposent les Anglais et les Irlandais ? ou les Albanais et les Croates ?
— C'est vrai, ça…
— Et pour revenir sur l'Égypte pharaonique : c'est le même jeu vicieux sur les mots, les mêmes subterfuges ! Les manuels scolaires, la télévision, les médias : tous perpétuent, mine de rien, les préjugés racistes !
— Et comment ?
— Avant tout, en rejetant l'Égypte antique de l'Afrique ! En l'inscrivant dans la sphère géographique du Moyen-Orient, dans la rubrique "Moyen-Orient"… Et puis aussi en la métissant de façon délirante pour en diluer la noirceur… Sans le savoir, ils suivent la même ligne que les idéologues eurocentristes : Gobineau, Hume, Hegel, Lévy-Bruhl, illustres pros de l'enculerie antinègre ! Comme quoi les Noirs n'ont jamais fait avancer l'Humanité, ne sont capables que de danser, "wigoler" et jouer du tamtam ! Comme quoi les Noirs sont donc plus proches de l'enfant ou du singe, qu'ils méritent au fond leur sort d'esclaves, leur mise sous tutelle ! Voilà pourquoi le Sphinx, si nègre, n'a jamais retrouvé son nez !!
— C'est dément !…
— Tiens, écoute un peu Hegel : "L'Afrique n'est pas une partie historique du monde. Elle n'a pas de mouvements, de développements à montrer, de mouvements historiques en elle ; c'est-à-dire que sa partie septentrionale appartient au monde européen ou asiatique ; ce que nous entendons précisément par l'Afrique est l'esprit anhistorique, l'esprit non développé." Ce mythomane est adulé par l'Université depuis deux siècles ! C'est la coqueluche des eurocentristes de tous bords… […]
— J' peux pas l' croire…
[…]
— Leçon n°2 : dans toute la presse grand public, dès qu'on parle de l'Égypte antique, on convoque des gardiens du temple pour en gommer la négritude originelle ! Mais cette malhonnêteté s'avère de plus en plus périlleuse, parce que les travaux de Cheikh Anta Diop ont été approuvés par tous les spécialistes objectifs, sérieux, nonaveuglés par le racisme…
— Alors ?
— Alors pour continuer de falsifier l'Histoire des Nègres, la dernière mode des révisionnistes consiste à lâcher du leste… Une goûte de vérité dans un océan de mensonges !
— C'est-à-dire ?…
— Eh ben, on parle désormais de "Pharaons Noirs" dans la presse ou à la télé, figure-toi ! Mais seulement à titre de curiosité de l'histoire pharaonique, c'est-à-dire circonscrits à Méroé, dans le Soudan actuel…
— Là, tu m'étonnes qu'ils étaient blacks !…
— C'est tout à fait ça : impossible à démentir ! Donc on focalise sur les rois nègres de Karthoum et de Méroé, la XXVe dynastie, la "dynastie éthiopienne" ! Ça permet de dénigrer le restant de l'empire égyptien ! Pour blanchir le Sphinx ! Les "experts ès dénigrement" mettent de côté les preuves linguistiques, historiques, artistiques et culturelles qui attestent que les bâtisseurs des pyramides et les dirigeants de l'Égypte appartenaient à une civilisation négroafricaine ! Les têtes négroïdes sont supprimées, les nez remodelés, les photographies prises sous des angles trompeurs ou avec des filtres. Un véritable génocide culturel, Amara ! »


                                                          * * *


Les infos de treize heures offraient un spectacle macabre. Élevages de poulets décimés, bétail affamé, récoltes détruites, feux de foret. Même les lignes du glorieux TGV étaient perturbées à cause des branches d'arbres rompues par cette nature vengeresse qui se refusaient obstinément à la possession productiviste et à la maîtrise technicienne. Tout le monde volait au secours de tout le monde dans le dévouement et le système D les plus improvisés. Les familles se bousculaient dans les bureaux pleins à craquer des pompes funèbres ; on appelait les collègues de province pour livrer des corbillards. Le malheur des uns faisant la fortune des autres, les propriétaires de viagers se renseignaient auprès de la police sur l'état de leurs « mises ».

À la télé, un responsable du Samu parlait d'« épidémie de coups de chaleurs » : eu-phémisme censé dédouaner l'incurie et la gestion scandaleuse du ministère de la santé. Comme toutes les estimations puaient la magouille, nul ne saurait le nombre exact de victimes. 15 000 ? 713 705 ? Qui pourrait donc trancher ? Les meilleurs observatreurs étaient encore ces papis et mamies morts que l'on entreposait, faute de glace, dans les grands frigos de Rungis habituellement destinés aux viandes animales. Langue et mâchoires soudées, banquise au cœur, peau de givre. Certaines familles ne prirent pas la peine d'aller les chercher, laissant aux médecins légistes et aux bouchers les frais de la décongélation. En France, le culte des ancêtres était passé de mode depuis la mort de Victor Hugo. En Afrique, les Vieux prenaient une majuscule.

On n'assistait pas à une « épidémie de coups de chaleur » : on assistait à la fin du monde occidental, aussi « rentable » et « développé»  fût-il. La canicule en faisait transpirer l'immense régression spirituelle, d'ordinaire masquée par le show complaisant des désastres d'ailleurs. Elle révélait en dix jours ce que les délabrements de l'éducation, de la justice, de la sécurité sociale, de l'esprit civique et des terminaux d'aéroport n'avaient pas réussi à montrer : la culture de haine que la barbarie marchande instillait dans les corps. C'était donc cela, la France qui jadis prétendait civiliser les indigènes ? se demandait Atë-Maïs. Des citoyens en guerre, des familles pulvérisées, des vieux parqués dans des hospices qui terminaient sans reconnaissance ni amour. Et, dès que le climat se durcissait, dès que les cotes d'alerte et les pics de pollution atmosphériques étaient franchis : plusieurs milliers de tués, à ne plus savoir quoi en faire. Cela n'empêchait pas l'industrie automobile de prospérer, les usines de souiller sols et rivières, le kérosène des avions de gâcher le ciel. Cela n'empêchait pas la morgue et l'esprit de domination. Avec l'économie aux commandes, la fête s'avérait compromise, le mur se rapprochait fatidiquement.


                                                          * * *


Alex rêvait debout, auprès d'Amara — monarque, étoile, khalife. Ses ongles s'enfoncèrent dans les tresses impeccables et récoltèrent, en une moisson lente et jouissive, les cents milles frissonnements. L'autre se laissait puiser, vulnérable ; le régal dissipait l'effroi. Elle huma le parfum du garçon, le musc subtil des muscles, le toiletté du grain, l'arôme tout africain d'une sudation qui fleurait bon l'ananas, le gingembre et l'oseille rouge. Alex s'abandonnait à l'exotique partenaire de ses phantasmes qui, miraculeusement ivre, avait gagné en consistance entre ses bras délicats. Il la considéra, lui écarta une mèche fondante, l'embrassa à l'orée des paupières, dévala jusqu'à la bouche offerte. Elle sentait sous sa peau sensuelle un djembé qui tambourinait fort. Une rassurante impression de déjà-bu s'emparait de leurs corps. Le chant des oiseaux matinaux ne put bien sûr les désunir. La rosée revivifiait soigneusement le colza, les résineux, la prairie, hectare par hectare. L'aurore, du mauve plein les soutes, mordait déjà sur la nuit noire.


                                                          * * *


« Tu es encore trop jeune pour qu'une morale gère à ta place les extases et les flottées de larmes. Je ne te montrerai pas la voie, ma Mélangée. On ne montre jamais la Voie, mais son propre cheminement dépouillé des tracas, des faiblesses. Je t'écrirai simplement l'évidence de nos sourires, l'intensité de nos regards et de nos tutoiements. Je t'écrirai le souvenir de ta peau de femme sous ma paume imbécile. Y voyais-tu un sortilège ? — C'était la peur et l'émotion. Y sentais-tu un magnétisme ? — C'était, à frôler ton corps de nacre et d'ombres, ma gratitude tremblante, le tempo de mes brûlures. Tu m'as marabouté, mais cela ne te concerne en rien : n'écoute que ton corps. Laisse tes sentiments parler, laisse ton abandon t'instruire. Do you overstand ? Quand on aime, il faut partir. »


                                                          * * *


Il ondule à présent dans l'ondulante, une paume sur sa nuque, les yeux clos. L'album afrorésistant « 2 MBoup » remixait avec du Jimi Hendrix les voix rares de Ndeye Sokhna — la mère de Youssou NDour — et celle d'un griot de Gueule Tapée prénommé Abdoulaye. Les rythmes xiin, yéla et djem beseng accompagnaient le calypso des hanches. « Messali ! dit-elle, une pudeur sucrée dans le ton. Tu es bon, là !… Tu es booon !… » Elle croisait les jambes autour de sa taille afin de le retenir, l'étau lui laissant seulement de quoi cambrer les fesses pour l'élan et plonger en elle pour l'extase. Bouches entrouvertes ; dents contre joues, à mi-morsure. Sa verge s'en vient d'une lourdeur lascive, s'en va jusqu'au gland dur, énorme et palpitant à fleur de lèvres. Ils s'embrassent, se mbalaxent. Leurs langues, leurs sexes, leurs nerfs fusionnent. Le bongo s'accélère sur un air de gumbe. Les ongles griffent ; Hendrix déconne. Les bourses dansent et cognent contre le cul mbeng-mbeng ébranlé de secousses, qui se décontracte, qui s'emballe, se reprend. Elle se fait subitement retourner et meurt à quatre pattes dans un râle. Du nombril aux reins, son collier à la taille tremble de toutes ses perles sur les hanches évasées.


                                                          * * *


L'été s'achevait dans un septembre en fleurs. Des pâquerettes surtout, aux corolles roses et blanches et à l'odeur amère. Les pigeons avaient cessé de plébisciter l'amour. Le soleil, redevenu débonnaire, circulait dans les bas reprisés des nuages. Les ravines et les lits de fleuves écoulaient leurs vins de velours. Les thermomètres n'étaient plus consultés par personne : il faisait idéal. […]

Paris aussi allait roussir. Dans un parfum d'oxyde de carbone, de marne et de piscine. Dans les balais d'oiseaux, les immeubles moirés par la réverbération des lumières chaudes. Des enfants de toutes les couleurs s'étaient approprié le Jardin d'Acclimatation pour le weekend. Ça braillait, ça pleurnichait, ça se fendait la poire.


                                                          * * *


Je cite Frantz Fanon de mémoire : « Chaque génération a sa mission ; elle doit la servir ou la trahir. » J'appartiens à une génération renégate. Agitée par dix mille envies mais sans une once de désir. Notre fausse euphorie de gestionnaires n'est qu'une hystérie banalisée, le cul entre deux zappements. La télé putassière nous a tant décervelés, la pub tant formatés, le cynisme mercantile tant cannibalisés, le flicage obsessionnel tant phagocytés, le stress de la précarité tant désolidarisés, la hantise du sida tant désérotisés, les divorces et les haines de famille tant abasourdis, que sept couches de crasse névrotique viennent alourdir nos corps en plus de celles léguées par des aînés moins morts ! Nous sommes l'Occident qui s'effondre, le nihilisme vainqueur du contrôle à tous crins. Ô tourterelles, vos ailes ! Un troupeau de zombies, sans attaches ni ferveur, qui se laisse pourrir, embrigader à vie.

Nos aînés parlaient d'or, il n'y avait pas à discuter. Le suc de la vérité jaillissait de leur bouche mellifère ; nous devions gober ce nectar sans remettre en doute ses vertus nutritives. Ils nous donnèrent leur bonne conscience de gauche comme du pain béni, agrémentée de laxisme, d'utopies sociales et de belles tournures rhétoriques. Résultat : le totalitarisme libéral nous a tous bouffés crus ! Leurs -ismes prémâchés nous ont refilé l'asthme. Les anciens tiersmondistes glorifient Elf-TotalFina ; les anciens Maoïstes ne savent plus à quel saint se vouer. Le féminisme devait émanciper l'Occidentale : les communicants l'ont crucifiée sur des affiches obscènes avec le logo « pute ». L'échangisme collet monté imbrique sans effusion les viandes. Le mur de Berlin a enseveli le communisme ; le trotskysme sympatoche prend du bide ; le syndicalisme merdouille.

Ô j'accuse ! Oui, j'accuse nos parents de nous avoir donnés aux ogres ! Humiliés de voir leurs grandes certitudes réduites en bouillie par le culte de l'argent, honteux d'avoir milité pour des idéaux qui révélèrent brutalement leur face hideuse, ils nous ont dit « démerdez-vous ! » après avoir rabâché « nous avons tout pensé pour vous ! » Ils nous ont livrés à l'avalanche libérale sans la moindre protection ! Plus de critique ni même de mise en garde : les parents s'en foutaient, les enfants apprenaient. Nous étions sans défense devant L'Amour du risque (« Johnatan et Jennyfer, les justiciers milliardaires »), devant Pretty Woman («La Pute et le Capitaliste »), devant Le Cercle des poètes disparus («Consommez les petits bonheurs comme des m&m's ! »). Nous nous faisions endoctriner en famille, et personne ne bronchait parce que personne n'osait proposer d'autres vues. Lâcheté des vexés, qui préfèrent sacrifier leurs rejetons plutôt que de les munir de hargne et d'armures. On aurait dû faire de nous des irréductibles, non des mollasses ; des passionnés, non des gloutons.


                                                          * * *


Branlebas de combat à TipTop Productions : filmé en direct, l'accident avait bénéfiquement impressionné les téléspectateurs, mais il fallait remplacer de toute urgence l'oracle chinois. On affréta un hélicoptère afin d'amener sa doublure, Nesam Ratriravu Kryiasamsara le fakir. Pour le nom, ils avaient dû s'y mettre à plusieurs.

Le chef décorateur avait réussi à hindouiser la roulotte de la régie avec des costumes du bal, des outils de paysans, des idoles en plastique. « Il me faut un masque à gros yeux et dents longues, paniquait-il pourtant. Et puis une statue d' Çiva, avec plein d' bras ! » On manquait aussi de caméras pour équiper la nouvelle roulotte. Les producteurs gueulèrent sur le réa, le réa sur les techniciens, les techniciens sur Emmanuel, l'accessoiriste : — « Mais qu'est-ce que j'y peux, moi, si l'aut' i s'est calugé dans l' fossé !? »

Hermann Forel s'entraînait à prononcer « Nesam Ratiravu Kryiasamsara » ; sa coach personnelle lui massait la nuque et susurrait « Voilà ! Super !… » pour le motiver. Escorté par une maquilleuse et un cameraman depuis Argenteuil, le fakir bollywoodien rejoignit la Caravane en fin d'aprèsmidi. Il commença l'émission en vomissant partout  — le mal d'hélico. Un reportage sur le « quadragénaire originaire du pays des Tamouls et du Val d'Oise » passait à l'antenne tandis qu'on lui changeait sa tunique. « C'est bon ?! On peut tourner, maint'nant ?! s'énervait le réa. Nadine, faut r'toucher le brahmane, là ! Tu vois pas qu'i brille !? »


                                                          * * *


Ils ne portaient aucun grigri : les mystères persistaient en eux. Aucun boubou non plus : que de l'efficace pour la jungle. Ils chantaient. Leurs visages avaient pris des teintes de feu sombre, des traits de fauves, des yeux sourciers. Les moustiques s'abattaient sur cette suée chaude en meutes de poissons volants. Alentour, s'enchevêtrait la folie verte de la vie, grouillant d'éclats de singes, de bestioles stridulantes et joueuses, de pépiements surnaturels. Marche à n'en plus finir s'enfonçant au milieu d'autre part. Vision affaiblie par la fatigue et les huppes aux couleurs provocantes des oiseaux. Un million de racines enlisaient leurs bottes mais ils persévéraient, plus acharnés qu'elles, plus serpents. Le festonnement des lianes surchargeait la voûte vierge — arbres étranglés toutes griffes dehors, branches pendantes. Un monde mauve et inviolé. Une orgie de puissances et de ruses. La moindre épine semblait fatale. […]

Le tarmac avait été monté à toute hâte dans le brouillard bleu déteint de la plaine. Les six guérilleros marchaient depuis le décollage, entourant Messali. Nul fusil, nulle sagaie à destination d'homme : la parole et le silence, seulement. L'aube immense. Ils passèrent la vibration d'entrée de four qui durcissait la savane. Ils passèrent les palmiers rôniers au tronc renflé, aux grappes oranges. Ils évitèrent les feux de brousse et les villages, mais des enfants exaltées accourraient pour toucher le géant noir. […] Ils passèrent l'horizon sanglotant tout son pourpre, la mise en bière d'une nuit féroce, la mise en croix des crocodiles. L'herbe couleur de lion qui chatouillait les baobabs, fossilisés en plein rire. Les graminées hautes, inclinées par on ne sait quel vent. La guerre sainte des papillons sauvages. […]

Des nimbus prenaient corps dans la pâte poudreuse et rose qui enveloppait la luxu-riance. Houle immobile et verte ; concentré d'émeutes animales, de fruits brisant les calibrages et nourrissant les lémuriens. Bout de sylve humide, obscure, diamant — réserve de mystères assiégée de parfums d'alcools. Ô carnavals d'oiseaux-fleurs ! Ô sueurs ! Fournaise d'arbres tropicaux aux gestes bizarres, d'aigrettes jaune safran, d'ipécas, de sépales saumâtres comme des huîtres énormes.

Messali et ses compagnons n'étaient plus seuls, égarés dans la chaleur éprouvante. Les chefs de la résistance africaine étaient sortis de l'humus noir pour marcher avec eux ! Les frères égyptiens Kamosis et Ahmosis, le roi Touré Samori, le roi Glélé, son fils Béhanzin avec son contingent de quatre mille amazones, l'empereur Chaka, Patrice Lumumba, Toussaint Louverture de Saint-Domingue, Ruben Um Nyobé du Cameroun, les assassinés anonymes, les trahis par les hyènes, les massacrés malgaches de Moramanga ! […]

Gravir Elzima, envallonnée de jungle, le coupecoupe à la main. La voussure des bran-ches filtra l'épais soleil en une luminescence améthyste, lyrique et onctueuse, que des parasites s'épuisèrent aussitôt à rembrunir pour colmater le monde. Senteurs des matières mortes remontant de la glaise ocre le long des palmiers lianoïdes. Craquelis des productions ligneuses en perpétuel reboisement. Ténèbres d'émeraude. Un bruit de torrent se rapprochait. Des abeilles et des portequeues noirs zébrés d'azur vibrionnaient autour du crâne de Messali. Il suffoquait. Hier encore, l'air alpestre de la Suisse le faisait renifler. Maintenant, la pluviosité inextricable. Maintenant, la masse exubérante d'un sousétage en larmes. Twa, au-devant, chantait en amoudé.

Il fallait au moins être sept pour espérer garder son calme. L'écosystème lançait contre eux la population stratifiée des perroquets, des singes. La pente était abrupte ; l'atmosphère, étouffante. Même les arbustes piquants et décolorés en voulaient à leur peau ! Pourquoi pas de panthère ? À chaque enjambée, la faune se simplifiait et la flore s'amplifiait d'une fournée plus grasse. Cauchemar invérifiable, impressions sexuelles, oppression de forêt. Ô figuiers étrangleurs ! Ô vivres ! Ô marigots ! Racines emmoussées de jade. Rideaux de feuilles ombrophiles aux verts des vieilles tapisseries. Troncs d'arbres cyclopéens à contreforts, en enfilades. Le ronflement tumultueux d'une cascade charria soudain tout le décor. Twa hurla pour prévenir les autres. Le jour ne tombait pas : il se jetait féeriquement dans le vide ! […]

La lisière brutale de Morimo surplombait un spectacle au-delà de l'imagination. « Yul nwi tyara !! Toro tyara !! » Vu d'en bas, les sept hommes et femmes apparurent à hauteur d'érosion, face au ciel gris perle. Deux niagaras gigantesques surgissaient des falaises, dégringolaient à pic le bariolage noir et blanc du relief pour revenir à Nwen ! La mer éternelle s'étirait à perte de vue. Lac de mercure, étendue enrobée de jungle. « Yul nwi tyara !! Toro tyara !! » Vu d'en haut, une ville s'involvait en longueur au pied d'Elzima. Ô biosphère ! Ô bigarrures ! Des milliers de gens s'y étaient rassemblés pour célébrer les arrivants. Leur tohubohu de musique, de tambours et de chants remontait les chutes de cristal. « Yul nwi tyara !! Toro tyara !! » L'Afrique renaissait, Messali le voyait.

Il y aurait d'autres Thiaroye, bien sûr. Des mercenaires Guerrier, des fantômes Foccart et des agents Smith pour suicider, soudoyer, criminaliser les réfractaires. D'autres colis piégés pour Eduardo Mondlane, d'autres empoisonnements au thallium pour Félix-Roland Moumié, d'autres grèves d'éboueurs noirs pour Martin Luther King, d'autres tireurs d'élite et de ficelles. Des créatures de Londres, Paris et Washington pour gâcher les présidences. External, la DGSE et la CIA pour éliminer les problèmes ; Le Monde pour couvrir les prochains génocides ; des liasses de billets pour éplucher les frères. Mais il y aurait surtout de nouveaux héros. Des peuples souverains, débarrassés du béton armé, des suceurs de pétrole, des pilleurs d'or, de cassitérite et de coltan. Des peuples éclairés, débarrassés des arrières-pensées ethniques et du néfaste des superstitions. D'autres indépendances, d'autres undergrounds, d'autres mots.

« Yul nwi tyara !! Toro tyara !! » La foule libre se faisait griot. Dans le balai des lucioles et des étoiles naissantes soulevé par l'alizé, elle épousait tout l'univers. Ô l'art oral ! L'imprégnation saine des forces et des sens ! Chaque écorché vif devenait conteur ; chaque être nommant, narrataire. Deux astres, aucun nuage. L'eau embrasée de rides rougeoyantes, la terre lisse assaillie d'éclairs, l'horizon de collines violettes lavées d'averses et d'électricité, toute l'acrobatie affolante de la nature rentrait avec fracas dans les yeux de Messali et l'avivait de l'intérieur. « Yul nwi tyara !! Toro tyara !! » clamait-il à son tour, d'une voix à lever les tornades. Il ouvrit les bras vers le lumineux monde et, dans une dernière envolée d'amour, s'y dissolut.


                                                          * * *


« La mort est devant moi aujourd'hui ; l'odeur du lotus et de la myrrhe flatte déjà mon tombeau, et ma bouche s'approche de l'ultime ouverture. Une question pourtant me hante, à l'orée d'une vie d'ardeurs sans compromission aucune ni turpitude. Or, cette question détestable, toi seul peux y répondre, pilleur — ce qui apaiserait mes errements de fantôme, mon long piétinement. Ô la mauvaise énigme avant l'Amoudé vainqueur ! Ô le problème me disloquant à la surface de moi-même ! Jamais ne se la pose le poussin qui pépie dans sa coquille. Mais nul œuf ne m'attend, et le dieu, vivant de vérité, n'a point condensé ses étincellements en mon cœur peu lucide ! Jamais ne se la posent les herbes qui verdissent. Mais il n'est que la Très-Verte pour me verdir l'âme, et la durée, criante de vérité, n'a cessé de dépraver tous les bonheurs salés qui me tenaient au corps ! Ô pilleur, qui étais-je ? Qui étais-je, en deçà de mon nom dans la coupe d'albâtre ? Qui étais-je, authentiquement ? Qu'étais-je donc ? »




Argumentaire éditeur


En kidnappant un marabout sénégalais pour d'obscures raisons, Amara et Manu n'imaginaient pas ouvrir une brèche africaine en Occident. Jeune recrue de Sciences-Po grâce aux nouveaux quotas, Alex s'arrache de sa banlieue natale et croise leur chemin ; le rap est sa passion, Amara en est une star montante. Ces trois jeunes adultes en quête de sens trouvent dans le mystérieux combat d'El Hadji Messali Nourou Tall un véritable salut. L'initiation sera politique et humaine ; les résistances, violentes et passionnées. Car derrière les ennemis déclarés — la Françafrique maffieuse, la désinformation, les traîtres et les mirages —, se cache, tapie dans les profondeurs des êtres, l'indéracinable part de délire qui les tient.

Les démocraties-marchés révèlent leur vrai visage à travers le prisme accusateur de l'Afrique. La raison des « Lumières » n'était-elle qu'un abîme de ténèbres ? La magie saura-elle transporter les cœurs ? Avec la traite des Noirs, la colonisation, la globalisation inique, c'est toujours la différence qui est niée et l'exploitation des plus faibles qui triomphe. Les destins entrecroisés de Maraboutés ravivent cette plaie d'injustices et de mensonges. C'est Éliane, dans les bras de deux tirailleurs sénégalais de la seconde guerre mondiale dont les fins tragiques témoignent du racisme à l'européenne. C'est Aurore et Julien, enfants de quatre et sept ans qui découvrent avec le marabout l'allègre polyphonie du monde. C'est Nabil, caïd des cités qui accepte de jouer le rôle imparti aux basanés avec un zèle extrême. C'est «Wilkinson », duo de jumelles tueuses converties au dieu Argent. C'est François-Xavier, le père de Manu, qui se jette à corps perdu dans la cause africaine en croyant préserver son enfant de toutes les turbulences.

El Hadji Messali Nourou Tall se révèle être un guérillero des temps mondialisés. Il soigne, convainc, ouvre les portes les plus intimes. Mais sa présence absolue est-elle le fruit d'une lucidité de tous les instants ou bien relève-t-elle de la pure sorcellerie ? Amara, Alex et Manu l'apprendront avec le bouleversement définitif de leur errance et le désir renaissant de leur liberté. Des secrets personnels aux secrets d'État, des complots intimes aux intérêts supérieurs, la ferveur demeure l'enjeu de toute histoire. Vient-elle à s'étioler, et le néant dévore les villes, les êtres et les mots ; vient-elle à s'épanouir, et le jeu gagne — la poésie.

Structures et intrigues ramifiées, suspens et rebondissements : Maraboutés plonge le lecteur dans une lecture exotique de son quotidien, où l'animisme côtoie le surréel, où la pensée entre en transe, où les corps réapprennent à danser. Bien sûr, il y a l'horreur cannibale et la peur d'aimer. Mais de nouveaux rites s'inventent pour exorciser les maux que la rationalité — si souvent criminelle — ne peut pas même nommer. Comment résorber les tourments dans l'abandon sensuel ? Comment consacrer « l'influence sans puissance » et transformer les mentalités ? Manu, Alex et Amara découvrent le fond de barbarie bestiale qui motive tout esprit de conquête. Car plus la misère sert les puissants, plus leur civilisation s'enfonce dans la jungle, où tout s'altère et renaît.