
(Éditions Maren Sell, 2006. 363 pages.)
Mélangeons-nous invite à une rencontre respectueuse et créative avec cet homme, cette femme, cet étranger, capables de nous transformer et de nous conduire jusqu'à des versants ignorés de nous-mêmes. Au cours d'un voyage dans l'alchimie des rapports humains, où pointent les dérives fusionnelles du sécuritaire et du repli sur soi, Mélangeons-nous réinvente des formes de mixité intime, culturelle et sociale. Il s'agit de faire du XXe siècle le premier siècle « mixophile » de l'Histoire. Rendre les relations plus fécondes et fluidifier les identités. Au-delà du simple essai philosophique, ce livre propose de vivre autrement.
Ce jeune prof du 9-3, aujourd'hui détaché de l'enseignement, se signalait juste avant le printemps 2002 par une spectaculaire prémonition de la secousse politique à venir. Avec une bonne longueur d'avance, il pronostiquait, dans un percutant essai sur les violences urbaines, l'imminence d'une contre-offensive droitière sur fond de fantasmagories banlieusardes, d'anti-intellectualisme haineux, de respectabilisation croissante de la mentalité du petit Blanc menacé, et de déculturation massive. Une analyse suivie en 2003 par Je t'aime, longue réflexion sur l'amour toxique comme méthode éprouvée de suicide en Occident. Nunucherie sentimentale cohabitant avec une valorisation du sexe sans amour. Une mise au pas schizophrénique des imaginaires par le porno et le magazine féminin, façonnant des « moi dépressifs, machinaux, calamiteux. »
Son nouvel essai, Mélangeons-nous. Enquête sur l'alchimie humaine, est un peu la synthèse de ces intuitions. C'est d'un rapport malade à l'autre que meurt l'Occident — voilà pour la thèse. « Attentifs, ensemble », le slogan Vigipirate de la RATP, pourrait bien être devenu le nouveau paradigme d'une ère de solidarités minimales. Une ère où « l'angoisse du crime toujours possible » est le seul sentiment qui fédère encore. Face à cela, Cespedes déploie une sorte de vitalisme deleuzien pour explorer toutes les figures du bon mélange - politique, spirituel ou amoureux. À rebours du « self-control névrosé » qui semble devenu l'idéal mortifère du rapport à l'autre sexe, faire dégringoler le moi dans « le ravin éblouissant et sans fond du plaisir d'aimer », recommande-t-il à la suite de Goliarda Sapienza dans L'Art de la joie.
Autre cible du livre, l'essentialisation des différences ethniques. Fils d'une juive hongroise et d'un père andalou né en Algérie, Vincent Cespedes porte un regard très lucide sur l'enflure artificielle des questions communautaires, à grands coups de reportages chocs et d'amalgames doctrinaires abrutis. Et les regroupements défensifs comme le Cran [Conseil représentatif des associations noires] ou la « discrimmination positive » lui apparaissent comme la pire des réponses à cette dérive. Un « renoncement coupable » déguisé en volontarisme bienveillant et qui, s'il devait s'accentuer, précipiterait la France vers une forme de racisme étatsunien institutionnalisé. Mais surtout un leurre, destiné à détourner les consciences d'une « intensification des contestations sociales et des luttes militantes », perspective effrayante entre toutes pour une caste privilégiée qui lui préfère encore la surévaluation cynique des périls communautaires.
Nombre de positions énergiques qui feront, on le voit, de Vincent Cespedes une bête noire de choix pour les nouveaux Alain Soral en polo Lacoste, cultivant l'angoisse de la castration et du déferlement final des « peuples de couleur » sur le périphérique parisien. En attendant l'assaut, l'auteur cultive sa singularité et découvre actuellement avec éblouissement les vingt-six tomes de la Correspondance de George Sand. « Être traître à son époque, traître à son milieu, traître à son sexe, c'est justement ça, être philosophe. »
Aude Lancelin
Dans Mélangeons-nous, enquête sur l’alchimie humaine (Maren Sell, 2006), le jeune philosophe développe des idées autour de ce thème central pour lui qu’est celui de l’identité. Il n’aime pas le mot « métis » qu’il juge agressif. Il aime le mélange… Pour lui les excès de communautarisme, la violence communautaire ne sont souvent qu’une réaction à ce que renvoie le pire des ghettos, le blanc.
Pour lui l’identité doit exister, mais comme un Je(u). Il faut jouer à l’identité mais ne pas y croire.
Il y a trop de ghettos mentaux. Le mélange, ce nouveau paradigme pour comprendre l'individu et le monde, n'est pas seulement un métissage. Le métissage résulte d'une conquête alors que le mélange naît d'une rencontre. Sous prétexte de gommer les différences, le métissage nier les différends culturels et historiques. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas seulement un mélange des différences, mais le partage de moments d'échanges, la volonté de s'entretenir avec l'Autre. On ne s'enferme pas dans la fusion. Je me méfie du mot « Nous » qui évoque trop souvent les machines de guerre et de division du communautarisme. La formule du mélange, ce n'est ni «, toi », ni « nous ». C'est la rencontre avec l'autre, au sens de l'alter ego. Je conçois le mélange comme la capacité qu'ont les existences de s'entre-impliquer, de s'entre-aimer, de s'entreprendre. Loin de dissoudre, d'étouffer ou de combattre les différences, le mélange les fait danser.
L'observation de la société permet de constater que l'aspiration au mélange est au cœur des préoccupations de l'époque : succès de religiosités comme le bouddhisme, prolifération des chats et des blogs sur Internet, rencontres de célibataires, striptease publicitaire qui promet un mélange à venir, soif de fusion émotionnelle… ça bouillonne de désir de rencontrer l'autre. Mais il y a aussi une déception face à la difficulté du mélange. Nous vivons dans une société déboussolée, profondément dépressive et esseulée, où les tentatives de suicides sont médicalisées et où le système de concurrence généralisée a cassé les valeurs et dissocié les liens affectifs.
La philosophie du mélange prône l'impératif de sortir du dualisme qui oppose le subjectif et l'objectif, l'homme et la femme, les cultures différentes. Pour comprendre la complexité actuelle, il faut abandonner le système binaire manichéen qui oppose le Bien et le Mal. L'identité est un jeu où nous sommes à la fois Je et mélange aux autres. Nous naissons dans le mélange, qui est notre nature profonde. La subjectivité de l'enfant se construit aussi dans le mélange.
Il faut à présent favoriser la circulation des humains et des idées pour inventer une société transnationale. Entre le VIIIe et le XIIe siècle, la fluidité interculturelle de l'Andalousie musulmane a créé des syncrétismes intéressants. Le XXIe siècle doit être le premier siècle mixophile (= « qui aime le mélange ») de l'Histoire. Cet humanisme du divers consiste à chercher la rencontre avec l'Autre. Notre défi est d'enjungler le désert spirituel et d'ensemencer le Divers culturel en nous mélangeant comme jamais. L'altérité est pour moi une aventure, un voyage intime, un dépaysement. Il faut dépasser la notion de patrie, la volonté d'assujettir et, comme Socrate, être ni Athénien, ni Grec, mais citoyen du monde.
Propos recueillis par Marie-Jo Malait
— Selon vous, le terme « métissage » maintient une domination du vainqueur sur le vaincu. Or, on vante de plus en plus le métissage, notamment le métissage culturel. Pensez-vous que celui-ci soit l'alibi de la mondialisation ?
— Le métissage culturel s'apparente davantage au « melting polt » vécu aux États-Unis. Dans le mélange, les êtres ne fusionnent pas pour n'avoir qu'une seule et même identité : ils gardent leur identité et la font évoluer à chaque rencontre. Le métissage inclut l'exclusion ; dans la glorification du métissage, on oublie le drame originel, c'est une sorte d'applaudissement à une violence qui a été dépassée. Le mélange, c'est la magie de la tendresse — le bébé se meurt sans tendresse, et l'adulte se fane. L'important, c'est que l'autre m'apprenne et rentre en moi-même, et vice versa. Quand l'autre meurt, il survit en moi, et en ceux à qui je parle de l'autre avec émotion ; quand je meurs, je survis en l'autre, et en ceux à qui il parle intensément de moi. Le mélange mène donc véritablement à l'immortalité, par capillarité affective, relationnelle !
— La communication est un sujet très prisé par les politiques et les patrons. L'échange est vécu comme un stratagème à établir pour dominer et manipuler l'autre. Dans ce contexte, votre essai suscite-t-il de l'intérêt ?
— D'abord, cette communication n'est pas du mélange. Dès qu'il y a violence, on est dans l'emprise ou dans la dépendance. Le mélange réside dans la certitude d'un mouvement mutuel d'entités qui vont se rejoindre et partager dans la fusion, pour après se dissocier et revenir à elles, transformées. C'est un mouvement réciproque et libre ; on ne l'impose pas. Oui, ça fait parler le monde intellectuel, et c'est ce que je voulais. Quand je participe à des colloques, je crois toucher à quelque chose qui parle aux gens. La philosophie doit montrer que ce thème est fertile dans l'art comme dans tous les domaines. On souffre du non-mélange. La société industrielle qui nous formate en consommateurs refuse le mélange, car lorsqu'on se mélange, on n'a plus besoin de consommer. Consommer, c'est combler un manque né du non-mélange.
— En France, ne glisserait-on pas sur la pente américaine, avec le « communautarisme » ?
— On pousse en effet les gens au communautarisme, mais ils n'en veulent pas. Les émeutes de novembre 2005 étaient un cri de détresse improvisé et sans revendication communautariste. Aux États-Unis il s'agit d'un racisme avéré. En France, le vrai clivage, c'est le clivage riches/pauvres et non Blancs/Noirs. Les Français se mélangent ; il y a des couples mixtes en France, très peu aux États-Unis. Ici, le Blanc de cinquante-cinq ans qui a le pouvoir ne veut pas le mélange, ni avec la femme ni avec le Basané, d'où une Assemblée nationale blanche et masculine. Le vrai communautarisme, c'est le communautarisme blanc (et, en deuxième lieu, le communautarisme masculin). Il a fallu les émeutes de novembre 2005 pour que l'on dise : « Les jeunes des cités vont mal ». Le seul micro qu'on leur laisse, c'est celui de la violence — conforme à l'image diabolisée et caricaturale qu'on fait d'eux. Dès qu'ils tiennent un discours rationnel, on ne les écoute pas.
— Imaginons que le mélange poursuive un développement naturel et qu'une société du mélange se réalise, où placer le pouvoir ? Quelle voie « politique » pourrait en découler ?
— Une voie anarchiste. L'essence même du mélange, c'est l'imprévisibilité. On ne sait jamais ce que cela va donner. La rencontre avec l'autre me transforme, mais rien ne peut quantifier ou prédire ma transformation. Ce serait alors une démocratie participative, une démocratie « mélangiste », ou « libertaire » — je ne sais pas comment l'appeler. Ça viendrait du peuple. Une démocratie au sens fort, « le pouvoir au peuple ». Actuellement, la démocratie représentative est en crise à cause du non-mélange. Le mélange fait peur, car on ne peut pas le contrôler, et surtout parce qu'il rend heureux indépendamment des bien de consommation (je dirais même contre eux !).
— À un niveau planétaire ?
— Le mélange crée des liens inséparables, par le souvenir, la pensée charnelle. J'ai partagé de l'émotion et ça me suffit. Les alliances que le mélange nouerait seraient transnationales : des familles de mélange, indépendamment de la couleur de peau. De nos jours, les êtres ne circulent pas vraiment : l'homme de 1900 pouvait voyager plus librement que celui de 2006, car à l'époque il y a avait moins de restrictions. Pourtant le mélange mondial a déjà eu lieu ; voilà pourquoi on peut aller au Sénégal et avoir de vraies rencontres avec des Sénégalais au lieu de faire simplement du tourisme. Une chose est sûre : la jeunesse veut ce mélange.
Pendant une semaine, le thème de « l'Entre-deux » sert de point de départ à Vincent Cespedes pour nous initier à sa philosophie de façon dynamique et « interactive » (exercices pratiques, échanges en petits groupes, lectures, travail d'écriture, kung-fu doux, jeux de rôles). Cet atelier suit deux fils rouges : la correspondance de la poétesse russe Marina Tsvetaieva, notamment ses lettres adressée à Rilke et Pasternak (Correspondance à trois, Gallimard, 1983) ; et l'essai de Vincent Cespedes, Mélangeons-nous. Enquête sur l'alchimie humaine (Maren Sell, 2006).
« Quand je mets les bras autour du cou d'un ami, c'est naturel ; quand je le raconte, ça ne l'est plus (même pour moi !). Et quand j'en fais un poème, cela redevient naturel. Donc, l'acte et le poème me donnent raison. L'entre-deux me condamne. C'est l'entre-deux qui est mensonge, pas moi. Quand je rapporte la vérité (les bras autour du cou), c'est un mensonge. Quand je la tais, c'est la vérité. »
(Marina Tsvetaieva)
Les deux derniers concepts sont à la mode, mais ne recoupent pas ce que V. Cespedes entend par « mélange ». Le métissage, devenu positif, occulte souvent une violence originaire (cf. Mélangeons-nous, « Nos ghettos mentaux »). La mixité sociale, nécessaire, ne peut ni se décréter, ni se quantifier, ni s'imposer. Il faut plutôt créer les conditions nécessaire au mélange, et d'abord sortir du premier communautarisme, le communautarisme masculin et « blanc » (Mélangeons-nous, ch. 7).
Le mélange n'est pas un patchwork, un assemblage hétéroclite, mais une compénétration effective et affective.
Deux exemples : 1/ L'art andalou, qui du flamenco à l'architecture croise plusieurs cultures ; 2/ La naissance du jazz, musique de mélange, qui est foncièrement orale (= corps) et improvisante, le corps et l'improvisation étant deux caractéristiques du mélange.
« L'étranger, c'est moi. » (Marina Tsvetaieva)
Pourquoi sommes-nous si émus quand nous retrouvons un ami d'enfance ? Bien plus que de la nostalgie, cette émotion est la preuve qu'un mélange a bel et bien eu lieu, à un âge où le Moi (= la carapace identitaire) n'est pas encore formé, et où le Je(u) (= l'identité fluide et changeante) fluctue librement.
Ex. : le succès de sites de retrouvailles d'anciens élèves, comme Copains d'Avant, ou des émissions de retrouvailles comme Perdu de Vue.
Henri Bergson : « À votre âge, jeunes élèves, les souvenirs s'impriment plus vite et plus profondément dans la mémoire, et si nos plus chers amis sont nos amis d'enfance, c'est peut-être parce que les souvenirs sont plus durables, que l'amitié vit de souvenirs. »
La même émotion est éprouvée non plus avec un ami, mais avec un lieu d'enfance, ou même un jouet, une odeur, des photos. Preuve que l'on ne se mélange pas nécessairement avec d'autres êtres humains, mais avec des animaux, des maisons, des objets, etc. Nos souvenirs font partie de nous au sens fort du terme : ils nous constituent, quasi-substantiellement. Et nous perdurons sous forme de souvenir chez ceux avec qui nous nous sommes mélangé.
Exemple : amitié entre Gustave Flaubert et Louis Bouilhet, et mort de ce dernier, cf. Mélangeons-nous, pp. 39-70.
Autre exemple : le film Seul au monde (Cast away, de Robert Zemeckis), où le Robinson Crusoë moderne s'invente un ami (un ballon de volley baptisé « Wilson »), se mélange avec pendant quatre ans, et risque même sa vie pour le sauver des flots (cf. Mélangeons-nous, pp. 101-104).
« Être en l'autre ou avoir l'autre. » (Marina Tsétaïeva)
« Le rôle de la parole et celui du rêve consistent à presser l'éponge, à désengorger un Moi trop lourd et trop dilaté, à le soulager en nous faisant enfin vivre ses émotions mises en suspens et qu'il s'use à retenir. Le Moi, mieux qu'un déguisement, est une carapace protectrice ; ou plutôt : une mise en quarantaine des affects trop violents qui risqueraient de nuire à notre intériorité. Passerelle entre le monde et le Je(u), il est aussi antichambre, salle d'attente. Grâce à lui, je me sens moins vulnérable : je prends sur Moi. À cause de lui, je risque de me sentir invulnérable — si je me laisse abuser par lui en le prenant pour mon Je(u) véritable. Car la vulnérabilité est indispensable au mélange. »
(Vincent Cespedes, Mélangeons-nous, chapitre 8).
Le mélange est l'alternance entre des moments de transmission affective (fusion) — rire, évènements forts vécus ensemble, épreuves, amour, etc. —, et des moments de séparation où l'on revient à soi (dissociation). Seule la succession de phases de fusion et de phases de dissociation permet cette percolation identitaire de l'un en l'autre et vice versa.
Donc, la fusion pure, sans dissociation possible, n'est pas mélange, mais violente dissolution identitaire — dans le Grand-Tout (« bouddhisme » mal compris, sectes New Age…), dans la Race ou la Patrie (nazisme…), dans le spectacle terrifiant de la mort (sacrifices aztèques)… Exemple : la fusion pure, provoquée par la massification-galvanisation des instincts autour d'un spectacle hystérisant, comme Hitler éructant de haine, ou la mise en scène du sacrifice aztèque (Apocalypto, film de Meg Gibson reconstituant assez fidèlement les étapes du sacrifice).
Inversement, la dissociation pure, sans fusion possible, n'est pas mélange mais violente crispation identitaire, repli sur son Moi, rupture des liens affectifs, esseulement — « individualisme narcissique » de la société de consommation, pénurie de liens affectifs entraînant dépressions et suicides, pathologies mentales. La dissociation pure est provoquée par le néolibéralisme, qui prétend prendre en charge la mise en relation des individus à travers des biens de consommation (florilège de spots publicitaires vantant Bidule, un produit quelconque fétichisé comme LE produit qui permettra le mélange).
La crise philosophique de Mai-68 (slogans, discussions dans la rue, etc.), et plus généralement des années 1960-80 (H. Lefebvre, W. Reich, E. Fromm, G. Deleuze…), période de mélange par excellence (cf. Mélangeons-nous, pp. 197-205).
« Pourquoi devrions-nous dévaluer le mélange sous prétexte que la fibre imaginaire y vibre incontestablement ? Au contraire, cette vibration imprécise et aléatoire lui donne son dynamisme propre. Sans elle, le mélange serait impeccablement réglé comme une horloge : prévisible et ennuyeux. […]
« Les sentiments que l'on nourrit à l'égard d'autrui demeurent tous flous et mystérieux. Malgré les serments, les convictions profondes ou les commentaires des experts du cœur, le mélange reste une aventure inconfortable. S'il était acquis une fois pour toutes, il perdrait sa fluidité pour devenir un emboîtement mécanique, une solidification.
« Néanmoins, loin d'être une déficience, ce principe d'incertitude est un principe actif. Grâce à lui, nous vérifions, confortons, touillons sans cesse la réalité du mélange. Les petites attentions, les heures au téléphone, les tests qui virent parfois à l'obsession ou au flicage : des sondes, des antennes pour donner à notre empathie la preuve, éphémère et fragile, que nous comptons pour autrui autant qu'il compte pour nous.
« En outre, le principe d'incertitude éclaire parfaitement le caractère à la fois mal assuré, bouleversant et insaisissable des sentiments d'amour. "L'être aimé m'aime-t-il vraiment ?" — telle est la question. Elle reçoit comme réponses, au mieux, des preuves d'amour, mais non l'amour lui-même. Une générosité d'enlacements et de paroles, du parfumé dans le regard, du fiévreux dans l'impatience… Mais derrière tout ça, que se trame-t-il exactement en l'autre ? Tout le monde l'intuitionne ; nul ne le sait. »
(Vincent Cespedes, Mélangeons-nous, chapitre 1).
La chair, qui prend les vibrations, symbole de l'identité fluide (mélange) ; opposée au muscle, qui affronte, combat, résiste, symbole de l'identité figée (mixophobie, « peur du mélange »). Pourquoi ce refus de la tendresse, de la non-violence, de l'abandon ?
L'éducation « mixophobe » des garçons (Mélangeons-nous, ch. 8), par la société patriarcale, justifiée par une certaine psychanalyse et par l'antiféminisme.
« Nous avons déjà vu que le mélange mettait en relation — ou plutôt : en jeu — des éléments essentiellement fluides. Fluidité des sentiments, des identités, des cultures ; fluidité de ce qui se métamorphose progressivement au fil des rencontres tout en gardant un parfum reconnaissable, un certain style particulier. "Fluidité", "jeu", "liberté", "abandon" : nous avons souvent croisé ces termes en méditant sur le mélange. Il est temps maintenant de méditer ces termes eux-mêmes, en commençant par les rassembler sous un concept unique : l'"illaboration".
« Se mélanger, ce n'est pas décider, s'organiser, vouloir : c'est s'abandonner, tâtonner, s'écouler, "illaborer". L'illaboration est le mouvement propre du mélange. Par ce néologisme, je veux signifier le contraire de l'élaboration consciente et réfléchie. Le mélange ne vise aucun projet, ne poursuit aucun but, n'élabore rien de prédéfini, ne se planifie pas lui-même : il illabore, il crée par abandons. […]
« L'élaboration repose sur une délibération rationnelle, processive et maîtrisée ; l'illaboration, sur une délibération érotique, succombante et non-travaillée (sens du mot latin illaboratus). L'amitié, la complicité, l'amour s'illaborent. »
(Vincent Cespedes, Mélangeons-nous, chapitre 8).
Le mélange comme principe de vitalisation de l'être humain, et principe de non-violence. Le pouvoir des rencontres authentiques, des voyages, etc., pour sortir de l'angoisse qui nous robotise.
« Ce qui voyage dans le mélange, au fond, ce sont toujours des solitudes. Un échange de Je à Je, un prolongement à corps ouverts, sans l'assistance d'aucun tiers — ni lois, ni État, ni entremetteur. Un courage, très similaire à celui de lire, qui se cultive d'expérience en expérience, de délices en déceptions.
« Comment font donc les mixophiles pour oser mourir et renaître ? Pour oser à chaque fois s'élancer dans la faille ? Pour oser s'engager ?
« Ces personnes-là — nos guides solaires ! — ont vécu, enfants, de longues fusions émotionnelles, de l'inoubliable qui tient au ventre et brûlera de confiance toute la vie. Ces personnes-là ont eu bien de la chance ; aux autres d'aller y boire un peu de leur lumière, sans se battre, sans accaparer, en toute humilité ! Ces forces-là, rarissimes, nous sortent de notre destin rectiligne et — présent suprême — nous disent "merci" ! Nous leur devons notre salut, notre grâce repêchée dans l'enfance ; mais elles font comme si de rien n'était, comme si le don du mélange incluait spontanément celui de l'élégance, de la douce douce légèreté, du sourire qui blottit. La vie qui se mélange : une vie d'espérances, véridique. La vie qui se replie : une espérance de vie. »
(Vincent Cespedes, Mélangeons-nous, chapitre 8).