Vincent Cespedes
Mot pour mot. Kel ortograf pr 2m1 ?

Mot pour mot. Kel ortograf pr 2m1 ?


(Flammarion, 2007. 288 pages)

Un joute sur l'orthographe, l'illettrisme, l'éducation... entre un prof de lettres au collège et une femme sourde, séduite par les nouveaux usages de la langue.




Argumentaire


Louis et Noémie se rencontrent dans le TGV. Noémie étant sourde, ils dialoguent par écrit. Désabusé et adepte du « tout fout le camp », Louis enseigne dans un collège de banlieue et distribue des 00/20 à chaque dictée. Noémie, elle, est intime avec un correcteur professionnel et se passionne pour la liberté graphique avec laquelle la jeune génération pratique l'écrit (SMS, blogs, Internet…). Inévitablement, l'orthographe devient le thème central de leur conversation ferroviaire, et à chacun de leurs trajets le débat fait rage.

Mot pour mot nous invite à un dialogue orthographiquement incorrect et passionnant. Il aborde ainsi les questions brûlantes de l'éducation, de l'illettrisme, des nouvelles technologies, des enjeux politiques et sociaux que recèle la « révolution » orthographique actuelle. Progrès ou décadence ? Avancée à encourager par des réformes, fatalité inévitable ou mal à combattre sévèrement ?

En douze chapitres-trajets, Mot pour mot brasse avec humour et sagacité une matière riche qui nous concerne tous, et révèle que nos rapports à l'écrit, loin d'être neutres, sont complexes, épidermiques et fondateurs.


Revue de presse

Pour L'Humanité

28 mars 2007 (inédit)

TouchPa@MonOrtograf

Ô délire des temps de fin de mandats !… Le décret Robien est arrivé et le moins que l'on puisse dire c'est qu'il est intellectuellement délirant. Mettons de côté le fait qu'il considère comme légitime le fait d'allonger le temps de travail de certains enseignants sans contrepartie… et concentrons nos feux sur le principe de la bivalence (enseigner deux matières) et de la multi-nomination (je ne sais, en effet, comment nommer cette chose qui consiste à systématiser le fait d'enseigner sur deux ou trois établissements).

Comment en est-on arrivé à pareilles propositions ? Même le très sémillant Alain Bentolila, si apprécié par le ministre de l'éducation, a parlé de « déficit lexical » — le terme de « lexicale » serait tout aussi approprié — en rappelant que les bons élèves de CE1 possèdent 8.000 mots contre 3.000 pour les plus faibles, et qu'il existe ainsi, déjà, l'équivalent de cinq années de différence entre ces deux catégories d'élèves. Par la suite, l'école fondant « l'homogénéité de certaines classes sur une même précarité, une même inculture, une même absence d'espoir », elle a peu de chances de faire évoluer cette situation. Au contraire, elle s'aggrave et entérine, de façon quasi inéluctable, toute une panoplie d'inégalités sociales. Alors oui vraiment, preuve est faite qu'il était impératif de supprimer 3.000 postes d'enseignants et de complexifier leur tâche sans leur accorder aucun moyen supplémentaire.

Dernièrement les rapports ministériels ont plu (du verbe pleuvoir et non pas du verbe plaire), les interrogations concernant la grammaire, le vocabulaire, les méthodes syllabiques d'apprentissage de la lecture ont surabondé dans le débat public sans finalement tracer de véritables lignes réformistes claires… Dans son dernier ouvrage, l'ancien professeur en ZEP, Vincent Cespedes, relance le débat autour de la question de l'orthographe dans Mot pour mot. Kel ortograf pr 2m1 ? Amoureux de la langue, de la littérature et des nouvelles technologies, lisez donc ce livre pour comprendre à la fois le désastre orthographique dans lequel nous vivons et les multiples contre-offensives qui existent et qui ne sanctionnent pas forcément ces nouvelles libertés graphiques.

Le livre oppose deux visions, l'une accablée et s'arc-boutant en s'appuyant comme elle peut sur ce qu'il reste des principes orthographiques et syntaxiques, sachant que depuis 1990, avec les recommandations orthographiques élaborées par le Conseil supérieur de la Langue française, approuvées par l'Académie, et laissées à l'appréciation de chacun, la bataille est déjà bien entamée et la victoire compromise : on peut désormais écrire « chasse-neiges » (au pluriel), « évènement » (au lieu d'« événement »), « paraitre » (au lieu de « paraître »), « ognon » (au lieu d'« oignon »)… L'autre, plus ouverte et soucieuse de démythifier le prestige orthographique qui scinde arbitrairement la communauté entre ceux qui maîtrisent l'orthographe et ceux qui ne la maîtrisent pas.

Par ailleurs, faut-il penser que la dysorthographie entraîne la dyslexie ou, à l'inverse, dénoncer le fait que « l'orthographe comporte en elle-même la dysorthographie, l'impossibilité de tout retenir — sauf pour les phénomènes de foire » ? Dans un livre où les deux visions ont raison et rivalisent d'éloquence — qu'elle soit ou non graphiquement émancipée —, difficile de choisir son camp. On se contentera de noter que Noémie, qui prêche la néographie ergonomique et populaire, est d'une érudition qui fait plaisir à lire. Les Urbain Domergue, Ferdinand Brunot, Maurice Grevisse, Jules Marouzeau, Célestin Freinet n'ont aucun secret pour elle. Même si elle préfère la compagnie d'un Maximilien Twagiramutara…

Autre qualité de Noémie : elle, qui est atteinte de surdité, milite pour l'enseignement systématique de la langue des signes à l'école : « Notre société a besoin de son lot de parias à médiatiser […] Donc on préfère nous ghettoïser, sous la rubrique handicap, plutôt que de devoir supprimer une heure de maths par-ci, une heure de techno par-là, et donner à tous les futurs adultes de demain ce trésor d'inventivité, d'extraversion, de tact et d'intelligence qu'est la langue des signes ». Ah, si tous les pourfendeurs de l'orthographe sont comme elle, je veux bien me ranger du côté des défenseurs du e-dialogue et de l'oralité et laisser à leur triste sort les nantis du flexe. Mais je crains qu'ils ne me manquent très vite.

Cynthia Fleury

Site RFI

16 juillet 2007

G eu un 12 en fransai ojourdui

Dans son ouvrage Mot pour mot, kel ortograf pr 2M1, Vincent Cespedes fait débattre deux personnages imaginaires, très au fait des questions liées à l'orthographe et très spirituels : Louis, enseignant désabusé en Zep (Zone d'éducation prioritaire) et Noémie, plus que favorable à une grande réforme de l'orthographe. Pour Louis, il ne fait aucun doute que tous ses efforts sont balayés par la télévision, les nouvelles technologies (courriels, textos, tchat) et… la paresse des élèves. Ainsi, dans un exemple de SMS qu'une grand-mère reçoit de sa petite-fille : « Bjr mami ! G eu un 12 en fransai ojourdui, my first note correct ! Jtembrass for », Louis voit un désastre orthographique pas même digne du cours préparatoire ! Et l'auteur de rappeler que selon un sondage de l'INSEE, 12 % des Français de 18 à 65 ans ayant été scolarisés sont illettrés.

Autre hypothèse préoccupante : les jeunes ne se conformeraient plus aux règles de l'orthographe parce que dans une société en crise, ils deviendraient réfractaires à toute forme de norme. Pour Noémie, en revanche, les jeunes se libèrent du dogmatisme des grammairiens, en cela, peut-être rêvent-ils de revenir au temps de Montesquieu, Rousseau et Voltaire, qui ne s'embarrassaient pas de règles orthographiques et auraient certainement eu zéro en dictée !


Abrit ? Poëme ?

Combien de Français, continue Vincent Cespedes par la bouche de Noémie, sont-ils en mesure d'écrire convenablement sans correcteur d'orthographe ? Le français dans sa forme écrite n'a plus évolué depuis 1835 ! Si le niveau en orthographe baisse, si les jeunes en bafouent les règles, c'est que l'orthographe est trop complexe et qu'il est grand temps de faciliter l'apprentissage du français, y compris à l'étranger, en assouplissant sa transcription graphique.

Comment s'en sortir avec l'abondance des incohérences ? L'usage des doubles consonnes, par exemple, est, paraît-il, une des fautes les plus fréquentes au bac. Certes, des règles et des « trucs » pour les mémoriser existent mais pour combien d'exceptions… Pourquoi, et c'est un cas parmi tant d'autres, le mot abri ne prend-il pas de t, puisqu'il donne abriter ? Aux récalcitrants, on pourra rappeler qu'en 1878, le mot poëme a perdu son tréma. Qui s'en émeut aujourd'hui ?

Il serait grand temps également de féminiser la langue française en employant, par exemple, un trait d'union détachant la désinence féminine quand le genre n'est pas explicitement précisé : des auteur-es, des citoyens-ennes, nous sommes motivé-e-s. Mais si réforme il y a, il faudra des consignes connues de tous, et clairement énoncées, pour ne pas reproduire l'échec des réformes de 1990 qui péchaient par manque de cohérence. « En matière d'orthographe, explique André Chervel, toutes les réformes réussies du XVIIe au XIXe ont été formulées dans des règles simples et dénuées de toute exception. La facilité nouvelle qu'elles entraînaient pour l'écriture les a fait adopter immédiatement. »


Edna Castello

Liens externes


Mot pour mot, compte-rendu par Yue Yin.

Le Nouvel Observateur du 05-11/04/2007,  dialogue avec le linguiste Alain Bentolila.

« En banlieue, l’école sert à naturaliser l’échec », interview sur l'école dans Potes à potes, décembre 2009 (presse).