Vincent Cespedes
Sinistrose. Pour une renaissance du politique

Sinistrose. Pour une renaissance du politique

(Flammarion, 2002, 192 pages)

Le 21 avril 2002, un « monstre » est sorti des urnes. Sifflée, La Marseillaise tourne depuis en boucle pour conjurer ce démon. Mais la Bête a montré toutes ses dents ; il faut, pour mieux l'abattre, la nommer. Sinistrose… C'est la face hideuse de la politique, le désabusement incarné, le cauchemar d'une gauche en miettes. Qu'a-t-elle fait des vertus de la République ? A-t-elle, comme partout en Europe, failli à tous ses devoirs, de reniements en trahisons ?
Dans une prose lucide et brûlante, Vincent Cespedes ne se contente pas de l'accabler. Il expose au contraire les conditions de la renaissance de l'action et de l'invention politiques. Il s'agit d'en finir avec les peurs collectives et l'irresponsabilité. Partis, médias et citoyens doivent reconquérir des principes qu'ils n'ont cessé de défigurer.


Extraits


« — Comment rebouche-t-on une bouteille de champagne ?

« — Euh… Je sais pas.

« — T'as qu'à demander aux socialistes ! »


Ils se voyaient déjà l'emporter au second tour ; ils furent recalés dès le premier. Leur échec affligeant — qu'aucun « expert » n'a su prévoir — fait imploser la constellation des pouvoirs, des médias affolés aux politiciens blêmes. Ce chamboulement en réjouit secrètement beaucoup, même si beaucoup pleurnichent et s'épouvantent, descendent dans la rue et hurlent de honte. Ne diagnostiquons pas trop vite une schizophrénie citoyenne : il s'agit d'abord de la mort subite d'une classe dirigeante archaïque par euthanasie électorale. C'est le propre d'une crise que de nous faire accéder au changement dans la douleur, l'âme anxieuse et le corps plein de courbatures.

Larmes à gauche, donc. « La faute à qui ? » — Question-réflexe des journalistes, en tous points d'accord sur tout et d'abord sur l'urgence de trouver des boucs-émissaires extérieurs, d'organiser une chasse aux sorcières bien loin de leurs bureaux. La faute aux sondeurs-astrologues qui ne redressaient le vote Le Pen que de 2, sans marge d'erreur de 3 % ? La faute au président sortant qui, depuis son discours du 14 juillet 2001, s'était mis dans la tête d'insécuriser ses « chers compatriotes » pour se faire réélire ? La faute à Jospin, qui a dû attendre les derniers jours de campagne pour se rappeler qu'il était de gauche ? La faute au « traître » Chevènement, aux petits candidats factieux, à la morgue des grands pontes ?

Notre question ne sera pas : « La faute à qui ? » — car elle présuppose la légitimité de la condamnation et s'interdit d'emblée l'analyse — mais : « La faute à quoi ? » Que se passe-t-il ? Le centre de gravité des gouvernements de François Mitterrand, Gerhard Schröder, Tony Blair, Bill Clinton, Felipe González s'est déplacé vers la droite, favorisant une résurgence de ses extrêmes. Même sinistre tendance pour les pays annexes des États-Unis (Australie, Canada) ou le Nord de l'Europe. Pourquoi les échos de la contestation sociale s'évanouissent-ils en Europe ? Pourquoi l'extrême droite y mugit-elle avec toujours plus de décibels ? Comment inverser le processus de sinistrose du politique en adaptant la contestation sociale aux vrais défis de notre temps ? […]

L'onde de choc fit trembler la jeunesse, réveillée à grandes gifles de sa torpeur consumériste — elle qui suivait la veille les pokémons cloîtrés de la TV-réalité, la voici qui prenait une seconde fois conscience, après le 11-Septembre, que la réalité finit toujours par dépasser la fiction lorsqu'on se complaît dans le virtuel au lieu de la prendre à bras-le-corps.

Même si donnons une acception politique au terme « sinistrose » (du latin « sinister », « qui est à gauche »), il est éclairant d'en rappeler le sens premier, psychologique, à savoir : le trouble mental de certains accidentés qui, prostrés entre morosité et délire de revendication, exagèrent en toute bonne foi l'étendue réelle de leurs dommages. À la manière de l'hypochondriaque — préoccupé de façon obsessionnelle par sa santé — les personnes atteintes de sinistrose amplifient le préjudice subi jusqu'à nier toute guérison effective. Infirmité fictive et désœuvrante, que résorbent parfois les psychothérapies ou l'hypnose.

Une structure mentale de type paranoïaque prédispose à cette pathologie ; néanmoins, des attitudes sinistrosiques s'observent fréquemment au cours des névroses post-traumatiques, comme les psychiatres ont pu par exemple le remarquer, des mois après le 11-Septembre, non seulement parmi les rescapés du World Trade Center mais aussi chez certains téléspectateurs que les images des attentats-suicides ont profondément ébranlés.

De « complainte somatique irrationnelle », ce terme né au début du XXe siècle quitte bientôt le champs de la médecine lorsque la presse s'en empare pour qualifier tout état de crise sociale, culturelle, économique dans lequel prévaut un pessimisme général outré. La sinistrose caractérise alors d'une part la psyché catastrophée d'un peuple, d'une profession ou d'une communauté, et d'autre part la conjoncture sclérosante qui incite à un tel défaitisme. Elle est absence d'élan créatif et absence d'issue, enlisement vicieux des enthousiasmes dans une situation de plus en plus mortifère.

La sinistrose politique opère une fusion entre les dimensions psychologique et sociale, tout en revenant à l'étymologie prise au sens figuré : la « gauche » social-démocrate. Car lorsque le peuple se détourne de la res publica, de la « chose publique », c'est d'abord la gauche qui trinque. Elle tire son souffle d'un idéal humaniste qui devient une enclume dès que les citoyens — insécurisés par un matraquage terre-à-terre — cessent d'y apporter leur vigueur. Le concept de sinistrose désigne donc la démoralisation générale vis-à-vis de l'action politique et, corrélativement, le virtualisation de la contestation sociale authentique, continuant d'affirmer le caractère universel de l'égalité et de la fraternité mais cessant d'être ancrée dans la collectivité réelle.

[…]

Les journalistes doivent se faire les garde-fous immunisant le peuple contre ses rumeurs malignes, ses tumeurs endogènes. Mais les clafoutistes (les « journaleux » comme les appelait Serge Gainsbourg) n'ont que la concurrence et l'audimat en ligne de mire. Ils n'informent pas : ils donnent aux gens ce que les gens veulent voir. TV-achat. Ils ne font pas violence à la raison au risque de la fâcher, de la rudoyer si la vérité est à ce prix. Au contraire, ils satisfont les passions sordides, celles qui demandent un minimum de connexions neuronales pour produire un jus de chaussettes flattant l'aveulissement de la plus large audience — doigts de pieds en éventail.

Les clafoutistes gonflent des faits divers confits de haine jusqu'à ce que l'actualité très lourde vienne promptement écraser leur soufflet. Ou bien ils truffent celui-ci de données insipides pour plonger les consciences dans un coma réparateur. À 13h00, le journal TF1 commence par la météo ; à 20h00, la moitié des Français dînent devant des cadavres. L'événement signifiant n'a plus à être débusqué : les clients n'en veulent plus et ne savent d'ailleurs même plus ce qui, au-delà d'un tas de charognes ici ou là, pourrait s'avérer « signifiant ». Le sens et l'enjeu d'un événement sont réduits à leur quota de blessés et de trépassés. Pour le public rendu nécrophage, il n'y a plus guère que la mort qui fasse encore sens. Reductio ad unum — le macchabée comme unité minimale de sens, morphème du discours clafoutiste, morphine-base d'un auditoire sous stupéfaction perpétuelle. […]

On se souvient encore de l'abject débat consensuel sur la télé-poubelle, où Loft Story fit par exemple quatre fois la une du « Monde ». Il y avait les « pour », les « contre » et une ruée de micro-trottoirs. Le seul logo de l'émission sur la couverture d'un magazine augmentait les ventes de 15 %. On cherchait à comprendre un soi-disant « phénomène de société » en feignant d'oublier que lui consacrer de pleines pages revenait à le créer de toutes pièces.

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Le 21-Avril fit soudain basculer le ton : d'on-ne-peut-plus relatif celui-ci devint, en 24 heures, on-ne-peut-plus absolu. « Libération » condensa ses titres au maximum : « Non » (à Le Pen), « Oui » (pour le vote Chirac), « Ouf ! » — verdicts proprement indiscutables. Avant la Claque, tous les clafoutistes s'évertuaient pourtant à rabaisser l'intérêt pour la politique au degré zéro de la militance. Non seulement Jospin et Chirac — conformément à la rumeur sondagière — étaient placardés au second tour de J-100 à J-1, mais on insistait tant sur la ressemblance de leurs programmes qu'ils finirent, aux yeux des gens, par se ressembler, par devenir interchangeables.

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Être politiquement responsable pour le citoyen, c'est d'abord se garder d'accorder un trop grand crédit aux verdicts des sondeurs. Ces « modernes astrologues » (Bourdieu) n'ont pas fauté en donnant tous Jospin devant Le Pen au premier tour : ce sont les électeurs et les abstentionnistes qui ont fauté en se fiant naïvement à leurs balivernes.

Il y a justement sinistrose quand les citoyens, toujours plus défaitistes devant des défis plus graves et plus complexes, renoncent à leur responsabilité. Comme ils ne veulent pas pointer du doigt les causes de leur renoncement, ils ne gardent d'elle que son analogôn, qu'un fantôme de responsabilité, sacralisée sans qu'ils ne sachent plus pourquoi : le vote, ce « devoir de citoyen ». Mais devoir dès lors vécu dans l'absurdité (« élections : piège à cons ! ») puisqu'ils en ont oublié l'histoire, le sanglant étendard, la genèse fratricide. Puisqu'ils s'en remettent à la folie sondagière des diseuses de bonne aventure.

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Plus nous pensons l'avenir, plus le passé nous est présent ; à l'inverse, celui-ci s'estompe et s'évanouit si les perspectives futures n'offrent pas de nouvel horizon. À chaque innovation nocive ou salutaire, à chaque avancée reconnue comme telle, le passé alors dépassé ressurgit dans la mémoire collective. Le progrès la stimule en exhumant certaines strates historiques à même de faire sens. Mais dès que demain nous semble devoir être la triste continuation d'aujourd'hui, nous nous désintéressons d'hier.

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Plus la droite et la gauche convergent vers le centre, plus les électeurs déçus de la politique opteront pour les extrêmes. Ce constat pose la nécessité d'un net clivage gauche-droite, dont il faut préserver la netteté dans les propositions et dans les modalités communicationnelles.

Les fossoyeurs du clivage gauche-droite sont les promoteurs discrets de la sinistrose. Car à trop insister sur les ressemblances, à tendre vers le brouillage et la confusion, ce sera toujours la gauche qui passera l'arme à gauche la première. Si elle ne convoque pas une idéologie humaniste grandiose — terre nourricière des actes et des discours —, si elle ne stimule pas l'ardeur fantasmatique mais naturellement somnolente de la psyché française, le peuple choisira la droite froide, pragmatique et autoritaire. […]

Pourquoi les programmes ont-ils tendance à se rejoindre toujours davantage ? — En raison du manque d'idées, d'une part, et de la redondance médiatique, de l'autre. Les idées des partis se ressemblent car les différentes idéologies qui les produisent ont tendance à s'émousser. Les politiciens manquent de vécu pour s'en étourdir, pour en saisir la légitimité dans leur chair, pour en saisir la teneur à l'aune de leur expérience personnelle. Ils se consacrent trop tôt à la politique ; les jupons de leurs mères flottent encore à leur front qu'ils se voient déjà nouer leur première cravate présidentielle. Trente ans plus tard, au bout d'une longue inexpérience acquise au cœur d'un microcosme étanche, les voici cravatés à l'Élysée, moulus de prêchi-prêcha, vermoulus de mondanités, pétris de naïveté puérile quant au vrai monde des vrais gens qu'ils représentent.

[…]

À quoi bon l'existence d'un second tour pour les présidentielles françaises ? Nos voisins parlent avec ironie de « carnaval » hexagonal, de festivité purgeant les âmes frustrées dans un vote inutile mais psychothérapeutique, sorte de soulagement narcissique de citoyens croyant si peu à la démocratie qu'il éprouvent le besoin de s'exprimer une dernière fois haut et fort avant la résignation finale. Pour les électeurs de gauche, ce vote-défouloir mena au vote-kamikaze le 21 avril 2002 : la gauche sortie du menu la queue basse, alors qu'avec l'extrême gauche elle rassemblait 43 % des électeurs ; Chirac figura en plat de résistance, sous la barre des 20 % — piteux score pour un président sortant.

Le second tour permet à de petits candidats de se présenter à côté des gros dinosaures de partis. Il donne en outre une légitimité démocratique à un président élu par plus de la moitié des Français. Mais nous pouvons trouver une explication symbolique du second tour dans la psyché française. Elle aime les écrémages en deux temps : écrit puis oral des concours, présélection puis sélection des palmes, casting d'essai puis final. Mais cette disposition ne relève pas uniquement du folklore élitiste : elle s'enracine dans le goût des français pour la joute oratoire et le pur face à face. Le second tour permet l'affrontement de deux personnalités, incarnant chacune un parcours propre, une ambition différente. Une fois la multitude réduite au duel, deux visions du monde, deux intelligences se défient.

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Les Français doivent enterrer pour promouvoir. L'échec de l'un fait resplendir la victoire de l'autre, à la manière d'un match de football. Ils ont besoin de supporters en pleurs et de gagnants exaltés. Cette tension confine certes à l'hystérie, mais c'est cet épanchement collectif qui justifie un changement de gouvernement. La fibre révolutionnaire doit vibrer pour justifier l'avènement d'un nouveau mandat présidentiel. Le rôle du second tour consiste justement à jouer sur tout le long de cette corde, à faire de l'élection une révolution en soi, avec son lot de partisans déçus et son lot d'encenseurs. Il fait que, dans un seul et même acte, le citoyen vote pour et vote contre, choisit et refuse, soutient et condamne. Voter devient par là-même un moment de grâce, la conjugaison du sacrifice et de la consécration, de la mort et de la renaissance.

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La sinistrose est l'usure grandissante d'une gauche parlementaire moralisatrice et non plus sociale. Ses mots sans effet, dignes de l'humanisme salonnard le plus éculé, ne s'adressent ni au ouvriers, ni au bas peuple, mais à l'intellocratie française. Soliloque autistique. Mitterrand avait encore pour lui d'aimer les grands moralistes du XVIIIe siècle ; mais ses successeurs en pincent davantage pour la technocratie détestable ou les idées d'esthètes que pour les Lumières.

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Le socialisme n'a jamais su concrètement s'attaquer aux problèmes urbains, et c'est bien là son paradoxal talon d'Achille. Il a en effet déçu ses électeurs de façon récurrente, eux qui misaient pourtant sur lui pour que la politique de la ville devienne plus moderne et cohérente. Les réponses pratiques et les structures existent (projets urbains, agences d'urbanisme, vie associative), mais les politiciens préfèrent s'en remettre aux techniciens et aux experts plutôt que d'écouter la population. Pour leur forcer la main, certaines personnalités engagées ont recours au chantage médiatique — là, les atermoiements cessent comme par magie et l'on ressort mollement des projets qui s'éternisaient dans les tiroirs. Sans cette pression, les maires refusent le dialogue direct, les policiers snobent les éducateurs

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Si le vote Le Pen est un « vote contestataire », il conteste une gauche qui déserte — dans ses actions comme dans ses discours — la terre des laissés-pour-compte.

Cette terre, nous l'appelons « Aphélie », vocable désignant en astronomie le point de l'orbite d'une planète le plus éloigné du Soleil. L'Aphélie sociale reprend ce sens métaphoriquement ; elle correspond à la partie du peuple écartée du centre du Système et dont le pouvoir démocratique baigne dans la pénombre. Un aphélien — « banlieusard » de la République — est un sous-citoyen pour trois raisons intimement liées, qui sont autant de « fractures » nationales : la misère financière, éducative et culturelle.

Le chômage, la précarité, les salaires dérisoires le privent des moyens de sortir de l'exclusion ou de donner à ses enfants les bagages qui attiseront en eux ce désir (écoles privées, voyages, perspectives d'avenir). L'argent obsède dès qu'il vient à manquer, si bien que l'aphélien en fait une fin ultime pour laquelle les moyens les plus rapides d'en obtenir sont préférés aux formations longues, aux filières prestigieuses, aux métiers rémunérateurs. La pauvreté financière entraîne la pauvreté éducative ; la pauvreté éducative conduit à la pauvreté financière.

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Jospin invoquait le « droit d'inventaire » en 1995 pour se démarquer des deux septennats de François Mitterrand. Inventaire également le 21 avril 2002 : « J'assume pleinement la responsabilité de cet échec. » Et de persévérer dans la sinistrose en annonçant le soir même, devant un parterre de militants effondrés, qu'il se retirait de la vie politique. Un leader social-démocrate qui serait d'abord un professionnel de l'inventaire et de l'autojustification serait le leader de la sinistrose. La gauche meurt de l'hermétique suffisance de ses dirigeants. […]

Que disait Lionel Jospin de son programme ? Qu'il était « moderne », c'est-à-dire « pas socialiste » — l'aveu qui tue ! Il s'est de surcroît « flingué » tout seul (comme on le dit dans le jargon du métier) sur le thème de l'insécurité. La chose fut patente lorsqu'il osa reconnaître qu'en la matière, il a péché par naïveté. Donner le bâton pour se faire battre… par Le Pen. Goguenard, celui-ci transposa habilement cette « naïveté » sur le terrain médical pour en déduire une faute professionnelle grave.

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Nous appelons sinistrose la déchéance du politique. Elle commence par la disgrâce d'une gauche qui s'est elle-même délestée de ses engagements vis-à-vis du bas peuple. Cette gauche-là a commis un péché de népotisme élitiste, d'abstraction foireuse, d'obscurantisme doctrinal. Elle a perdu la gravité noble de ses principes et l'audace accessible de ses convictions.

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Durant la colonisation de l'Algérie, la France a perdu ses valeurs républicaines en jouant un double jeu. L'égalité prônée dans ses discours ne fut jamais appliquée comme en métropole ; ainsi, seulement sept mille Algériens accédèrent à la pleine naturalisation en un siècle d'occupation. Cette duplicité n'a pas disparue aujourd'hui, même si les fils d'immigrés possèdent presque tous une carte d'identité française.

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Le ressentiment historique (« misoxénie ») ne naît pas de la peur de la différence. Bien sûr, il ne la respecte pas, mais c'est plus parce qu'il lui en veut en raison d'un vieux litige que parce qu'elle représente à ses yeux un péril fantasmé. Le raciste hait l'étranger pour ce qu'il est (race inférieure et vile) ; le xénophobe hait l'étranger pour ce qu'il fait (métissage interethnique, chaos social) ; le misoxène hait l'étranger pour ce qu'il fut. Or, que fut-il donc ? — « Nous-mêmes », mentirait l'ex-colon. Il fut un semblable qui a trahi son camp, un égal qui refusait de partager le gâteau, un « nous » qui s'est fait « eux ». La misoxénie est ainsi la disposition revancharde d'une nation frustrée, retranchée dans des frontières qu'elle aurait voulu étendre.

La misoxénie n'est donc ni une peur envers les étrangers (xénophobie), ni une doctrine ou une doxa racistes, mais un désir de vengeance, une cicatrice historique. Le misoxène regrette la décolonisation de pays jadis sous la coupe du sien. Il rejette toute culpabilité, éprouvant au contraire un sentiment d'injustice et un désir de revanche. Il se sent spolié par une population que son pays a autrefois spoliée et qui habite désormais sur son sol.

Mais la misoxénie frappe aussi dans l'autre sens : les fils d'immigrés subissant la malignité d'une intégration au rabais, peuvent vouloir réparer l'offense faite jadis à leurs aînés en refusant une coexistence pacifique et en méprisant une nation qui est pourtant désormais la leur. Misoxénie, par exemple, des noirs-américains envers les blancs et vice versa, en raison d'un lourd passé esclavagiste encore honteux, donc non-avoué, non-digéré, non-pardonné.

Car il suffit d'un mea culpa pour que la misoxénie se résorbe. Le racisme s'estompe en xénophobie lorsqu'on en dévoile les sophismes idéologiques et qu'il en reste, nue et sincère, la peur de cet inconnu qu'est l'autre — autre peut-être funeste, peut-être débonnaire. La xénophobie cesse avec l'habitude de l'autre, le covoisinnage tranquille et l'intérêt naissant envers une culture et des mœurs différents. Tout cela demande, pour mourir, patience et longueur de temps. Mais la misoxénie naît du temps ; pour devenir une haine réciproque, elle a demandé aux peuples tant de frictions, de sang versé et de rage jalouse que le temps ne peut plus rien contre elle. Il faut l'éclair d'une conversion soudaine pour la foudroyer. Il faut la radicalité absolue du pardon, la grâce d'un Mandela, la légitimité d'un mea culpa secrètement rêvé par tous pour que la vieille vendetta s'effondre enfin sous le poids de ses années absurdes et fratricides. Plus longtemps l'histoire nous a fait nous haïr, plus vite le présent peut nous faire nous aimer.

Il ne s'agit ni de réparer la mémoire, ni de laver l'affront, mais de tourner enfin la page, d'accélérer un oubli qui tarde à venir. La misoxénie est la pathologie d'une psyché obsédée par sa mémoire, qui se crispe sur elle-même au lieu de passer outre, qui a oublié d'oublier et attend que les torts du passé soient réparés par le présent.

[…]

La France a eu autant besoin d'immigrés que les immigrés ont besoin d'elle. En un siècle, l'immigration lui a apporté plus de dix millions d'individus dont deux tiers sont déjà français. Ils ont permis de maintenir la natalité et de freiner le vieillissement de la population ; sans eux, la France ne compterait aujourd'hui que 45 millions d'habitants et la croissance démographique aurait été réduite de 40 % depuis 1945. Après le tarissement démographique des migrations italienne, espagnole et portugaise de l'après Seconde Guerre mondiale, le Maghreb et l'Afrique Noire prirent le relais. Mais quand la France stoppa leurs flux temporaires en suspendant brusquement toute nouvelle immigration en juillet 1974, les immigrés — généralement des cadets de passage — ont dû se résigner à se fixer dans l'Hexagone pour continuer d'aider financièrement leur famille, qui finirent par les rejoindre lorsque cette aide décru. Paradoxalement donc, le durcissement des frontières transforma une immigration jusque là temporaire en une immigration sauvage de subsistance.

La situation faite aux immigrés reflète la santé démocratique d'une société. Si après 1914 les peuples se sont rétractés sur eux-mêmes, l'Europe — qui a depuis amorcé une réouverture — a besoin d'une jeunesse voyageante et nouveaux nomades pour que les imaginaires, les passions et les idées charnellement se mélangent, au-delà du tourisme et des échanges monétaires.

L'Europe est une chance ; mais c'est avant tout aux politiciens de le dire. Plutôt que d'alimenter l'angoisse des aphéliens devant ce défi qui les dépasse, ils doivent s'en faire les pédagogues et les fervents défenseurs. Plutôt que de fuir devant les problèmes nouveaux que la mondialisation fait naître, ils doivent s'y frotter et proposer des voies crédibles qui rassurent. Car leur silence en la matière attise la mondialophobie — l'angoisse d'une France délivrée des Français et livrée en pâture au monde —, devenue en quelques années le fer de lance des discours de Jean-Marie Le Pen. Elle a l'avantage de nourrir tacitement une xénophobie latente sans la mettre au premier plan, comme le fait Bruno Mégret de façon vieillotte et brutale.

[…]

Les « altermondialistes », ceux que l'on nomme improprement les partisans de l'« antimondialisation », offrent depuis 1996 l'occasion d'un réarmement du corpus idéologique de la gauche. Leur contestation des OMC, du libéral-totalitarisme, de la marchandisation du vivant aurait dû fusionner non dans une « gauche plurielle » ou encore radicalisée, mais dans une gauche transnationale, doctrinalement unie, faisant du Système ultracapitaliste sont ennemi, de l'Europe humaniste son défi à long terme, de la fraternité plus sûr rempart contre l'intolérance.

[…]

Le destin de la France est d'oser l'aventure de l'Europe politiquement soudée, de contrebalancer les valeurs prédatrices de l'économisme anglo-saxon et d'entraîner les pays membres de l'Union à l'avant-garde de la Mondialisation. Or, le terme « mondialisation » fait aujourd'hui terriblement peur, tant par la méchante publicité qui le stigmatise que par ce qu'il évoque dans la psyché des classes modestes : concurrence déloyale avec les pays du tiers monde, désyndicalisation des travailleurs, standardisation des goûts, déculturation des masses, soumission au modèle socio-économique étasunien.

Depuis le milieu des années 1990, le mouvement « antimondialisation » milite pour une autre… mondialisation ! Vouloir un mot et son contraire : cette confusion lexicale, non démêlée lors des débats, entretient scepticisme et inquiétude vis-à-vis d'un phénomène d'ouverture présenté comme l'absorption (autant inévitable qu'effroyable) de la souveraineté nationale par des puissances supérieures et mystérieuses.

Le terme « mondialisation » est une étonnante traduction du « globalisation » anglo-saxon. Comme si le très français « globalisation » dérangeait. Comme si la France, portée par les accents lyriques du dernier Hugo, préférait le monde concret à l'abstraction globale, la terre des peuples à la gestion des finances, l'internationalisme politique au pan capitalisme virtuel, la solidarité universelle au multiculturel communautariste.

De même que les Français se sont rapproprié leur hymne national, La Marseillaise, en le chantant à tue-tête et avec fierté durant les manifestations contre le Front National, de même ils doivent imposer l'idée d'une d'une « mondialisation » (traduite en retour par « worldisation »), c'est-à-dire d'une paix cosmopolitique qui prendrait en compte l'intérêt mondial, et non seulement les intérêts des multinationales. Défi mobilisateur, convoquant l'utopie et l'éloquence.

La Mondialisation ainsi redéfinie — et la majuscule sera là pour nous en rappeler le sens spécifique — dépasse la Globalisation strictement commerciale et financière, ce néocannibalisme libéral à la solde d'USA, la maison mère. L'économie doit rester subordonnée à la justice sociale ; la confluence des marchés doit conduire à une synergie politique et culturelle internationale, la Mondialisation, dans laquelle prévaudrait le respect de la nature et de la dignité humaine. La France, forte de son histoire et de son esprit éclairé, doit ouvrir la voie. Oui, dissoudre ses frontières dans l'Europe humaniste, puis dissoudre les frontières européennes dans un monde certes polyculturel mais fraternel et civilisé.

Victor Hugo pousse l'idée de la Mondialisation jusqu'à l'extase. Il fait commencer en France son essor, une France surabondante d'elle-même, altruiste jusqu'à dégeler les frontières, généreuse jusqu'à la fusion. Le désir est l'incorporation d'une idéologie, elle-même rationalisation d'un délire. C'est ce magma délirant et volcanique que l'ivresse hugolienne fait bouillir :

« Ô France, adieu ! tu es trop grande pour n'être qu'une patrie. On se sépare de sa mère qui devient déesse. Encore un peu de temps, et tu t'évanouiras dans la transfiguration. Tu es si grande que voilà que tu ne vas plus être. Tu ne seras plus France, tu seras Humanité ; tu ne seras plus nation, tu seras ubiquité. Tu es destinée à te dissoudre tout entière en rayonnement, et rien n'est auguste à cette heure comme l'effacement visible de ta frontière. Résigne-toi à ton immensité. Adieu, Peuple ! salut, Homme ! Subis ton élargissement fatal et sublime, ô ma patrie, et, de même qu'Athènes est devenue la Grèce, de même que Rome est devenue la chrétienté, toi, France, deviens le monde. »


Aux discours mous d'aujourd'hui, il manque ces accents d'ouverture, cette rhétorique de la démesure, cette hubris philanthropique donnant le vertige. Rappelons que Hugo, homme de Lettres et du peuple, était député — comme le philosophe Tocqueville ou le poète Lamartine. L'ENA qui formate nos administrateurs obtus et sans vécu devrait leur faire prendre un bon bain de poésie et de littérature.

Car sans présenter la construction européenne comme une trouée vers la concorde idéale et l'espérance, la nation développe sinistrose et euroscepticisme : elle s'effraie, se hérisse, se décommande, se dédit — n'y croit plus trop. La politique, c'est justement l'art d'y faire croire tellement que cela finit par advenir. L'art de bâtir de grands projets d'intérêt général et d'y engager généreusement le peuple entier, en sollicitant sa tête et son cœur. La Mondialisation doit alors être perçue comme le projet des projets, le Bien souverain, l'Idée architectonique — l'horizon cosmopolitique de toute perspective de moindre échelle, poursuit Victor Hugo :

« La nation centrale d'où ce mouvement rayonnera sur tous les continents sera parmi les autres sociétés ce qu'est la ferme modèle parmi les métairies. Elle sera plus que nation, elle sera civilisation ; elle sera mieux que civilisation, elle sera famille. Unité de langue, unité de monnaie, unité de mètre, unité de méridien, unité de code. »


Après l'euro, avant l'espéranto : le voyage, fil rouge de la construction européenne, produit actif contre la sinistrose. Pour la jeunesse européenne, voyager hors-tourisme est l'urgence. Pour la former au déracinement de la patrie, au tournis malaisé des nouveaux repères mais aussi à la suffocation suave d'un élargissement de la palette des possibles. Les préjugés xénophobes et la misoxénie connaissent par le voyage une rémission d'ampleur, et la tolérance, un allié de premier choix. En sentant le sol familier se dérober sous ses pieds, le jeune arpenteur de mondes, saisi par l'étourdissement terrible des nomades, ressentira également la déperdition des exilés, la saudade ou le spleen des immigrés perdus en terre étrangère, dépossédés de leur terre propre. Tristesse de quitter le chez-soi ; joie inquiète de rencontrer le chez-l'autre. Frayeur d'un puits de solitude sans fond ; timide ravissement d'investir d'autres clameurs, d'autres foules, d'autres élégances.

De telles expériences humaines forment vraiment la jeunesse. Elles la dotent en effet d'une vision aiguë du genre humain, généreuse et lucide. Ce voyage-là forme à la philanthropie. Naîtra dans les esprits neufs la volonté de résorber les altercations, de concilier les différences ; naîtra aussi le dégoût devant l'hypocrisie du néocolonialisme libéral ou impérial, cannibale ou « contre le Mal ». De retour au pays, la citoyenneté traînant encore derrière ses semelles dans les confins qu'il aura d'explorés, il aura acquis le sentiment d'être étranger et citoyen du monde, loin du territoire de son enfance, largué dans un ailleurs qui l'ampute de sa confiance en lui mais qui, dans le même temps, revigore sa confiance en l'Autre.

Il s'agit d'inverser un durcissement des frontières — celles qui « parquent les pauvres loin du gâteau » —, durcissement que Stefan Zweig fait remonter au début de la Première Guerre mondiale :

« Et de fait, rien peut-être ne rend plus sensible le formidable recul qu'a subi le monde depuis la Première Guerre mondiale que les restrictions apportées à la liberté de mouvement des hommes et, de façon générale, à leurs droits. Avant 1914, la terre avait appartenu à tous les hommes. Chacun allait où il voulait et y demeurait aussi longtemps qu'il lui plaisait. Il n'y avait point de permissions, point d'autorisations, et je m'amuse toujours de l'étonnement des jeunes, quand je leur raconte qu'avant 1914 je voyageais en Inde et en Amérique sans posséder de passeport, sans même en avoir jamais vu un. On montait dans le train, on en descendait sans rien demander, sans qu'on vous demandât rien, on n'avait pas à remplir une seule de ces mille formules et déclarations qui sont aujourd'hui exigées. Il n'y avait pas de permis, pas de visas, pas de mesures tracassières, ces mêmes frontières qui, avec leurs douaniers, leur police, leurs postes de gendarmerie, sont transformées en un système d'obstacles ne représentaient rien que des lignes symboliques qu'on traversait avec autant d'insouciance que le méridien de Greenwich. C'est seulement après la guerre que le national-socialisme se mit à bouleverser le monde, et le premier phénomène visible par lequel se manifesta cette épidémie morale de notre siècle fut la xénophobie : la haine ou, tout au moins, la crainte de l'autre. Partout on se défendait contre l'étranger, partout on l'écartait. Toutes les humiliations qu'autrefois on n'avait inventées que pour les criminels on les infligeait maintenant à tous les voyageurs, avant et pendant leur voyage. Il fallait se faire photographier de droite et de gauche, de profil et de face, les cheveux coupés assez court pour qu'on pût voir l'oreille, il fallait donner ses empreintes digitales, d'abord celle du pouce seulement, plus tard celles des dix doigts, il fallait en outre présenter des certificats. […] Quand je fais le compte de tout cela, je mesure tout ce qui s'est perdu de dignité humaine dans ce siècle que, dans les rêves de notre jeunesse pleine de foi, nous voyions comme celui de la liberté, comme l'ère prochaine du cosmopolitisme. […] Constamment, nous étions interrogés, enregistrés, numérotés, examinés, estampillés, et pour moi, incorrigible survivant d'une époque plus libre et citoyen d'une république mondiale rêvée, chacun de ces timbres imprimées sur mon passeport reste aujourd'hui encore comme une flétrissure, chacune de ces questions et des ces fouilles comme une humiliation. Ce sont des petites choses, je le sais, de petites choses à une époque où la valeur de la vie humaine s'avilit encore plus rapidement que celle de toute monnaie. Mais c'est seulement si l'on fixe ces petits symptômes qu'une époque à venir pourra déterminer avec exactitude l'état clinique des conditions et des perturbations qu'à imposées à l'esprit notre monde d'entre les deux guerres. » (Le Monde d'hier, « L'agonie de la paix ».)


On vote Le Pen par manque de voyages. On vote Le Pen quand le repli — seul mouvement sécurisant de l'enfance — nous persuade à chaque retrait de l'insécurité consubstantielle à toute ouverture. C'est la peur du sac-à-dos et des trajectoires éloignantes qui rend fertile le terreau de la lepénisation. Le cliché d'immigrés fous de joie de venir en France voler le travail des Français et féconder les Françaises, profiter de tous les avantages sociaux en fuyant tous les inconvénients de leurs pays sous-développés, cette image d'Épinal fait s'esclaffer quiconque a connu — par d'abondantes explorations extra-hexagonales — l'exotique déchirement de l'exil. La France n'est pas un paradis ; l'immigration n'est pas une allégresse vénale, mais une dérive pleine de souffrances, un mal économiquement nécessaire, un échouage, comme le souligne Stefan Zweig :

« Toute forme d'émigration produit déjà par elle-même, inévitablement, une sorte de déséquilibre. Quand on n'a pas sa propre terre sous ses pieds — cela aussi, il faut l'avoir éprouvé pour le comprendre — on perd quelque chose de sa verticalité, on perd de sa sûreté, on devient plus méfiant à l'égard de soi-même. Et je n'hésite pas à avouer que depuis le jour où j'ai dû vivre avec des papiers ou des passeports véritablement étrangers, il m'a toujours semblé que je ne m'appartenais plus tout à fait. Quelque chose de l'identité naturelle entre ce que j'étais et mon moi primitif et essentiel demeura à jamais détruit. Je suis devenu plus réservé que ma nature ne l'eût comporté, et moi, le cosmopolitique de naguère, j'ai sans cesse le sentiment aujourd'hui que je devrais témoigner une reconnaissance particulière pour chaque bouffée d'air qu'en respirant je soustrais à un peuple étranger. Avec ma pensée lucide, je vois naturellement toute l'absurdité de ces lubies, mais notre raison a-t-elle jamais quelque pouvoir contre notre sentiment propre ? Il ne m'a servi à rien d'avoir exercé près d'un demi-siècle mon cœur à battre comme celui d'un "citoyen du monde". Non, le jour où mon passeport m'a été retiré, j'ai découvert, à cinquante-huit ans, qu'en perdant sa patrie on perd plus qu'un coin de terre délimité par des frontières. »


[…]

Si l'insurrection de Mai-68 frappe aujourd'hui encore les consciences, c'est parce qu'elle affirmait la part essentielle de l'utopie dans tout projet républicain. On y revendiquait les valeurs de la démocratie véritable : sens du partage, communication fraternelle entre les citoyens lors de forums improvisés, refus d'une politique soumise à la rationalité économique et à la raison d'État. En 2002, c'est cette respiration profondément démocratique qui a été asphyxiée, en même temps qu'ont été soigneusement asphaltées les dernières rues pavées de la capitale.

[…]

Bernard-Henry Lévy est un spécialiste de ces récupérations opportunistes qui décrédibilisent totalement les intellectuels intègres aux yeux des Français. Préoccupé seulement par le maintien de son omnipotence dictatoriale chez les journalistes et par des entartrages à répétition made in Belgium, il déblatère de la doxa à tout va et se fait le chantre de la vraie démocratie — avec chauffeur, boys et bonnes, siou plaît ! Il surfe sur toutes les vagues porteuses, part dans les cinq-étoiles de tous les fronts, pourvu qu'il en revienne avec du Massoud en photo et du laurier en crinière, à tresser chez Carita.

[…]

Le philosophe contemporain Eduardo Lourenço voit dans la France la patrie autopositionnelle d'une esthétique de la liberté et de l'utopie. Depuis la Révolution, la psyché française est en effet portée par un désir d'exemplarité idéologique. Il atteint son acmé en mai 1968, lorsque, à en pleine conquête de l'Occident par le Système libéral-totalitaire, la jeunesse française inventa la néorésistance dans la rue, « révolution imaginaire et virtuelle ». À l'exception des propagateurs du pancapitalisme anglo-saxon, ce désir d'incarner une modernité rêvée sert de phare pour les pays de l'Europe méridionale, dont la psyché tend plus volontiers à l'humanisme qu'au cannibalisme.

[…]

Avant la grande mobilisation du 1er mai 2002, où les slogans antilepénistes fusaient de toutes part, les jeunes qui manifestèrent spontanément dès l'annonce des résultats du premier tour ne trouvèrent, pour seul cri de colère, que ces trois mots : « J'ai honte ! ». Ils les inscrivirent à la hâte sur des pancartes improvisées, ils en sacrifièrent des T-shirt, ils en modulèrent leurs lamentations d'après-Claque. Honte de qui ?, de quoi ? Qu'est-ce même que cette honte-là ? — Ils répondent, du tac-o-tac : « Honte d'être français ! »

Blessés dans notre amour-propre, nous étions déjà blêmes en imaginant le grand blâme international que le scrutin du second tour allait susciter. Nous voulions offrir aux Italiens un modèle de dignité démocratique et, au monde, un parfum de notre grandeur. Mais c'est la pestilence qui surgit de l'isoloir. Quand il y a de la honte, il y a cependant de l'espoir. Car nous avions honte de notre sinistrose devant la communauté internationale. La gauche humaniste doit à l'avenir nous épargner cette honte — tel sera le sceau de notre liberté conquise. Telle sera sa générosité.




Revue de presse


Si l'on peut douter que les médias entendent les avertissements nombreux qui leur sont adressés, la gauche et les citoyens doivent être capables d'entendre les conseils raisonnés, donc vrais, donc utiles, donc efficaces, d'une nouvelle figure de la communauté philosophique.

Le Magazine littéraire, 2002.


Lien externe

compte rendu de l'esprit-europeen.fr