Vincent Cespedes

       Tous philosophes ! 40 invitations à philosopher

                  (Albin Michel, 2008, 176 pages, 12 euros)

« Quand tu es arrivé au sommet de la montagne, continue de grimper ! », « La passion sexuelle est avant tout un incendie de l'âme », « Vivre est politique », « Je me révolte, donc je suis », « Le bonheur est clandestin »…
Petit jeu : rebondir sur des citations percutantes qu'aiment employer la jeune Mélo et ses amis. 40 citations d'auteurs (Picasso, Gide, Arendt, Nietzsche, Jankélévitch, Vauvenargues…) dans 40 scènes de vie quotidienne — lors d'un conflit, en cours, face à l'incompréhension des autres, en famille… — conduisent à réfléchir avec gourmandise et clarté. Autant d'invitations, pour nous tous, à philosopher, résolument et sans complexe.

                                     

Revue de presse


Libération, 18 juin 2009

Ouvrir sans crainte ni complexe la porte de la philosophie qui, de froide cathédrale, serait devenue maison commune ? Dans Tous philosophes !, Vincent Cespedes le fait de façon enjouée et plaisante, sans aucun souci académique. Ses « 40 invitations à philosopher » sont autant de saynètes dans lesquelles, à partir de quelques bouts de vie quotidienne où sont évoqués soit des proverbes (tibétain, touareg) soit des mots d’auteur (philosophe, écrivain, poète…), Cespedes livre ses réflexions philosophiques et fait partager son « plaisir de penser ». Il ne s’agit pas à proprement parler d’une initiation, mais d’un appel à entrer dans la danse de la philosophie, prise au sens très large : « Clasher les idées et les idoles pour créer de nouveaux choix, de nouvelles expériences, de nouveaux rêves, c’est cela, philosopher. Transformer l’impossible en possible, l’impensable en pensée. »


Robert Maggiori

                         

Quelques auteurs cités…


     Patrícia Melo (née en 1962)Georges Perros (1923-1978)Bessie Head (1937-1986)Jalâloddîn Rûmî (1207-1273)André Breton (1896-1966)Anna Maria Ortese (1914-1998)
Simone de Beauvoir (1908-1986)Albert Camus (1913-1960)Mikhaïl Bakounine (1814-1876)            TOUS PHILOSOPHES ?…
Marina Tsvetaïeva (1892-1941)Jacques Ellul (1912-1994)María Zambrano (1904-1991)Pierre Reverdy (1889-1960)Jean-Paul Sartre (1905-1980)Simone Weil (1909-1943)Serge Daney (1944-1992)Risa Wataya (née en 1984)     Sissel Lie (née en 1942)Victor Serge (1890-1947), de son vrai nom Victor KibaltchicheAlexandre Dumas (1802-1870)Fernando Pessoa (1888-1935)D'Honoré de Balzac (1799-1850)Clarice Lispector (1920-1977)Madame de Staël (1766-1817)


Introduction


Rencontre chocolatée


Je rencontre Mélodie à l'hôpital.

Ni elle ni moi ne sommes malades : je viens faire une conférence, tandis qu'elle rend visite avec ses parents à son amie Clémence. Je la croise à la machine à café, et voici qu'elle renverse sur ma veste son gobelet chocolat et deux expressos ! Elle se confond en excuses — je fais ma conférence en tee-shirt.

Alors que je remballe mes affaires, le père de Mélodie vient me féliciter pour ma prestation et insiste pour me payer le teinturier. Comme je refuse, il m'invite à me joindre à leur soirée barbecue. « Avec plaisir, à condition que votre fille ne touche pas au ketchup ! » L'intéressée se marre : « Okay, je me contenterai d'apporter les cafés ! »

De belles rencontres naissent parfois d'un rentre-dedans, d'un hasard désagréable qui nous fait sortir les écouteurs des oreilles et dévisager l'autre, sourcils froncés… avant de l'envisager, de le considérer comme une personne singulière, non un anonyme ; comme une opportunité, non un accident. Comme une chance d'échanger un brin d'humanité — regards, sourires, paroles — dans l'univers glaçant des vitrines, des pubs et des gens gris.

Mes échanges avec Mélo et sa famille furent pétillants. Ses parents deviennent rapidement des amis d'évidence. Un père comédien, qui prend un malin plaisir à éplucher mes passages dans les médias. Une mère qui travaille dans l'immobilier, noie son stress dans la lecture et me fait découvrir, entre autres, L'Amérique de Franz Kafka et la poésie hypnotisante de Salah Stétié. Sinon, quand Kylian (douze ans) ne me pousse pas à jouer sur sa console à des jeux où le sang gicle et les têtes explosent, je passe du temps à philosopher avec sa grande sœur.    


   Le clash des préjugés


Il n'est jamais trop tôt pour philosopher.

Il n'est jamais trop tôt pour clasher les préjugés, ceux de nos parents, de notre milieu, de notre culture. Il n'est jamais trop tôt pour interroger d'un œil neuf et sans pitié nos obéissances aveugles, nos soumissions à des autorités soi-disant « rationnelles », à des comportements acquis on ne sait comment, tombées dans le biberon sans que bébé n'eut le choix. Clasher les idées et les idoles pour créer de nouveaux choix, de nouvelles expériences, de nouveaux rêves, c'est cela, philosopher. Transformer l'impossible en possible, l'impensable en pensée.

Mélo et moi avons mis au point un petit rituel : comme elle collectionne des citations dans son agenda, nous en prenons une pour commencer ce qui ressemble à une battle philosophique, une joute où l'on se démène pour trouver le premier la « vérité » de ladite citation. Une phrase percutante sortie de son contexte : plus qu'une philosophie en concentré, une invitation à philosopher.

L'envie d'écrire ce livre est née de ces duels avec Mélo. Il n'a d'autre ambition que d'exercer les lecteurs aux clashs tous azimuts, ces micro-révolutions de la vie quotidienne, ces micro-défis qui libèrent nos affects et réveillent nos libertés.


L'alchimie humaine


« J'ai trois minutes avant d'aller à la danse », me dit un jour ma clasheuse préférée. « Raconte-moi ta philosophie ! » J'en reste tout bébête — il m'a fallu trois mille pages pour à peine l'esquisser !

Mais, à la réflexion, ma philosophie pourrait tenir dans cette phrase sympathique : « La vie ne vaut que d'être partagée ». Partagée en toute générosité, avec des présences chères qui lui donnent du sens, de l'épaisseur. Des présences : pas des pseudos sur forums virtuels, ni des ombres que l'on effleure machinalement du bout des méls. Les machines ne pourront jamais numériser la vie. L'audiovisuel ne suffit pas : pour que l'humanité fleurisse, les êtres humains doivent physiquement se rencontrer.

Partager nos espaces, mélanger nos fatigues, transmettre nos vibrations, confondre nos mémoires, cela commence souvent par parler de la pluie et du beau temps. Zéro conflit, accord total. Si la « mayonnaise » prend, on se découvre peu à peu, on s'apprivoise en livrant à l'autre ce qui importe bien plus que des avis météorologiques : telle émotion, tel doute, tel souvenir…

Et si les contacts répétés avec l'autre nous emplissent à chaque fois d'énergie, éclairent nos pensées sombres et nous aèrent le corps, alors une amitié est née. L'autre vit en moi : de l'intérieur, il redouble mes bonheurs et me souffle ses vannes. Je vis en l'autre : il emporte un peu de moi où qu'il aille, me trimballe dans son cœur comme un confident auquel on peut tout dire, et qui vous répond de tout son caractère, de toute sa densité.

Imagination ? Bien sûr ! Et ce n'est pas ici un défaut, une illusion à se sortir du crâne : c'est au contraire la condition de tout lien intime, si intime qu'il perdure en nous-même quand l'autre n'est pas là, ou… n'est plus.

Nous sommes peuplé d'autres, sous notre prénom. Et ceux qui nous aiment nous ont dans la peau, dans leurs plis, dans leur pulpe. Notre identité se métisse tout au long de la vie ; nos amis, nos amours, en sont les ingrédients essentiels. Plus ils comptent, plus ils nous font. Ma rencontre avec Mélo débouche donc sur ce drôle de livre, et sur l'occasion qui t'est offerte, lectrice, lecteur, de nous rencontrer elle et moi. Les rencontres sont contagieuses, c'est connu : une en provoque dix, qui en provoquent cent. On est vite submergé ! Pour faire le tri, il suffit de se laisser guider par la joie créatrice que certaines procurent. Le désir de créer est en effet le signe d'une amitié digne d'être vécue à fond. Plus on se mélange, plus on vit — plus on crée.

Créer quoi ? Des moments de complicité. Partager des évènements forts, rire de choses futiles ou profondes, s'échanger du sentiment. Se nourrir mutuellement de la personnalité et de l'intensité de l'autre. Faire siens ses goûts et ses discernements ; siennes, ses humeurs et ses expressions. On n'apprend pas d'un ami : on prend.

Je crois que j'ai pris de Mélo ses interrogations et son langage de lycéenne de seize ans. Quelques états d'âme, aussi : son émerveillement pour la langue chinoise, son amitié pour JB, son ras-le-bol d'une école qui surmène et ennuie au lieu d'enthousiasmer. De son côté, elle a pris de moi le plaisir de philosopher — l'une de mes grandes passions —, plus deux, trois tics, comme méditer en se touchant le lobe de l'oreille, ou pester dans une langue imaginaire et gutturale dès que l'on vient d'éternuer.

C'est bien Mélo, « ma » Mélo, qui parle sous ma plume, même si je lui fais dire des choses qu'elle n'a jamais vraiment prononcées. Et j'aime à croire que c'est un tout petit peu Vincent, « son » Vincent, qui parle à travers Mélo quand elle rédige sa disserte de français ou quand elle clashe entre amis autour d'une citation — histoire de les rendre tous philosophes, les Jean-Baptiste, Anaïs, Clémence, Fabien, Zaya, Raphaël ou Toni.

Mais assez blablaté ! Autour de tout ce beau monde quarante citations attendent de devenir nôtres, impatientes de se mélanger.

À vos clashs !…

Prêts !…

Philosophez !!                             


Lien externe

« Le questionnement philosophique à l'école », débat avec O. Brenifier et M. Piquemal (janvier 2009).

Lien interne

Extrait de l'Introduction et commentaires, sur le blog.