Le Vu-Lu
Orange = Vu. Bleu = Lu. (Dernière mise à jour : 17 mai 2009)
Dernières entrées : La Révolution moléculaire, La Vague, Vicky Cristina Barcelona, Wackness.
Top 7 : La Somme et le Reste
La Révolution moléculaire De l'autre côté
Vicky Cristina Barcelona
7h58 ce samedi-là
L'Enfant, le prisonnier
Be Happy
Adam's apple, d'Anders Thomas Jensen
(2005), avec Ulrich Thomsen, Mads Mikkelsen.
Un pasteur disjoncté tente de réhabiliter un taulard malveillant. Qui réhabilite qui ?
Qui teste qui ? Quels arrangements passe-t-on avec la réalité ? Drôlissisme et profond.
Bataille à Seattle, de Stuart Townsend
(2007), avec Charlize Theron, Joshua Jackson.
La première manif anti-OMC ; où l'on voit que le mouvement « altermondialisation » est le digne successeur de Mai-68, contestataire et philosophique. Enthousiasmant et politisant !
Beaufort, de Joseph Cedar
(2006), avec Oshri Cohen, Itay Tiran, Eli Eltonyo, Ohad Kneller.
L'absurdité de l'obstination guerrière, vécue depuis un bunker. Un huis-clos mortifère et ambigu, entrecoupé de reparties qui font mouche.
Be happy (v.o.: Happy-Go-Lucky), de Mike Leigh
(2008), avec Sally Hawkins, Alexis Zegerman.
Éblouissant portrait d'une jeune femme solaire, Poppy, qui sourit à la vie et à qui la vie sourit en retour. « La chance, ça se travaille », tel est son credo. Pure Je(u), elle perturbe les êtres crispés sur leur Moi factice, comme ce prof de conduite malade de frustrations, qui voit forcément dans la décontraction sensuelle de son élève un appel au vice. Une vraie leçon de bonheur — cette force alliant la présence aux autres et la présence d'esprit —, aux antipodes de la crétine et rétrograde Amélie Poulain.
Bonté, Carol Shields
(Calmann-Lévy, 2003)
Le pétage de plombs inexplicable de Noah, une étudiante de la classe moyenne qui se met à mendier dans les rues de Toronto, bouleverse sa famille, et surtout sa mère, écrivaine.
Une méditation mordante sur l'œuvre et la vie, l'écriture et la douleur. Délectable !
« Pourquoi est-ce si rassurant d'avoir des enfants qui font partie d'une équipe de natation ? Parce que la vue de ces peaux lisses mouillées frissonnant au bord de la piscine et le parfum du chlore imprégnant leurs cheveux forment un tout qui protège du mal. » (p. 157)
« N'importe quelle enfance peut s'avérer handicapante si on la répète, si on la rejoue et la considère sous un certain jour. » (p. 221)
« Parfois, ils mangent, boivent et font l'amour, mais la plupart du temps ils détruisent systématiquement ce qui avait jadis existé entre eux, broyant le cœur de l'amour sous leurs disputes philosophiques. » (p. 225).
Burn After Reading, de Joel et Ethan Coen
(2008), avec G. Clooney, B. Pitt.
Un pataquès invraisemblable et décalé, pour montrer quoi ? On se le demande encore longtemps après l'avoir vu : c'est peut-être ça, le meilleur !
Ceux qui restent, d'Anne Le Ny
(2007), avec Vincent Lindon, Emmanuelle Devos.
Une réflexion sensible sur la rencontre, l'amour, l'encouplement. Mise en scène prenante.
Correspondance (1958-1994), Charles Bukowski
(Grasset, 2005)
400 pages et presque quarante ans de la vie d'un des fleurons de la poésie américaine d'avant-garde des
sixties, alcolo-érotomane intègre et à fleur de peau.
« Viens de terminer Saint Genet par Sartre, celui qui a refusé le prix Nobel 52 pendant qu'il attendait son sandwich au fromage. S. G. est plutôt mal écrit dans son ensemble, mais il y a ici et là des raies de lumière, en volutes, et quelque chose de fascinant comme une petite boîte de lames de rasoir rouillées. » (25/10/64, p. 80)
« C'est sûr, rien que la période des fêtes de Noël suffit à donner au moins la grippe à n'importe qui. Toute cette fausse bonté joyeuse programmée ferait vomir à un homme toute sa putain d'âme ! » (24/01/90, p. 380)
« Bon, ne mourrez pas et comme ça personne n'aura à se faire de soucis. » (à M. Bohlke, 25/07/93, p. 425)
Critique de la vie quotidienne II, Henri Lefebvre
(L'Arche Éditeur, [1961] 1980)
Une réflexion stimulante et clairvoyante sur les aliénations du néocapitalisme naissant.
« Nous pourrons même un jour traiter des questions comme celle-ci : "Combien coûte socialement, dans des conditions par ailleurs définies, une vie individuelle médiocre ?" » (p. 103)
« Depuis quelques temps, beaucoup de discussions sinon toutes […] franchissent hâtivement et sans vergogne les limites. On commence par ce qui passait autrefois pour la fin. On vise la personne. On cherche à discréditer, à disqualifier, à déshonorer. De l'interlocuteur, on cherche à montrer qu'il n'est pas "valable". On le dégrade. En même temps on se dégrade et on l'ignore ; on dégrade la discussion et on feint de l'ignorer. […]
Résultat : un terrorisme généralisé qui mériterait une étude particulière et qui fait partie d'une contradictionn assez grave et assez visible un peu partout entre l'effort vers une démocratie renouvelée et l'action qui sape cette démocratie par le fondement. Les esprits, les idées, les concepts "neutralisés" quand ils évitent "l'écrasement". Dans la jungle idéologique le terrorisme sévit. Les uns et les autres se servent des mêmes armes : intimidation, menace, répression. Le terrorisme paralyse ; il stérilise. » (pp. 22-23)
« Le jeune ouvrier, lui, est à la fois intégré à la société globale (industrielle, moderne) et jeté en proie à des conflits plus profonds. Ce qu'il éprouve dès l'enfance, c'est la dissociation, la contradiction féconde mais douloureuse. Il connaît très tôt l'insécurité ; il éprouve la dépendance, la vie mal organisée, parce que la prévision matérielle est difficile dans une famille ouvrière (crainte du chômage ou du déplacement, manque d'argent disponible, journées mal découpées, etc.) Déjà la vie d'école et la vie de famille s'opposent dans un contraste frappant ; puis il passe brusquement de vie d'écolier à la vie de travail. Vie de travail et vie de famille contrastent encore cruellement. » (pp. 55-56)
De l'autre côté, de Fatih Akin
(2007), avec Tuncel Kurtiz, Hanna Schygulla, Nurgul Yesilcay...
Magnifique méli-mélo sur la rencontre et le lien. Trois films en un ; une leçon de scénario.
Écrits, de Luigi Nono
(Contrechamps, Genève, 2007)
La somme intellectuelle du compositeur contemporain — compilation d'articles, d'entretiens et de déclarations — fait entendre la musique de l'engagement.
« Luigi Nono, la voie humaine » (article).
Jane Eyre, de Charlotte Brontë
(Garnier, 1966)
Publiée en 1847, cette épopée biographique emporte par son style flamboyant, la fougue de l'héroïne et l'« exotisme » de l'époque victorienne.
« Mentalement, je restais maîtresse de mon âme, donc assurée d'être sauvée finalement. L'âme a heureusement un interprète (qui, pour être souvent inconscient, n'en est pas moins fidèle) qui est le regard. » (p. 427)
La Bête dans le cœur, de Cristina Comencini
(2007), avec Giovanna Mezzogiorno.
Film minimaliste et bien rythmé sur les démons intérieurs à exorciser. Subtilement sublime.
La Nuit de la substance, Salah Stétié
(Fata Morgana, 2007)
Une intense méditation sur la création, la poésie et les mélanges qui font notre vision du monde.
« Mille soucis nous habitent et les voici qui, de soucis, se font fleurs. La vie est plus vive que la vie. » (p. 11)
« Vivre. Tout dans l'univers est tissu, tout est foisennement et diaprures. » (p. 19)
« J'ai hésité devant l'orthographe : faut-il ou non un s au mot enfant(s) ? » (p. 46)
La Nuit nous appartient, de James Gray
(2007), avec J. Phoenix, M. Wahlberg, Robert Duvall.
Polar superbement réalisé (la course poursuite !), fort trio frères-père ; on regrettera cependant le manichéisme flics-mafieux et une esthétisation parfois
too much.
La Prison républicaine (1871-1914), Robert Badinter
(Fayard, 1992)
Rigoureuse analyse montrant comment la prison, système hors du système, contredit les principes affichés de travail d’amendement et de réinsertion du délinquant.
« Si l'emprisonnement, dans son principe, n'est que privation de liberté, la prison, dans sa réalité, est bien plus que cela : elle est un lieu de peine, et ne peut s'y dérober […]. La prison, devenue le mode principal de châtiment dans les sociétés modernes, doit assurer cette fonction d'expiation » (p. 390)
La Révolution moléculaire, Félix Guattari
(Recherches, 1977)
La philosophie comme on aimerait en lire plus souvent : forte, inventive, accessible pour les non-spécialistes, en prise avec le réel et anti-psy à souhait. De quoi inspirer la nouvelle génération d'intellectuels. De quoi dénormaliser les normopathes ! À redécuvrir de toute urgence.
« Il est donc absurde de dire de l'enfant qu'il est polymorphe, pervers… Arracher la tête de sa poupée, avoir envie de caresser le ventre de sa mère, ce ne sont pas là des choses qui ont vraiment à voir avec les objets complets de la logique dominante. Cela n'engage aucune responsabilité de l'ennfant en tant que tel. L'attitude analytique répressive, celle qui s'appuie sur les représentations normalisées, prendra systématiquement le sujet au mot, chosifiera ses énoncés. "Il a voulu tuer son frère, il désire sa mère, il est responsable, il est incestueux." Tous les pôles de l'agencement, l'enfant, le frère, la mère, cristalliseront alors dans lechamp de la représentation. Si on dit à l'enfant : "Tu as arraché la tête de ta poupée, c'était un cadeau pourtant qui nous avait coûté cher, et tu le sais bien !", on le fait entrer de force dans le circuit des valeurs économiques et, de proche en proche, tous ses objets seront référés aux catégories de la réalité dominante, de l'ordre dominant. […] La psychanalyse n'a pas échappé à cette perversion du monde normal. C'est dès le départ qu'elle a voulu dompté le désir. L'inconscient lui est apparu comme quelque chose de bestial, de dangereux. Toutes les formulations successives de Freud ne se sont jamais départies de cette position. L'énergie libidinale doit se convertir au système manichéiste des valeurs dominantes, elle doit investir les représentations normales. » (pp. 41-42)
« Le cinéma commercial est incontestablement familialiste, œdipien et réactionnaire ! Mais il ne l'est pas intrinsèquement comme l'est la psychanalyse. Il l'est "par-dessus le marché". Sa "mission" n'est pas d'adapter les gens aux modèles élitistes désuets et archaïques du freudisme, mais à ceux qui sont impliqués par la production de masse. » (p. 237)
« Quand on "tient" le coupable, quand on peut enfin s'écrier : "C'était lui", on croit, ou on veut faire croire, qu'on a trouvé la solution à l'affaire. Quelle ignoble absurdité ! Et pour saluer la conclusion du jugement on n'attend plus qu'un sacrifice sur l'autel de la loi. Et voilà des gauchistes qui réclament une meilleure justice ! En somme de bons juges, de bons flics, de bons patrons ! On entend, en écho, le chœur des concierges et des chauffeurs de taxi : "Rétablissez la peine de mort, enfermez les fous, couper les cheveux aux hippies…" L'idée même de la justice est réactionnaire. L'idée d'une justice populaire, d'un tribunal populaire, mise en avant par les maos est également réactionnaire. Elle va dans le sens de l'intériorisation de la répression. "Les masses inventeront"… Pas une nouvelle justice, un nouveau code et de bons juges ! Ou si elles en viennent là, c'est qu'elles seront en train de basculer dans le fascisme. » (p. 88).
La Somme et le reste, Henri Lefebvre
(Méridiens Klincksieck, 1989)
Autobiographie passionnante [1958] d'un philosophe injustement oublié. Intense et actuel.
« Nier la philosophie, c'est encore philosopher. » (p. 104)
« JE PENSE, DONC JE NE SUIS PAS. » (p. 246)
« L'homme labyrinthique (il est le labyrinthe et il est dedans) cherche son Ariane et son fil d'Ariane. Ses vrais ennuis commencent quand il en trouve plusieurs... » (p. 275)
« La psychanalyse ? J'ai refusé et je refuse encore. Non que je doute de son efficacité. Au contraire. La dangereuse puissance du traitement analytique ne me paraît pas encore maîtrisée par les praticiens ; ils se servent imprudemment de cette force aveugle. Je ne voudrais pas devenir un homme dépossédé de ses conflits : libéré et vide. […] Imaginez-vous Lorca ou Eluard ayant passé par l'analyse ? Nettoyés comme un caillou dans l'eau ? Heureux, tranquilles, hébétés ? Cette évaporation verbale dans l'acte de communication de ce qui constitue pour l'individu le centre de sa constitution — ses contradictions, ses conflits, ses problèmes — me semble inadmissible. Sauf dans les cas nettement pathologiques, quand les conflits deviennent intolérables. » (p. 290)
« Qui de nos jours, je le demande encore, ne vit pas de surmonter quelque névrose chassée dans les "profondeurs" ? La profondeur c'est cela : ce mélange. » (p. 295)
« Je vois, je pense, je rêve. […] Je prolonge en rêvant ce que je perçois : ce que je pense s'intercale tant bien que mal entre ce que je vois et ce que je rêve. » (p. 337)
« "Tu n'es pas un véritable amoureux. Tu n'as pas d'imagination. Tu n'en as même pas assez pour être jaloux." […] J'aurais dû comprendre la tactique féminine habile qui consiste à frapper l'homme au point vulnérable : ses incertitudes sur soi. » (pp. 342-343)
« Je ne suis pas ce que je suis. Je suis aliéné. Ma croyance en mon être sanctionne et parachève l'aliénation de mon être. » (pp. 337-338)
La Vague, de Denis Gansel
(2009), avec Jürgen Vogel, Frederick Lau, Max Riemelt.
Comment le fascisme peut vite resurgir, malgré les « leçons du passé » : telle est la démonstration que fait un prof en impliquant ses élèves. Malgré quelques petites incohérences scénaristiques, un film à la pédagogie redoutable, qui fait méditer.
La Visite de la fanfare, d'Eran Kolirin
(2007), avec Sasson Gabai, Ronit Elkabetz, Saleh Bakri.
Une jolie histoire humaine, qui pourrait se passer n'importe où. Le « hic », c'est qu'elle se passe en Israël, et qu'elle prend soin de gommer toute référence politique au profit d'une bonne conscience qui finit par être dérangeante.
Le Nationalisme contre les nations, Henri Lefebvre
(Méridiens Klincksieck, 1988)
Une oeuvre théorique profonde, écrite en 1937, montrant comment les origines du sentiment national sont révolutionnaires (1789) et plaidant pour un internationalisme pratique contre le nationalisme.
« La représentation formelle du génie national devient un thème par lequel on compense le vide de l'individu et l'on combat l'impression d'infériorité. » (p. 55)
L'Enfant, le prisonnier, Annie Leclerc
(Actes Sud, 2003)
La philosophe (à découvrir !) raconte quinze ans d'atelier d'écriture en prison et bouscule beaucoup d'idées reçues. Imparable.
« Pourquoi si peu de femmes délinquantes — à peine 4 % de la population carcérale ? Peut-être qu'elles se vengeaient moins, ou qu'elles se vengeaient autrement, sans violence manifeste… » (p. 115)
« La prison, c'est la forme tangible, en dur, en béton, de ce qu'ils ont toujours connu, la répétition aggravée de ce qu'ils connaissent depuis les débuts, la croissance exponentielle de ce qui les pousse au crime ; et bien sûr à la récidive. » (p. 142).
« Si jamais un jour […] tu te mets à penser vraiment à ce qui t'attend, à sombrer dans la pensée qu'il n'y aura jamais personne dans la vie pour t'aimer, te parler, te bercer, se pencher sur toi, mais non plus personne à bercer, à prendre dans tes bras, sur qui te pencher, alors tu es perdu, tu avales une fourchette, tu te défonces le crâne contre un mur, tu te pends, tu bascules dans le vide.
Il y a des choses qu'on ne peut pas croire sans mourir. » (p. 180).
« C'est ce qu'elle appelle aimer. Ce pressentiment d'aurore. » (p. 191)
« Plus on construit de prisons, plus on y met de monde, et plus on y met de monde, plus il y a de monde à y mettre. Pas un agent de la pénitentiaire, pas un soignant, pas un animateur qui ne sache que la majorité des prisonniers sortira de là brisée à vie, perdue au monde et méchante comme jamais.
Alors, pourquoi ? Comment ? » (p. 204)
Le Rêve de Cassandre, de Woody Allen
(2007), avec Colin Farrell, Ewan McGregor.
Deux frères commettent un crime pour se sortir du pétrin… et s'empêtrent tragiquement.
Un bon film noir, servi par deux acteurs attachants et la musique entêtante de Philip Glass.
Les Berkman se séparent, de Noah Baumbach
(2006), avec Jeff Daniels, Laura Linney.
Peinture d'un très classique divorce, criante de vérité. Un régal drôle et sans concession.
Les Intellectuels japonais, Makoto ODA
(Les Publications orientales de France, 1979)
Une superbe comparaison de la figure et du rôle de l'« intellectuel » au Japon et en Occident, par un écrivain voyageur, adepte du « roman total » et pacifiste engagé.
« Qui dit conviction, dit intervention de la volonté. » (p. 39)
« Le vrai danger ne réside pas dans les crises elles-mêmes mais dans la tentative pour anéantir les possibilités de changements apportées par les crises, pour préserver le statu quo à tout prix, qu'il soit devenu démodé, corrompu et surtout inhumain. » (pp. 167-168, postface).
L'Éthique du souvenir, Avishai Margalit
(Climats, 2006)
Une belle analyse des liens qui unissent éthique et mémoire (se souvenir des proches, le devoir de mémoire, le pardon, etc.), à partir d'exemples précis. Une œuvre accessible et riche, par un philosophe israélien qui mérite d'être lu.
« Se soucier n'implique pas forcément aimer. » (pp. 43-44)
« Il est clair que la simple injonction "n'y pensez plus" n'entraîne pas automatiquement l'oubli. Elle pourrait même avoir l'effet contraire. De même, ce n'est pas parce qu'on nous demande de nous rappeler quelque chose que nous en serons capables, même dans les circonstances les plus favorables. Il est impossible de se souvenir volontairement. » (p. 66)
« Dire que j'espère que vous vous souviendriez de moi revient à dire que vous devriez vous souvenir de moi, si nos relations sont aussi denses aujourd'hui que je le crois. Il ne s'agit pas d'une prédiction mais d'une prescription. Nous dirigeons des attentes de ce type vers ceux avec qui nous entretenons des relations personnelles denses. Elles constituent la base rationnelle de notre espoir. […] L'espoir que l'on se souvienne de nous devient alors un moyen d'évaluer de notre vivant l'intensité et la qualité de nos relations denses. » (p. 104)
Lettres d'Iwo Jima, de Clint Eastwood
(2007), avec Ken Watanabe, Kazunari Ninomiya.
Film de guerre classique et larmoyant, du point de vue japonais — ce qui ne change rien au catéchisme des parfaits bidasses : obéissance aveugle et sens du sacrifice. Qu'ils nomment « héroïsme » la crétinerie qui consiste à tuer et à mourir pour les dirigeants de leur pays en dit assez sur leur ignorance du politique. Notons cependant le progrès accompli depuis les années 1980 : l'humanisation de l'adversaire. Progrès tout relatif, ici, car USA représente encore le camp du Bien. Qu'en sera-t-il quand il s'agira d'humaniser les paysans vietnamiens et de montrer USA dans le rôle du génocidaire ?
L'Homme en proie aux enfants, d'Albert Thierry
(Magnard, 1986)
Superbes réflexion et témoignage sur le métier d'instituteur, écrits il y a un siècle par un poète pédagogue, mort prématurément au front (1881-1915).
« Les enfants sont sans cœur ! […] Ils n'aiment pas l'intelligence, ils n'aiment pas la beauté. Peut-on donc aimer autre chose ? […] J'eusse découvert que la Reine des enfants n'est pas la Reine des hommes, et qu'au lieu de se prosterner devant l'intelligence ou la beauté, c'est la Force qu'ils adorent.
Les enfants ne son pas sans amour. Camarades, certains deviennent amis. Les plus grands et les plus vigoureux se lient d'abord entre eux ; comme aussi les petits. Et ce sont les premières, et peut-être les seules affections solides, celles qui bénissent la Force. D'un fort qui est doux à un faible qui est humble, d'un faible qui est rusé à un fort qui est brutal, ne règne pas tendresse, mais alliance, mais complicité. » (p. 53)
« Quel malheur d'avoir été un élève passable ! Si j'avais été un fainéant, je n'aurais jamais pensé à être instituteur. » (p. 146)
« Je n'aime pas beaucoup les instituteurs : dogmatiques, libres-penseurs qui pensent peu, et républicains d'un républicanisme gueulard, leur intolérance, leur impersonnalité me glacent. Mais s'ils consentent, comme certains nous l'ont promis, à se préoccuper des intérêts du peuple, à s'y renaturaliser au lieu de s'en désagréger pour lui imposer leur tyrannie pédante, ils conquerront la plus difficile estime. » (p. 139)
« Éducation nouvelle d'un esprit qui ne voulait qu'évidence, d'un cœur qui ne voulait qu'amour : éducation révolutionnaire et déchirante ! » (p. 154)
« Mon enfance mystérieuse encore, que je supposais perdue, ce petit garçon timide et blême, qui regardait le jour doré rétrograder sur des pavés mélancoliques, ce petit garçon sans péchés s'est éveillé dans ma mémoire où je le croyais mort, et il s'est avancé vers leurs sourires…
Ô chers Ressuscitateurs [ses élèves], vous l'avez accueilli. Ensemble, Messies sans Messages… » (p. 155)
« Si haut qu'à l'école nous élevions notre mur contre la vie, la plus forte marée l'atteint toujours, inévitable, et, le franchissant, elle submerge d'écume les pauvres petites âmes. Nous souhaiterions un peu de pitié pour elles. Mais non, cette tendresse, on nous interdit de la témoigner ; et les enfants, ils la méprisent. » (p. 50)
« La raison, c'est l'instinct le dernier-né de l'homme ; la sensibilité est plus âgée et sait bien davantage. […]
Le soleil plane : moi comme vous, enfants, soumettons-nous humblement à sa force, dans l'étonnement sacré de ce qui croît en nous ; ses deux ailes d'immense azur nous couvent. » (p. 158)
Manhattan Transfer, de John Dos Passos
(Gallimard, « Folio », 1985)
La vie new-yorkaise du début du XXe siècle, décrite dans un somptueux monologue intérieur. Dépaysement garanti !
« L'ascenseur chantonne en montant. Debout, elle se regarde dans le miroir. Soudain quelque chose de follement gai la traverse. Elle enlève la poussière de dessus sa figure avec son mouchoir tordu, sourit au garçon d'ascenseur dont la bouche se fend d'un sourire aussi long qu'un clavier de piano, et alerte, dans un froufrou de soie, elle se dirige vers la porte de l'appartement. Une servante pimpante vient ouvrir. À l'intérieur règne une odeur de thé, de fourrures et de fleurs. Des voix de femmes gazouillent au milieu du tintement des tasses, comme des oiseaux en volière. Des regards voltigent autour de sa tête quand elle entre dans le salon. » (p. 330)
Match Point, de Woody Allen
(2005), avec Jonathan Rhys-Meyers, Scarlett Johansson.
Chris, un jeune prof de tennis, sacrifie l'amour pour l'ascension sociale. Deux heures passionnantes ; peinture fine de la haute société, direction d'acteurs à couper le souffle.
Michael Clayton, de Tony Gilroy
(2007), avec George Clooney, Tom Wilkinson, Tilda Swinton.
Un thriller qui brille plus par l'excellence de sa mise en scène et du jeu d'acteurs que par son intrigue, classique. Le plan du générique de fin sur G. Clooney dans un taxi vaut le détour.
Quel bruit ferons-nous ?, entretiens avec Arlette Farge
(Les Prairies ordinaires, 2005)
Passionnante discussion avec une historienne spécialiste du XVIIIè siècle,
sur la politique, la marginalisation, le féminisme, le langage et l'engagement… Un nectar !
« Il semble clair que l'ère de la dénonciation et de la victimisation dans laquelle nous sommes plongés ne mène à peu près nulle part. Un des moyens, peut-être, de rentrer dans une ère de l'invention serait d'annuler ces deux modes incantatoires, tout en les prenant en charge comme des dérives qui nous sont arrivés et qu'il faut historiciser pour pouvoir les dépasser. » (p. 72)
« La mode est vraiment à la parole singulière : de la même manière qu'on aime le poisson frais, on aime la parole fraîche, et la démultiplication des témoignages cache une absence certaine d'analyses et de repères ; car tous les témoignages sont pensés comme équivalents, donc sans valeur propre ni hiérarchie, sans réflexion sur ce qui fut dit. » (p. 169)
Question de pouvoir, Bessie Head [1973]
(Éditions Zoé, 1995)
Exilée d'Afrique du Sud au Botswana, Elizabeth rencontre deux hommes et sombre lucidement dans la folie. Un roman autobiographique épuré mais troublant comme la fièvre.
« Tu es une femme étrange, Elizabeth. Quelles choses tu es capable de faire sortir d'un homme ! Tu sais, les hommes ne discutent jamais vraiment les profondeurs de la métaphysique avec les femmes. Oui, ils parlent de l'amour et de sujets de ce genre, mais leurs sentiments les plus intimes, ils les gardent pour d'autres hommes. » (p. 32)
« Les puissants n'avaient besoin que de mondes étroits, petits et clos. Ils ne se sentaient jamais en sécurité dans le vaste et large univers mouvant où circulaient en liberté tant d'idées contradictoires. » (p. 50)
« Et l'amour était comme une jeune fille avec de l'émerveillement dans les yeux. » (p. 70)
« — Oh ! Quel monde d'amour on pourrait créer. » (p. 47)
« Il était un interlocuteur stupide, si on peut appeler stupide le fait d'avoir un cœur en or. » (p. 168)
« Tous les philosophes et les prophètes ont dit de tout temps : "Ne pensez pas en terme de 'je' et de 'mien', cela amène la mort." Mais […] leur message était réservé à un cercle fermé de disciples. Les Noirs au contraire ont appris cette leçon brutalement parce qu'ils ont été les victimes vivantes de l'avarice engendrée par "je" et "mien" et "va au diable, chien !" » (p. 169)
« L'amour, c'est l'échange de deux personnes qui se nourrissent l'une de l'autre, ce n'est pas l'une qui se nourrit de l'âme de l'autre comme un vampire. » (p. 249)
Relativité de la réalité, René Laforgue
(Éditions du Mont-Blanc, 1963)
Intéressante synthèse d'inspiration psychanalytique pour penser la crise de la modernité.
« L'homme moderne se trouve placé devant un problème que, jusqu'à présent, il avait éludé : celui de sa propre relativité. » (p. 52)
« Le nombre de cas où l'angoisse de la mort provoque une régression est très élevé, et l'on peut se demander si notre système d'éducation occidentale ne favorise pas cette terreur. […] Notre civilisation occidentale chrétienne a permis à l'homme de fuir, devant l'angoisse de la mort, dans les pratique religieuses. » (p. 51)
Sans autre lieu que la nuit, roman d'Alba de Céspedes
(Seuil, 1973)
Une nuit, des personnages, des situations vibrantes d'humanité. Une interrogation sur le sens de la vie, la solitude, l'amour, magnifiquement mise en scène et en mots.
« — Vous êtes étranger, monsieur ?
— Non. Je suis amoureux ! » (p. 78)
« — L'art bourgeois…
— Il n'y en a pas d'autre : tout est bourgeois. » (p. 174)
« A la fin, cette solitude qu'on vous impose comme une cagoule n'est plus une condamnation, un refus, c'est un choix — […] on accepte d'être trompé, mystifié, exploité, on le sait à l'avance ; les gens, ici et ailleurs, ce sont des minables, ou bien des déchets, comme lui, ou de petits coqs ridicules, comme les employés et les cadres du bureau où il travaillait ; les femmes, au moins, portent en elles-mêmes un grand rêve impossible, un rêve qu'elles ne parviennent jamais à préciser et qui leur donne l'élan du désespoir ; à part quelques petites filles sages, comme Jackie, qui se tiennent coites, en attendant un mari. » (p. 214)
7h58 ce samedi-là, de Sidney Lumet
(2007), avec Philip Seymour Hoffman, Ethan Hawke.
Le cambriolage de la bijouterie des parents par deux frères vire au drame. Et le drame, par la beauté de la mise en scène et l'intensité des acteurs, explose en tragédie. Puissant.
Tout. Écrits intimes, 1909-1927, Ladislav Klíma
(La Différence, 2000)
Délire séminal et inépuisable (830 p.), brouillons d'un philosophe tchèque mal connu.
« Toutes les grandes idées sont des brumes, des brouillards d'or. Il n'y a de la poésie que dans la soif. » (p. 111)
« L'attouchement tue. » (p. 116)
« Jamais autre chose que l'autosuggestion ; preuve qu'avec le "tu" il n'y a rien à faire. » (p. 260)
« Rien ne peut se permettre d'en imposer. » (p. 476)
« Qu'est-ce qui vaut mieux : n'être que soi ou se mettre dans des millions de peaux autres ? » (p. 495)
« Ni causalement ni sans cause, tout se produit de manière caustique. » (p. 547)
« Toute négativité n'est-elle pas réductible à la peur ? » (p. 735)
Vicky Cristina Barcelona, de Woody Allen
(2008), avec S. Johansson, Rebecca Hall, Javier Bardem.
Chef-d'œuvre de légèreté et de douce transgression anti-couple. Plans et scénario fluides, jeux d'acteurs lumineux. L'amour, l'effet special : pas besoin d'effets spéciaux !
Wackness (v.f.: La Loose), de Johnatan Levine
(2007), avec Ben Kingsley, Famke Janssen.
Une amitié déjantée entre deux vendeurs de bonheur, un psy et un ado dealeur. Le côté clip et attendu n'édulcore pas la subversion savoureuse du propos.