Vincent Cespedes

Le Vu-Lu


Adam's apple, d'Anders Thomas Jensen (2005), avec Ulrich Thomsen, Mads Mikkelsen.
Un pasteur disjoncté tente de réhabiliter un taulard malveillant. Qui réhabilite qui ?
Qui teste qui ? Quels arrangements passe-t-on avec la réalité ? Drôlissisme et profond.
Bataille à Seattle, de Stuart Townsend (2007), avec Charlize Theron, Joshua Jackson.
La première manif anti-OMC ; où l'on voit que le mouvement « altermondialisation » est le digne successeur de Mai-68, contestataire et philosophique. Enthousiasmant et politisant !
Beaufort, de Joseph Cedar (2006), avec Oshri Cohen, Itay Tiran, Eli Eltonyo, Ohad Kneller.
L'absurdité de l'obstination guerrière, vécue depuis un bunker. Un huis-clos mortifère et ambigu, entrecoupé de reparties qui font mouche.
Bonté, Carol Shields (Calmann-Lévy, 2003)
Le pétage de plombs inexplicable de Noah, une étudiante de la classe moyenne qui se met à mendier dans les rues de Toronto, bouleverse sa famille, et surtout sa mère, écrivaine.
Une méditation mordante sur l'œuvre et la vie, l'écriture et la douleur. Délectable !

« Pourquoi est-ce si rassurant d'avoir des enfants qui font partie d'une équipe de natation ? Parce que la vue de ces peaux lisses mouillées frissonnant au bord de la piscine et le parfum du chlore imprégnant leurs cheveux forment un tout qui protège du mal. » (p. 157)

« N'importe quelle enfance peut s'avérer handicapante si on la répète, si on la rejoue et la considère sous un certain jour. » (p. 221)

« Parfois, ils mangent, boivent et font l'amour, mais la plupart du temps ils détruisent systématiquement ce qui avait jadis existé entre eux, broyant le cœur de l'amour sous leurs disputes philosophiques. » (p. 225).
Ceux qui restent, d'Anne Le Ny (2007), avec Vincent Lindon, Emmanuelle Devos.
Une réflexion sensible sur la rencontre, l'amour, l'encouplement. Mise en scène prenante.
Correspondance (1958-1994), Charles Bukowski (Grasset, 2005)
400 pages et presque quarante ans de la vie d'un des fleurons de la poésie américaine d'avant-garde des sixties, alcolo-érotomane intègre et à fleur de peau.

« Viens de terminer Saint Genet par Sartre, celui qui a refusé le prix Nobel 52 pendant qu'il attendait son sandwich au fromage. S. G. est plutôt mal écrit dans son ensemble, mais il y a ici et là des raies de lumière, en volutes, et quelque chose de fascinant comme une petite boîte de lames de rasoir rouillées. » (25/10/64, p. 80)

« C'est sûr, rien que la période des fêtes de Noël suffit à donner au moins la grippe à n'importe qui. Toute cette fausse bonté joyeuse programmée ferait vomir à un homme toute sa putain d'âme ! » (24/01/90, p. 380)

« Bon, ne mourrez pas et comme ça personne n'aura à se faire de soucis. » (à M. Bohlke, 25/07/93, p. 425)
Critique de la vie quotidienne II, Henri Lefebvre (L'Arche Éditeur, [1961] 1980)
Une réflexion stimulante et clairvoyante sur les aliénations du néocapitalisme naissant.

« Nous pourrons même un jour traiter des questions comme celle-ci : "Combien coûte socialement, dans des conditions par ailleurs définies, une vie individuelle médiocre ?" » (p. 103)

« Depuis quelques temps, beaucoup de discussions sinon toutes […] franchissent hâtivement et sans vergogne les limites. On commence par ce qui passait autrefois pour la fin. On vise la personne. On cherche à discréditer, à disqualifier, à déshonorer. De l'interlocuteur, on cherche à montrer qu'il n'est pas "valable". On le dégrade. En même temps on se dégrade et on l'ignore ; on dégrade la discussion et on feint de l'ignorer. […]
Résultat : un terrorisme généralisé qui mériterait une étude particulière et qui fait partie d'une contradictionn assez grave et assez visible un peu partout entre l'effort vers une démocratie renouvelée et l'action qui sape cette démocratie par le fondement. Les esprits, les idées, les concepts "neutralisés" quand ils évitent "l'écrasement". Dans la jungle idéologique le terrorisme sévit. Les uns et les autres se servent des mêmes armes : intimidation, menace, répression. Le terrorisme paralyse ; il stérilise. » (pp. 22-23)

« Le jeune ouvrier, lui, est à la fois intégré à la société globale (industrielle, moderne) et jeté en proie à des conflits plus profonds. Ce qu'il éprouve dès l'enfance, c'est la dissociation, la contradiction féconde mais douloureuse. Il connaît très tôt l'insécurité ; il éprouve la dépendance, la vie mal organisée, parce que la prévision matérielle est difficile dans une famille ouvrière (crainte du chômage ou du déplacement, manque d'argent disponible, journées mal découpées, etc.) Déjà la vie d'école et la vie de famille s'opposent dans un contraste frappant ; puis il passe brusquement de vie d'écolier à la vie de travail. Vie de travail et vie de famille contrastent encore cruellement. » (pp. 55-56)
De l'autre côté, de Fatih Akin (2007), avec Tuncel Kurtiz, Hanna Schygulla, Nurgul Yesilcay...
Magnifique méli-mélo sur la rencontre et le lien. Trois films en un ; une leçon de scénario.
Écrits, de Luigi Nono (Contrechamps, Genève, 2007)
La somme intellectuelle du compositeur contemporain — compilation d'articles, d'entretiens et de déclarations — fait entendre la musique de l'engagement.

« Luigi Nono, la voie humaine » (article).

La Bête dans le cœur, de Cristina Comencini (2007), avec Giovanna Mezzogiorno.
Film minimaliste et bien rythmé sur les démons intérieurs à exorciser. Subtilement sublime.
La Nuit nous appartient, de James Gray (2007), avec J. Phoenix, M. Wahlberg, Robert Duvall.
Polar superbement réalisé (la course poursuite !), fort trio frères-père ; on regrettera cependant le manichéisme flics-mafieux et une esthétisation parfois too much.
La Prison républicaine (1871-1914), Robert Badinter (Fayard, 1992)
Rigoureuse analyse montrant comment la prison, système hors du système, contredit les principes affichés de travail d’amendement et de réinsertion du délinquant.

« Si l'emprisonnement, dans son principe, n'est que privation de liberté, la prison, dans sa réalité, est bien plus que cela : elle est un lieu de peine, et ne peut s'y dérober […]. La prison, devenue le mode principal de châtiment dans les sociétés modernes, doit assurer cette fonction d'expiation » (p. 390)
La Somme et le reste, Henri Lefebvre (Méridiens Klincksieck, 1989)
Autobiographie passionnante [1958] d'un philosophe injustement oublié. Intense et actuel.

« Nier la philosophie, c'est encore philosopher. » (p. 104)
« JE PENSE, DONC JE NE SUIS PAS. » (p. 246)

« L'homme labyrinthique (il est le labyrinthe et il est dedans) cherche son Ariane et son fil d'Ariane. Ses vrais ennuis commencent quand il en trouve plusieurs... » (p. 275)

« La psychanalyse ? J'ai refusé et je refuse encore. Non que je doute de son efficacité. Au contraire. La dangereuse puissance du traitement analytique ne me paraît pas encore maîtrisée par les praticiens ; ils se servent imprudemment de cette force aveugle. Je ne voudrais pas devenir un homme dépossédé de ses conflits : libéré et vide. […] Imaginez-vous Lorca ou Eluard ayant passé par l'analyse ? Nettoyés comme un caillou dans l'eau ? Heureux, tranquilles, hébétés ? Cette évaporation verbale dans l'acte de communication de ce qui constitue pour l'individu le centre de sa constitution — ses contradictions, ses conflits, ses problèmes — me semble inadmissible. Sauf dans les cas nettement pathologiques, quand les conflits deviennent intolérables. » (p. 290)

« Qui de nos jours, je le demande encore, ne vit pas de surmonter quelque névrose chassée dans les "profondeurs" ? La profondeur c'est cela : ce mélange. » (p. 295)

« Je vois, je pense, je rêve. […] Je prolonge en rêvant ce que je perçois : ce que je pense s'intercale tant bien que mal entre ce que je vois et ce que je rêve. » (p. 337)

« "Tu n'es pas un véritable amoureux. Tu n'as pas d'imagination. Tu n'en as même pas assez pour être jaloux." […] J'aurais dû comprendre la tactique féminine habile qui consiste à frapper l'homme au point vulnérable : ses incertitudes sur soi. » (pp. 342-343)

« Je ne suis pas ce que je suis. Je suis aliéné. Ma croyance en mon être sanctionne et parachève l'aliénation de mon être. » (pp. 337-338)
La Visite de la fanfare, d'Eran Kolirin (2007), avec Sasson Gabai, Ronit Elkabetz, Saleh Bakri.
Une jolie histoire humaine, qui pourrait se passer n'importe où. Le « hic », c'est qu'elle se passe en Israël, et qu'elle prend soin de gommer toute référence politique au profit d'une bonne conscience qui finit par être dérangeante.
Le Metteur en scène de mariages, de Marco Bellocchio (2007), avec Sergio Castellitto.
Course paranoïde et burlesque d’un « Maestro » vers l’immaîtrisé. Une ode à la création.

« Leur ticket », Le Nouvel Observateur (06/09/2007).

Le Nationalisme contre les nations, Henri Lefebvre (Méridiens Klincksieck, 1988)
Une oeuvre théorique profonde, écrite en 1937, montrant comment les origines du sentiment national sont révolutionnaires (1789) et plaidant pour un internationalisme pratique contre le nationalisme.

« La représentation formelle du génie national devient un thème par lequel on compense le vide de l'individu et l'on combat l'impression d'infériorité. » (p. 55)
L'Enfant, le prisonnier, Annie Leclerc (Actes Sud, 2003)
La philosophe (à découvrir !) raconte quinze ans d'atelier d'écriture en prison et bouscule beaucoup d'idées reçues. Imparable.

« Pourquoi si peu de femmes délinquantes — à peine 4 % de la population carcérale ? Peut-être qu'elles se vengeaient moins, ou qu'elles se vengeaient autrement, sans violence manifeste… » (p. 115)

« La prison, c'est la forme tangible, en dur, en béton, de ce qu'ils ont toujours connu, la répétition aggravée de ce qu'ils connaissent depuis les débuts, la croissance exponentielle de ce qui les pousse au crime ; et bien sûr à la récidive. » (p. 142).

« Si jamais un jour […] tu te mets à penser vraiment à ce qui t'attend, à sombrer dans la pensée qu'il n'y aura jamais personne dans la vie pour t'aimer, te parler, te bercer, se pencher sur toi, mais non plus personne à bercer, à prendre dans tes bras, sur qui te pencher, alors tu es perdu, tu avales une fourchette, tu te défonces le crâne contre un mur, tu te pends, tu bascules dans le vide.
Il y a des choses qu'on ne peut pas croire sans mourir. » (p. 180).

« C'est ce qu'elle appelle aimer. Ce pressentiment d'aurore. » (p. 191)

« Plus on construit de prisons, plus on y met de monde, et plus on y met de monde, plus il y a de monde à y mettre. Pas un agent de la pénitentiaire, pas un soignant, pas un animateur qui ne sache que la majorité des prisonniers sortira de là brisée à vie, perdue au monde et méchante comme jamais.
Alors, pourquoi ? Comment ? » (p. 204)
Le Rêve de Cassandre, de Woody Allen (2007), avec Colin Farrell, Ewan McGregor.
Deux frères commettent un crime pour se sortir du pétrin… et s'empêtrent tragiquement.
Un bon film noir, servi par deux acteurs attachants et la musique entêtante de Philip Glass.
Les Berkman se séparent, de Noah Baumbach (2006), avec Jeff Daniels, Laura Linney.
Peinture d'un très classique divorce, criante de vérité. Un régal drôle et sans concession.
Les Intellectuels japonais, Makoto ODA (Les Publications orientales de France, 1979)
Une superbe comparaison de la figure et du rôle de l'« intellectuel » au Japon et en Occident, par un écrivain voyageur, adepte du « roman total » et pacifiste engagé.

« Qui dit conviction, dit intervention de la volonté. » (p. 39)

« Le vrai danger ne réside pas dans les crises elles-mêmes mais dans la tentative pour anéantir les possibilités de changements apportées par les crises, pour préserver le statu quo à tout prix, qu'il soit devenu démodé, corrompu et surtout inhumain. » (pp. 167-168, postface).
L'Éthique du souvenir, Avishai Margalit (Climats, 2006)
Une belle analyse des liens qui unissent éthique et mémoire (se souvenir des proches, le devoir de mémoire, le pardon, etc.), à partir d'exemples précis. Une œuvre accessible et riche, par un philosophe israélien qui mérite d'être lu.

« Se soucier n'implique pas forcément aimer. » (pp. 43-44)

« Il est clair que la simple injonction "n'y pensez plus" n'entraîne pas automatiquement l'oubli. Elle pourrait même avoir l'effet contraire. De même, ce n'est pas parce qu'on nous demande de nous rappeler quelque chose que nous en serons capables, même dans les circonstances les plus favorables. Il est impossible de se souvenir volontairement. » (p. 66)

« Dire que j'espère que vous vous souviendriez de moi revient à dire que vous devriez vous souvenir de moi, si nos relations sont aussi denses aujourd'hui que je le crois. Il ne s'agit pas d'une prédiction mais d'une prescription. Nous dirigeons des attentes de ce type vers ceux avec qui nous entretenons des relations personnelles denses. Elles constituent la base rationnelle de notre espoir. […] L'espoir que l'on se souvienne de nous devient alors un moyen d'évaluer de notre vivant l'intensité et la qualité de nos relations denses. » (p. 104)
Lettres d'Iwo Jima, de Clint Eastwood (2007), avec Ken Watanabe, Kazunari Ninomiya.
Film de guerre classique et larmoyant, du point de vue japonais — ce qui ne change rien au catéchisme des parfaits bidasses : obéissance aveugle et sens du sacrifice. Qu'ils nomment « héroïsme » la crétinerie qui consiste à tuer et à mourir pour les dirigeants de leur pays en dit assez sur leur ignorance du politique. Notons cependant le progrès accompli depuis les années 1980 : l'humanisation de l'adversaire. Progrès tout relatif, ici, car USA représente encore le camp du Bien. Qu'en sera-t-il quand il s'agira d'humaniser les paysans vietnamiens et de montrer USA dans le rôle du génocidaire ?
Match Point, de Woody Allen (2005), avec Jonathan Rhys-Meyers, Scarlett Johansson.
Chris, un jeune prof de tennis, sacrifie l'amour pour l'ascension sociale. Deux heures passionnantes ; peinture fine de la haute société, direction d'acteurs à couper le souffle.
Michael Clayton, de Tony Gilroy (2007), avec George Clooney, Tom Wilkinson, Tilda Swinton.
Un thriller qui brille plus par l'excellence de sa mise en scène et du jeu d'acteurs que par son intrigue, classique. Le plan du générique de fin sur G. Clooney dans un taxi vaut le détour.
Quel bruit ferons-nous ?, entretiens avec Arlette Farge (Les Prairies ordinaires, 2005)
Passionnante discussion avec une historienne spécialiste du XVIIIè siècle,
sur la politique, la marginalisation, le féminisme, le langage et l'engagement… Un nectar !

« Il semble clair que l'ère de la dénonciation et de la victimisation dans laquelle nous sommes plongés ne mène à peu près nulle part. Un des moyens, peut-être, de rentrer dans une ère de l'invention serait d'annuler ces deux modes incantatoires, tout en les prenant en charge comme des dérives qui nous sont arrivés et qu'il faut historiciser pour pouvoir les dépasser. » (p. 72)

« La mode est vraiment à la parole singulière : de la même manière qu'on aime le poisson frais, on aime la parole fraîche, et la démultiplication des témoignages cache une absence certaine d'analyses et de repères ; car tous les témoignages sont pensés comme équivalents, donc sans valeur propre ni hiérarchie, sans réflexion sur ce qui fut dit. » (p. 169)
Question de pouvoir, Bessie Head [1973] (Éditions Zoé, 1995)
Exilée d'Afrique du Sud au Botswana, Elizabeth rencontre deux hommes et sombre lucidement dans la folie. Un roman autobiographique épuré mais troublant comme la fièvre.

« Tu es une femme étrange, Elizabeth. Quelles choses tu es capable de faire sortir d'un homme ! Tu sais, les hommes ne discutent jamais vraiment les profondeurs de la métaphysique avec les femmes. Oui, ils parlent de l'amour et de sujets de ce genre, mais leurs sentiments les plus intimes, ils les gardent pour d'autres hommes. » (p. 32)

« Les puissants n'avaient besoin que de mondes étroits, petits et clos. Ils ne se sentaient jamais en sécurité dans le vaste et large univers mouvant où circulaient en liberté tant d'idées contradictoires. » (p. 50)

« Et l'amour était comme une jeune fille avec de l'émerveillement dans les yeux. » (p. 70)
«  — Oh ! Quel monde d'amour on pourrait créer. » (p. 47)
« Il était un interlocuteur stupide, si on peut appeler stupide le fait d'avoir un cœur en or. » (p. 168)

« Tous les philosophes et les prophètes ont dit de tout temps : "Ne pensez pas en terme de 'je' et de 'mien', cela amène la mort." Mais […] leur message était réservé à un cercle fermé de disciples. Les Noirs au contraire ont appris cette leçon brutalement parce qu'ils ont été les victimes vivantes de l'avarice engendrée par "je" et "mien" et "va au diable, chien !" » (p. 169)

« L'amour, c'est l'échange de deux personnes qui se nourrissent l'une de l'autre, ce n'est pas l'une qui se nourrit de l'âme de l'autre comme un vampire. » (p. 249)
Relativité de la réalité, René Laforgue (Éditions du Mont-Blanc, 1963)
Intéressante synthèse d'inspiration psychanalytique pour penser la crise de la modernité.

« L'homme moderne se trouve placé devant un problème que, jusqu'à présent, il avait éludé : celui de sa propre relativité. » (p. 52)

« Le nombre de cas où l'angoisse de la mort provoque une régression est très élevé, et l'on peut se demander si notre système d'éducation occidentale ne favorise pas cette terreur. […] Notre civilisation occidentale chrétienne a permis à l'homme de fuir, devant l'angoisse de la mort, dans les pratique religieuses. » (p. 51)
Sans autre lieu que la nuit, roman d'Alba de Céspedes (Seuil, 1973)
Une nuit, des personnages, des situations vibrantes d'humanité. Une interrogation sur le sens de la vie, la solitude, l'amour, magnifiquement mise en scène et en mots.

« — Vous êtes étranger, monsieur ?
  — Non. Je suis amoureux ! » (p. 78)

« — L'art bourgeois…
  — Il n'y en a pas d'autre : tout est bourgeois. » (p. 174)

« A la fin, cette solitude qu'on vous impose comme une cagoule n'est plus une condamnation, un refus, c'est un choix — […] on accepte d'être trompé, mystifié, exploité, on le sait à l'avance ; les gens, ici et ailleurs, ce sont des minables, ou bien des déchets, comme lui, ou de petits coqs ridicules, comme les employés et les cadres du bureau où il travaillait ; les femmes, au moins, portent en elles-mêmes un grand rêve impossible, un rêve qu'elles ne parviennent jamais à préciser et qui leur donne l'élan du désespoir ; à part quelques petites filles sages, comme Jackie, qui se tiennent coites, en attendant un mari. » (p. 214)
7h58 ce samedi-là, de Sidney Lumet (2007), avec Philip Seymour Hoffman, Ethan Hawke.
Le cambriolage de la bijouterie des parents par deux frères vire au drame. Et le drame, par la beauté de la mise en scène et l'intensité des acteurs, explose en tragédie. Puissant.
Tout. Écrits intimes, 1909-1927, Ladislav Klíma (La Différence, 2000)
Délire séminal et inépuisable (830 p.), brouillons d'un philosophe tchèque mal connu.

« Toutes les grandes idées sont des brumes, des brouillards d'or. Il n'y a de la poésie que dans la soif. » (p. 111)
« L'attouchement tue. » (p. 116)
« Jamais autre chose que l'autosuggestion ; preuve qu'avec le "tu" il n'y a rien à faire. » (p. 260)
« Rien ne peut se permettre d'en imposer. » (p. 476)
« Qu'est-ce qui vaut mieux : n'être que soi ou se mettre dans des millions de peaux autres ? » (p. 495)
« Ni causalement ni sans cause, tout se produit de manière caustique. » (p. 547)
« Toute négativité n'est-elle pas réductible à la peur ? » (p. 735)
Wall-E, d'Andrew Stanton (2008), film d'animation des studios PIXAR.
Enfin un film d'animation subversif à souhait, sans délire mystico-neuneu à la Matrix, qui se « contente » de placer la pollution, le gaspillage, la surconsommation, le confort mortifère et tous les dogmes mercantiles sous le signe de la mort de l'humanité !
En soi, l'histoire du gentil robot amoureux d'une robote importe peu. Ce qui est proprement renversant, c'est la vision apocalyptique de cette humanité obèse, aveuglée par les écrans, incapable de clasher, ce tas de grosses larves amorphes qui biberonnent du sucre et qui ont oublié qu'il suffit de se prendre (concrètement) par la main et de se tenir debout pour commencer à s'humaniser.
Via la culture populaire, un sabotage philosophique de l'empire Disney, et de l'Empire tout court ! Comment ont-ils pu réussir ce tour de force ? Si vous avez une piste, écrivez-moi !…