Vincent Cespedes

Lexikon

a b c d e f g h i j k l m n o p q r s t u v w x y z


21 avril 2002

Ce chamboulement en réjouit secrètement beaucoup, même si beaucoup pleurnichent et s'épouvantent, descendent dans la rue et hurlent de honte. Ne diagnostiquons pas trop vite une schizophrénie citoyenne : il s'agit d'abord de la mort subite d'une classe dirigeante archaïque par euthanasie électorale. C'est le propre d'une crise que de nous faire accéder au changement dans la douleur, l'âme anxieuse et le corps plein de courbatures. [Sinistrose, p. XX]

Le 21-Avril fit soudain basculer le ton : d'on ne peut plus relatif celui-ci devint, en 24 heures, on-ne-peut-plus absolu. Libération condensa ses titres au maximum : « Non » (à Le Pen), « Oui » (pour le vote Chirac), « Ouf ! » — verdicts proprement indiscutables. Avant la Claque, tous les clafoutistes s'évertuaient pourtant à rabaisser l'intérêt pour la politique au degré zéro de la militance. Non seulement Jospin et Chirac — conformément à la rumeur sondagière — étaient placardés au second tour de J-100 à J-1, mais on insistait tant sur la ressemblance de leurs programmes qu'ils finirent, aux yeux des gens, par se ressembler, par devenir interchangeables. [Sinistrose, p. XX]

Abcès

« Fébrilité chronique ». L'abcédé, hypersusceptible et plein de haine, se tient toujours sur la défensive, en état d'alerte permanent, sans possibilité de rassérènement, de contrôle de soi et de pertinence. [Sinistrose, p. XX]

Accès

Inversement proportionnel à l'Excès, l'Accès correspond, dans la philosophie thumétique, au mouvement vers le dedans, vers l'intériorité, l'intime repli en soi-même. Tel l'accès de fièvre, il ne s'extériorise jamais dans la réalité, aussi intense soit-il : il invite au contraire l'extériorité à plonger en lui, à s'y abîmer jusqu'à la brûlure, jusqu'à l'oubli de soi. Tandis que l'Excès est projection du corps dans le monde, l'Accès est aspiration du monde par le corps. [I Loft You, pp. 80-81]

Adulescence

« Immaturité morale ». […] L'adulescence désigne un déni chronique de responsabilité et une fuite éperdue dans l'insouciance infantile [Sinistrose, p. XX]

Aliénation

Aliénation — le fait d'être étranger à soi-même, la dépossession plus ou moins consentie du sens de son action. [Mai 68, p. 35]

Aliénation : obéissance sans possibilité de désobéissance, organisation sans possibilité de désorganisation, unilatéralité sans réciprocité aucune. Au niveau subjectif : contrainte et sanction internalisées. Obéissance sans clash, inconsidérée. [Mai 68, p. 198]

Altermondialiste

Les « altermondialistes », ceux que l'on nomme improprement les partisans de l'« antimondialisation », offrent depuis 1996 l'occasion d'un réarmement du corpus idéologique de la gauche. Leur contestation des OMC, du libéral-totalitarisme, de la marchandisation du vivant aurait dû fusionner non dans une « gauche plurielle » ou encore radicalisée, mais dans une gauche transnationale, doctrinalement unie, faisant du Système ultracapitaliste sont ennemi, de l'Europe humaniste son défi à long terme, de la fraternité plus sûr rempart contre l'intolérance. [Sinistrose, p. XX]

Amour

On a tous cette volonté d'entrer en profondeur dans l'autre. Ce qu'on appelle « amour » — ce mot « amour », qui est si galvaudé, si connoté — n'explique pas ce qui fait que l'on est capable de participer affectivement à la vie de l'autre, et de faire entrer l'autre dans notre vie. Ce qui est intéressant dans le mélange, c'est cette réciprocité, cette interpénétration. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Aphélie

« Bas peuple ». Vaste catégorie sociale regroupant l'ensemble des citoyens qui ne jouissent d'aucun pouvoir politique, à l'exception du vote. [Sinistrose, p. XX]

Si le vote Le Pen est un « vote contestataire », il conteste une gauche qui déserte — dans ses actions comme dans ses discours — la terre des laissés-pour-compte.
Cette terre, nous l'appelons « Aphélie », vocable désignant en astronomie le point de l'orbite d'une planète le plus éloigné du Soleil. L'Aphélie sociale reprend ce sens métaphoriquement ; elle correspond à la partie du peuple écartée du centre du Système et dont le pouvoir démocratique baigne dans la pénombre. Un aphélien — « banlieusard » de la République — est un sous-citoyen pour trois raisons intimement liées, qui sont autant de « fractures » nationales : la misère financière, éducative et culturelle.
Le chômage, la précarité, les salaires dérisoires le privent des moyens de sortir de l'exclusion ou de donner à ses enfants les bagages qui attiseront en eux ce désir (écoles privées, voyages, perspectives d'avenir). L'argent obsède dès qu'il vient à manquer, si bien que l'aphélien en fait une fin ultime pour laquelle les moyens les plus rapides d'en obtenir sont préférés aux formations longues, aux filières prestigieuses, aux métiers rémunérateurs. La pauvreté financière entraîne la pauvreté éducative ; la pauvreté éducative conduit à la pauvreté financière. [Sinistrose, pp. XX]

Aphélien

« Sous-citoyen ». Ce terme regroupe tous ceux qui subissent une relégation démocratique, ces « exclus » de la République que le Système néolibéral inclus et exploite en les maintenant dans un état de dépendance et de frustration. [Sinistrose, p. XX]

Armée

Qu'est-ce que l'armée, sinon la matérialisation du discours, jusque dans les esprits, jusque dans les corps ? Une usine d'automates. « On ne se lasse jamais de voir des militaires », se moque un graffiti. [Mai 68, p. 63]

Athéisme

Tout est affaire de vaillance ou de lâcheté personnelles, que le théisme ou l'athéisme ne font qu'avaliser. De même que certains athées revanchards disent parfois « merde » à Dieu pour se soulager d'une impuissance à clasher leur père, certains croyants peuvent dire « merde » aux pères en puisant en Dieu la force de clasher. De même que certains « rebelles » pensent à partir de F. Nietzsche et s'appuient sur lui pour soulever leurs ambitions « subversives », certains croyants pensent à partir de leur foi et s'appuient sur elle pour se rebeller. L'important n'est pas le levier, mais l'acte de s'élever. [Mai 68, p. 182]

Biothéorique

Le « besoin théorique » se fraie son propre chemin à travers Marx, Reich, Sartre, Unamuno, Bakounine… Il crée son propre système à la manière d'un organe qui crée ses propres tissus, sa propre capillarité. L'autoréférence, ici, n'est donc pas une autosatisfaction, une autocélébration à vide, mais un état des lieux permanent, une prise en compte de l'élaboration théorique en temps réel, du « chemin » parcouru. On assiste ainsi à une création biothéorique, c'est-à-dire au développement vivant, « autogestionnaire », d'une philosophie collective. [Mai 68, p. 96]

Bourgeoisie

Addicte au pouvoir, à ses shoots de rivalités, à ses réseaux de mondanités et à ses miroirs déformants capables de rendre considérable, la bourgeoisie ne peut supporter d'être clashée par la philosophie. C'est-à-dire mise en doute, mise à nu, mise à mort ; forcée de cracher ce qu'elle cache : une agressivité chienne, derrière des poses bonhommes. Une impuissance à la tendresse et au mélange, au généreux, au spontané. La guerre sans merci du Moi contre le Je(u), de la carapace identitaire contre les émotions — qui transforment. Parce qu'elle adopte l'inauthenticité comme mode de vie et le calcul comme outil de perfectionnement, et malgré les efforts surhumains qu'elle déploie pour paraître ouverte et décontractée, la bourgeoisie se caractérise essentiellement par sa soif de contrôle et sa psychorigidité.
Hormis la philosophie — son ennemie jurée, clashante par nature —, toutes les autres disciplines la laissent bourgeoiser tranquille. Elle achète les avant-gardes au prix fort, l'opinion au prix de gros, les enragés du jour au télé-achat et les intellectuels au rabais. C'est d'ailleurs en sollicitant ces derniers qu'elle trouve la meilleure parade au clash qui lui fait si peur, et que l'orgasme philosophique de Mai a si joyeusement réactivé. [Mai 68, p. 263]

Clafoutisme

« Mercantilisme irresponsable ». Perversion d'un métier ou d'un art par la soumission aux impératifs du profit à court terme. La pubtréfaction est un signal de dérive clafoutiste dans le monde médiatique, comme la mésinformation (minimisation, surmédiatisation, banalisation, diversion, diabolisation). [Sinistrose, p. XX]

Clafoutiste

Les journalistes doivent se faire les garde-fous immunisant le peuple contre ses rumeurs malignes, ses tumeurs endogènes. Mais les clafoutistes (les « journaleux », comme les appelait Serge Gainsbourg) n'ont que la concurrence et l'audimat en ligne de mire. Ils n'informent pas : ils donnent aux gens ce que les gens veulent voir. TV-achat. Ils ne font pas violence à la raison au risque de la fâcher, de la rudoyer si la vérité est à ce prix. Au contraire, ils satisfont les passions sordides, celles qui demandent un minimum de connexions neuronales pour produire un jus de chaussettes flattant l'aveulissement de la plus large audience — doigts de pieds en éventail.
Les clafoutistes gonflent des faits divers confits de haine jusqu'à ce que l'actualité très lourde vienne promptement écraser leur soufflet. Ou bien ils truffent celui-ci de données insipides pour plonger les consciences dans un coma réparateur. À 13h00, le journal TF1 commence par la météo ; à 20h00, la moitié des Français dînent devant des cadavres. L'événement signifiant n'a plus à être débusqué : les clients n'en veulent plus et ne savent d'ailleurs même plus ce qui, au-delà d'un tas de charognes ici ou là, pourrait s'avérer « signifiant ». Le sens et l'enjeu d'un événement sont réduits à leur quota de blessés et de trépassés. Pour le public rendu nécrophage, il n'y a plus guère que la mort qui fasse encore sens. Reductio ad unum — le macchabée comme unité minimale de sens, morphème du discours clafoutiste, morphine-base d'un auditoire sous stupéfaction perpétuelle. [Sinistrose, pp. XX]

Clash

Le clash est une confrontation, dans les deux sens du terme &mdash  comparaison de thèses ou de personnes, et mise en présence d'un problème auquel on doit faire face. Remise en question de ce qui va de soi, le clash oblige à répondre en sollicitant le jugement critique. Mais il est une confrontation subite et émotionnelle. Sa soudaineté surprend. [Mai 68, p. 178]

Le clash n'est pas négation pour la négation, mais négation de l'inévitable. Création de pistes quand aucun choix n'apparaît ; suggestion d'autres vues, d'autres voies. Invention de possibilités plus justes, ou humainement plus enrichissantes. Dynamisation poétique, constructive. Remise en circulation de la réalité, que l'on croyait sous scellés. [Mai 68, pp. 180-181]

Tout clash réinvente ce qui existe, pour en peser la raison, en prismatiser la lumière, en peaufiner les fins. « La sexualité existe. Il faut donc la réinventer. La sexualité sera ce que nous voulons qu'elle soit ! » Du Mai tout clashé. [Mai 68, p. 249]

Le clash ne sonne pas seulement les certitudes de surface, mais le corps, les affects, les soubassements autoritaires-identitaires. Il demande : « Où ça va ? », et non plus : « D'où ça vient ? » Amarré au présent, il substitue en un clin d'œil la question de l'avenir — politique — à la question des origines
— scientifique, historique, mythologique ou fascisante. Il foudroie l'autorité de l'Autorité, suspend la cécité des mœurs, les soumettant en un éclair à la question. Il nous arrache d'un coup des traditions, des routines, les usages, des ça-va-sans-dire, pour contempler à nouveaux frais l'état des choses qui en dépendent, l'état des gens qui s'y conforment, l'étendue des dégâts. Il nous dégage de la marche suivie pour repenser la marche à suivre, enfanter d'autres perspectives, nous redonner nos propres lois.
[Mai 68, p. 191]

Le clash correspond à la liberté de penser les choses autrement, d'inventer d'autres possibles, mais aussi au vif sentiment qu'obéir sans réfléchir est humainement indigne. Ce clash n'est pas simple désinvolture mais désobéissance d'abord, suspension du pouvoir et des dressages, interrogation philosophique pour comprendre et accepter les règles du jeu, y jouer ensuite délibérément au lieu de s'y soumettre en animal. « Être de gauche, c'est être sans chef » dit simplement Marguerite Duras. N'accepter aucune autorité, aucun « chef », aucune obligation comme allant de soi : leur demander de prouver leur légitimité, leur pertinence, en les confrontant à d'autres possibles. [Mai 68, pp. 221-222]

Le clash est un acte philosophique dans la mesure où il sonde intentionnellement les causes structurelles, les charpentes idéologiques, les poussant à émerger et à réagir immédiatement, et par là même à se dévoiler. En définitive, on clashe toujours quelque chose — titre, intérêt, privilège, propriété, respectabilité, masque, prétention, mensonge… —, et jamais quelqu'un. Ni défi homérique, ni test psychologique ou introspection sauvage, le clash est sans doute le moyen le plus efficace pour mettre au jour les mobiles " révolutionnaires " du clasheur et les structures de pouvoir qui obligent le clashé. Une double épreuve de vérité. [Mai 68, p. 190]

Tel est le bénéfice psychosomatique du clash : faire retrouver leur Je(u) au clasheur et au clashé. Sismothérapie. Clashothérapie. [Mai 68, p. 217]

Clasher

Clasher, avec ou sans pavé : désadapter l'autre en se désadaptant soi-même, ou se désadapter soi-même en désadaptant l'autre, c'est selon. [Mai 68, p. 188]

« Sois à la fois : le lanceur de pavé, la main qui le lance, le pavé, le flic qui le reçoit, le photographe qui observe », nous enjoint le Comité d'action Censier « Nous sommes en marche ». Amour de Mai : qui aime bien clashe bien, ne châtie pas mais donne sens [Mai 68, p. 251]

Le clash désobéissant ne peut être uniquement intellectuel. C'est une réflexion corporelle, un défi que le corps se propose à lui-même pour se dés-instinctifier. Oui, on se déconditionne d'abord par le corps — un corps redevenu agent de contestation, en rupture avec les habitudes sécurisantes et l'onctuosité des conventions. « Hurle » , hurle Mai. Non pas hurler pour salir, mais hurler pour clasher. Par tendresse ou ferveur, rompre avec le continuum obéissant et le blindage émotionnel qui le perpétue. Sortir de la double imbrication de l'aliénation : l'aliénation extérieure (celle de l'autre, qui attend que je lui obéisse ou qui attend mes ordres) et l'aliénation intérieure (la mienne, fruit d'une lâcheté, d'une habitude ou d'un conditionnement). Désobéir, quand il faudrait obéir parce qu'on me l'ordonne ou parce que j'en ressens le désir, obscurément. Non désobéir pour désobéir (anarchisme primaire), ni désobéir pour inverser la relation de pouvoir (crise de leadership), mais désobéir pour interroger le pouvoir, confirmer à nouveau son fondement, sa légitimité. « Désobéir d'abord » , pour obéir librement ; désobéir avant d'adhérer ou non.
Nous avons déjà croisé ce graffiti, limpide : « L'obéissance commence par la conscience et la conscience par la désobéissance ». Pour obéir en connaissance de cause, il faut d'abord avoir désobéi, c'est-à-dire avoir cassé le conditionnement « inconscient » par une mise en délibération, une prise de conscience. Seule l'expérience du clash permet de conjuguer l'obéissance et la liberté. [Mai 68, pp. 220-221]

Tout est politique, y compris l'intime. Donc rien n'est immuable ou indicible, tout est transformable et transmissible, pourvu qu'on le sache, pourvu qu'on le clashe — pourvu qu'on questionne l'état (politique) des choses en y faisant éclore une floraison de possibilités. [Mai 68, p. 247]

Clasheur

Clasher l'injustice, l'indifférence, la lâcheté, la corruption, c'est prévenir l'obéissance persécutrice et la contagion de la haine. Les clasheurs arrachent des œillères, éveillent des consciences, mettent des discours en paroles, des méthodes en lumière. Avec humour ou impétuosité, ils transmutent l'angoisse aveugle, mécanisée, en peurs concrètes sur lesquelles on peut alors agir, parce qu'on peut les penser. Clasher par mes mots, mes questions, ma présence, mon regard, ceux qui ne veulent pas savoir, ceux qui nuisent à l'imagination et renoncent à la liberté. Ceux dont je suis, peut-être ; clasher pour le vérifier. [Mai 68, p. 230]

Le clash n'a rien d'une dissension éthérée, d'un désaccord de principe ni d'un conflit d'intérêt : il est gros de partage, il joue sur les désirs. Il ne fractionne pas : il frictionne. Le clasheur qui, plutôt que de blesser, questionne et irradie, plutôt que de molester, plaisante et réfléchit, agit moins contre que tout contre, de chair à chair, de vie à vie. Et l'autorité clashée est toujours l'autorité aliénant des personnes singulières qui l'incarnent, s'y conforment, lui obéissent et peuvent donc lui désobéir, si l'on sait les convaincre. Au bout du compte, même le clash le plus houleux trouve son aboutissement dans les bras qui s'ouvrent, l'accueil, l'art à deux ou plus, le voyage au long cours. […] Même les boxeurs, à ce qu'ils disent — et à ce que prouvent d'incroyables fraternisations de fins de match —, grimperaient sur le ring pour y trouver l'amour. [Mai 68, pp. 250-251]

Concept

Un mystère, c'est de l'opaque qui doit s'élucider ; un concept, c'est un organe de discernement critique, un enzyme clarificateur. Tout concept sonde un mystère ; tout point d'interrogation attise de nouvelles définitions pour qu'on explore l'inconnu qu'il promet. [Mai 68, p. 23]

Couple

Le couple-constat, libre et spontané, est ici distingué du couple-contrat, institutionnalisé, qui fait perdre à l'amour son autonomie et sa profonde frivolité. Les amoureux sont donc invités à construire dans et par l'aventure, le jeu, la « communication réelle », sans s'enfermer dans l'encouplement, code relationnel normé avec ses sentiments sous contrat, son cocufiage généralisé et son bouquet de microtyrannies (jalousie, chantage, hypocrisie, culpabilité). Les relations les plus solides demandent, comme toutes créations authentiques, autonomie et plasticité. L'encouplement, en revanche, est une double aliénation : camisole de force emprisonnant l'amour libre, et camisole mentale nous obligeant à voir les amoureux comme des encouplés, à les encoupler nous-mêmes, d'office, sans chercher à comprendre la complexité de leur attachement. Arrêt des danses légères. Magie rose, noircie par le sérieux de l'« engagement », les promesses d'amour intenables, les reproches qui sonnent déjà la fin, les « compromis » qui compromettent &mdash ; inoxydable recette des magazines féminins. [Mai 68, pp. 248-249]

Décès

Comprenons le Décès comme une mort vécue, non comme la mort réelle. Le Décès est le terme d'un mouvement mortifère, terme jamais réellement atteint puisque l'être vivant qui tend vers la mort n'en reste pas moins vivant. Il s'agit d'une mort intérieure, comme peuvent l'être la mélancolie ou la dépression, et par laquelle nous faisons le deuil de l'être expansif, extraverti et exubérant que nous étions. Excès impossible : l'extériorité devra être atteinte du dedans, depuis la tour d'ivoire, sous la carapace. Certes, nous communiquons avec elle après notre départ, mais cette connexion se réduira à des messages cognitifs dépourvus d'affects car le dedans et le dehors ont cessé d'être des vases communicants. Le Décès est bien la mort de l'enthousiasme qui nous lie émotionnellement aux autres. On ne transmet plus de passions ni d'affect, mais seulement des informations, pures, précises, sans chaleur. [I Loft You, p. 66]

« Lassitude chronique ». La dépression du décédé le coupe des exigences contraignantes du réel. Ses attaches avec autrui deviennent superficielles et purement utilitaires. Il sombre dans une morosité morbide sans prendre vraiment conscience de son affliction. [Sinistrose, p. XX]

Désaliénation

Toute désaliénation passe par une désobéissance du corps obéissant, une re-spontanéisation ; et pour effectuer ce clash, la fureur, l'insulte, l'enthousiasme, la clameur ne sont que des adjuvants.
[Mai 68, p. 205]

Se désaliéner, c'est sortir des rôles narratifs préconçus en s'abandonnant au devenir, c'est-à-dire à l'inconnu, aux émotions indescriptibles, au mélange qui va nul ne sait où… [Mai 68, p. 269]

Deux

Être deux, c'est pouvoir se taire — l'information peut stagner en nous ou se dire directement à l'autre sans le recours d'un médiateur. [I Loft You, p. 35]

Devenir (le)

Selon l'histoire, le passé rend compte du futur ; selon le devenir, le futur rend compte du passé. […] L'histoire, comme « grand récit » rationnel, donne à chaque trame particulière sa place dans le Tout, et donc son sens. Le devenir, libre jeu, mélange les flux sans chercher à les démêler, sans assigner de formes aux forces, de finaliser les spontanéités. Pour l'histoire, le temps explique ; les évènements sont les éléments de son immense puzzle narratif. Pour le devenir, le temps improvise ; les évènements conservent leur charge subversive et intempestive, leur part de chaos. Le grand récit : le temps interprété, l'histoire institutionnalisée, le tout-racontable. Le devenir : le temps vivant, le réel libéré des gangues narratives qui l'emprisonnent, rendu à l'aventure. [Mai 68, pp. 268-269]

L'« irrationalité » de Mai : ne pas vouloir le devenu, ne vouloir que le devenir — le continuum révolutionnaire sans la réalisation de la révolution. Mai-mouvement, Mai-fluidité, Mai-vibration instable, et non Mai-projet, Mai-mission. « La révolution, c'est une initiative », « Un révolutionnaire est un danseur de cordes » — nous avons déjà croisé de tels graffitis. [Mai 68, p. 270]

Le devenir s'écoule sans but l'arrêtant, sans nouvel ordre à fixer après révolution. Son déroulé sollicite l'esprit critique de chacun car il implique une défocalisation constante. [Mai 68, p. 274]

Dieu

Dieu symbolise l'Anticlash, donc la dérive toujours possible vers la politique arbitraire du pire, bénie par le clergé. Mesure préventive en forme de graffiti : « Même si Dieu existait, il faudrait le supprimer. » [Mai 68, p. 182]

Discours

C'est toujours le même processus d'aliénation qui est à l'œuvre : le discours stéréotypé, dépersonnalisant, à sens unique, qui conditionne et muselle la parole originale et spontanée. […] Mésusage de la parole, négation de la poésie, le discours aliène. Dans la pratique, la production, la création d'œuvre, il empêche les gens de se rencontrer et les écarte d'eux-mêmes. Il égare, il cloisonne, quand la parole ouvre, lève les herses affectives, crée des ponts. [Mai 68, pp. 59-60]

Discuter

Quand on discute de façon passionnée avec quelqu'un, on se mélange. [Émission de radio Vu de l'esprit, RFI, 30/07/2006]

Dissocié

L'individu ainsi dissocié devient de plus en plus impuissant face à une vie de plus en plus médiocre. Il troque sa conscience pour de la satisfaction, sa liberté pour du conformisme, son devenir pour de l'être, son vivre pour du vécu, sa présence pour du présent. Il se chosifie, il entre dans le moule ; il ne s'invente plus : il fonctionne. [Mai 68, p. 59]

Doxa

« Conscience publique ». La doxa désigne l'opinion générale, autrement dit le dénominateur commun des convictions et des attentes partagées par le peuple. Elle résulte de la rencontre du passé et de l'imaginaire collectif (psyché) avec les événements du présent — ces derniers étant relatés ou interprétés par les journalistes, altérés ou minimisés par les clafoutistes. [Sinistrose, p. XX]

Doxosophe

« Intellectuels démagogues ». Stérilisateurs de la pensée vivante, intellectuels « dégagés » (Bourdieu) et non engagés, les doxosophes sont des imposteurs qui jouissent du seul crédit des clafoutistes. Ils sont par contre royalement ignorés des universitaires, des chercheurs ou des philosophes. Ils se contentent d'annoter le politiquement correct de références érudites et d'étendre la pensée unique à des domaines jusque là préservés. [Sinistrose, p. XX]

Droite-Gauche

Plus la droite et la gauche convergent vers le centre, plus les électeurs déçus de la politique opteront pour les extrêmes. Ce constat pose la nécessité d'un net clivage gauche-droite, dont il faut préserver la netteté dans les propositions et dans les modalités communicationnelles.
Les fossoyeurs du clivage gauche-droite sont les promoteurs discrets de la sinistrose. Car à trop insister sur les ressemblances, à tendre vers le brouillage et la confusion, ce sera toujours la gauche qui passera l'arme à gauche la première. Si elle ne convoque pas une idéologie humaniste grandiose — terre nourricière des actes et des discours —, si elle ne stimule pas l'ardeur fantasmatique mais naturellement somnolente de la psyché française, le peuple choisira la droite froide, pragmatique et autoritaire. [Sinistrose, p. XX]

École

L'École, après quelques tentatives sans budget, évitera sa remise en question : un pédagogisme déconnecté de réalité, une bureaucratie sourde à tout ce qui n'est pas chiffres, des journées rythmées par des cours insipides, des soirées saturées de devoirs, des cartables de dix kilos, et le sacro-saint « programme », cette machine à vider les matières de leur substance et à réserver la première place du podium au bachotage. Belle lucidité de J. Guénot, au sortir de Mai : « On veut trop enseigner. À trop enseigner, on déséduque. » [Mai 68, p. 212]

Entièreté

« Fidélité à soi-même ». Deuxième vertu de l'homme responsable, qui consiste dans la fermeté courageuse avec laquelle il assume, défend et tente de concrétiser ses engagements. [Sinistrose, p. XX]

Excès

Par Excès, nous désignons le mouvement vers l'extériorité, le dehors, le hors-de-soi. [I Loft You, p. 80]

Exprimer (s')

On ne s'exprime pas d'abord pour communiquer une information à autrui, mais parce qu'on a des affects à sortir, à « cracher ». Le corps est l'étincelle ; l'intellectualisation et l'échange viennent après. [Mai 68, p. 202]

Faire l'amour

Le désir charnel vise un « abandon sexuel mutuel », et non une gymnastique sans âme. S'aimer, faire l'amour, s'abandonner ; rallier notre Je(u) en faisant le Je(u) de l'autre. Jouir de notre vulnérabilité retrouvée, et accepter d'être altéré par l'amour. [Mai 68, pp. 244-245]

Feu orange

Le feu rouge est vraiment pour moi le symbole de tout ce qui est institutionnel : le vert et le rouge nous disent quand avancer, quand s'arrêter, c'est ce qui permet de régenter un peu la société. […] Ce qui est intéressant, c'est ce feu orange, qui est justement pour moi la révolution de Mai-68, et qui est pour moi la philosophie. L'intermédiaire. L'automobiliste ne réfléchit pas au feu rouge, au feu vert : il agit. Mais le feu orange, c'est peut-être le seul moment dans la vie d'un automobiliste où il faut réfléchir. Il faut faire attention aux autres. Il faut faire attention — « Est-ce que je passe ? J'accélère ?… » Il y a un moment de réflexion. Et la philosophie, pour moi, c'est un feu orange. Par rapport au feu rouge et au feu vert, aux proscriptions et aux prescriptions, on met le feu orange, le moment du doute, le moment de la pensée. Et le mélange, c'est toujours ce feu orange avec l'autre. On n'est jamais sûr que l'autre ne nous joue pas la comédie. On n'est jamais sûr, finalement, des réactions de l'autre. Il y a une partie d'imaginaire, une partie de réflexion, de doute, et pour moi c'est symbolisé par ce feu orange. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Fluidité

La fluidité, c'est la vie. Ce qui est crispé sur soi-même, c'est la mort. [Émission de radio Vu de l'esprit, RFI, 30/07/2006]

Fusion

Quand la foule est au service d'un logo, quand la foule est au service d'un nom, on n'a pas vraiment affaire à un mélange social. C'est une fusion. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Générosité

« Passion mobilisatrice ». Première vertu de l'homme responsable, qui le rend capable de cristalliser une action collective autour d'un même projet (sans recourir à l'obéissance), de valoriser les talents, d'insuffler à la doxa l'amour de l'intérêt commun. [Sinistrose, p. XX]

Grand récit

En définitive, Mai clashe le grand récit, l'universalité artificielle et dictatoriale. Et cela fait quarante ans que le grand récit, de retour, tente vainement d'historiciser Mai ! Mai vu par les professionnels de l'Histoire — Mai chiffré, déduit, rétrospectivement rationnalisé — est alors un évènement dévitalisé, une révolution « introuvable » ou « manquée », un fantasme. Tout, sauf l'autre temporalité qu'il ouvre et dans laquelle il nous introduit : la temporalité héraclitéenne du devenir. [Mai 68, p. 270]

Le grand récit est si commode, quand on détourne les problèmes politiques « pipolitiquement » ! […] En 2008, il suffit d'exclure sept millions de pauvres du grand récit pour offrir le spectacle d'un pays décent. Et quand des SDF regroupent leurs tentes pour que le réel désastreux perce la toile cirée de la représentation, on leur envoie les matraqueurs. Grand récit = pipolitique + CRS. […]
Le grand récit n'est pas seulement totalisant par définition : il est aussi totalitaire. Il absorbe toute la réalité, la distord, la digère pour l'intégrer dans sa matrice narrative générale. La moindre existence, aussi singulière ou insignifiante soit-elle, reçoit alors un éclairage et un sens nouveaux — d'en haut. Elle devient un cas, un exemple, une illustration forcément édifiante de l'Histoire transcendante ainsi hypostasiée. [Mai 68, pp. 272-274]

Le grand récit : La marche du monde pour les nuls. Trames simplifiées en feuilleton rectiligne ; mythologie inculquée aux masses pour leur simplifier l'obéissance. Le grand récit fonde les aliénations, inclashablement — c'est sa fonction. Il fonde tout ce qui a besoin d'une histoire pour être cru ; tout ce a besoin d'un sens unique pour s'imposer. La famille (grand récit des psychanalystes), la société (grand récit des sociologues), la religion (grand récit des clercs), la patrie (grand récit des xénophobes), la civilisation (grand récit de l'Occident), l'identité (grand récit de tout un chacun), etc. Il faut un début, un milieu, une fin ; quelques épreuves à surmonter, quelques proches à magnifier ou maudire, quelques exploits… Mais avant tout, il faut une temporalité narrative, qui condense l'infinie complexité de l'existence en un bon scénario.
La temporalité de Mai, elle, est interactive ; c'est celle du clash, de l'expérimentation, de l'art et de l'amour. Temporalité ni cyclique ni linéaire, mais révolutionnaire ; aucun grand récit ne peut lui résister. Car avec Mai, il ne s'agit plus d'expliquer en faisant entrer des intentions dans des personnages, des personnages dans des destins et des destins dans un grand récit, réceptacle suprême des évènements : il s'agit de faire vivre et de faire philosopher — d'improviser. De même que la philosophie du grand récit est philosophie-savoir, et celle de Mai, philosophie-expérience, de même le temps du grand récit est celui du spectacle, et le temps de Mai, celui du jeu. Représentation fabulatrice et souci de marquer l'Histoire, d'un côté ; participation créatrice et volonté d'agir dans le temps, de l'autre.
[Mai 68, pp. 276-277]

Hamstérisation

« Lamination du désir ». La hamstérisation est un émoussement de la vitalité par la virtualité croissante des sociétés modernes. Généralement fruit du tittytainment, elle peut naître aussi d'une conjoncture psychosociale déliquescente. Elle condamne l'adulte à l'adulescence (immaturité morale) et peut conduire au Décès (extinction du désir) ou à l'Abcès (surinvestissement violent). [Sinistrose, p. XX]

Idée

Si le concept recèle une fécondité contagieuse, s'il devient substance subversive, s'il bouleverse des vies, prolifère de corps en corps, stupéfie la politique et l'histoire, il cesse d'être concept pour devenir idée. [Mai 68, p. 23]

Identité

Je est des autres. L'identité est aussi un mélange. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

L'identité, il faut s'y croire sans y croire. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

« Dès qu'on aime, il faut accepter l'inquiétude. » Cette inquiétude, c'est le tremblé de l'identité. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

J'aime le relativisme quand il concerne l'identité, mais pas quand il concerne l'ancrage historique. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Image

Le rôle de toutes les images, c'est de se casser la gueule. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Immigré

Aujourd'hui, l'Immigré est la nouvelle figure du Diable. [Bonus de l'émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

La France a eu autant besoin d'immigrés que les immigrés ont besoin d'elle. En un siècle, l'immigration lui a apporté plus de dix millions d'individus dont deux tiers sont déjà français. Ils ont permis de maintenir la natalité et de freiner le vieillissement de la population ; sans eux, la France ne compterait aujourd'hui que 45 millions d'habitants et la croissance démographique aurait été réduite de 40 % depuis 1945. Après le tarissement démographique des migrations italienne, espagnole et portugaise de l'après Seconde Guerre mondiale, le Maghreb et l'Afrique Noire prirent le relais. Mais quand la France stoppa leurs flux temporaires en suspendant brusquement toute nouvelle immigration en juillet 1974, les immigrés — généralement des cadets de passage — ont dû se résigner à se fixer dans l'Hexagone pour continuer d'aider financièrement leur famille, qui finirent par les rejoindre lorsque cette aide décru. Paradoxalement donc, le durcissement des frontières transforma une immigration jusque là temporaire en une immigration sauvage de subsistance.
La situation faite aux immigrés reflète la santé démocratique d'une société. Si après 1914 les peuples se sont rétractés sur eux-mêmes, l'Europe — qui a depuis amorcé une réouverture — a besoin d'une jeunesse voyageante et nouveaux nomades pour que les imaginaires, les passions et les idées charnellement se mélangent, au-delà du tourisme et des échanges monétaires. [Sinistrose, pp. XX]

Intégrité

« Poursuite du bien public ». Troisième vertu de l'homme responsable, par laquelle il privilégie d'abord l'intérêt général sans se soucier des avantages personnels que sa conduite pourrait lui faire gagner. [Sinistrose, p. XX]

Je(u)

La notion de Je(u). Elle rend compte de l'identité problématique de tout un chacun, laquelle se donne davantage au travers des actes, des mots, des phénomènes dits « inconscients » qu'au travers d'une réflexion sur soi. Il n'y a pas de parfaite transparence de soi à soi. L'introspection est vouée à ne livrer qu'un aspect fragmentaire de l'individu, car la conscience garde un certain jeu — elle ne dévoile pas tout et joue avec ce dont elle nous prive. Mais la santé mentale consiste à ignorer ce jeu d'engrenages, ce lest salutaire. Notre Je(u) doit demeurer invisible, fluide, souple, pouvant s'adapter sans y réfléchir aux circonstances, aux désirs d'autrui, à l'aléatoire des rencontres et des enjeux. [I Loft You, pp. 73-74]

Dans le réel, personne n'est égal à soi-même : il y a toujours un écart, un Je(u), entre nos gestes et notre caractère, entre notre liberté et nos automatismes. [I Loft You, p. 104]

Je(u) : c'est à la fois le « je » de l'identité, mais c'est un « je » identitaire qui joue et, justement, qui évolue. La peur du mélange, ce que j'appelle la « mixophobie », vient du fait qu'on n'arrive pas à imaginer un « je » qui serait en évolution. À chaque fois que je me mélange avec quelqu'un, je prends des choses de lui, donc mon identité se transforme. Il y a vraiment mélange quand mon identité évolue et se transforme. Le mot à dire n'est pas : « Deviens ce que tu es ! » — le mot de Nietzsche —, mais : « Joue ce que tu es ! », « Ne crois pas à ton identité fixe ! » C'est la théorie d'Einstein appliquée à la vie. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Ludique

Il faut avoir un rapport à soi ludique. [Émission de radio Vu de l'esprit, RFI, 30/07/2006]

Lumière

Il faut aller vers des personnes solaires, il faut être mû par la lumière. […] Le mélange, c'est aussi l'art de bien s'entourer, et de savoir être capté par la lumière, être un peu comme des tournesols et se diriger vers des personnes lumineuses, qui nous donnent de la lumière et nous rendent capables d'en donner. C'est contagieux, le mélange, dans le bon sens du terme : ça se diffuse. [Émission de radio Vu de l'esprit, RFI, 30/07/2006]

Lutte

La lutte politique ne saurait être suffisante : elle doit se doubler d'une insurrection philosophique et esthétique contre les normes dominantes. Elle doit ouvrir des possibles, convoquer l'utopie et la poésie. [Mai 68, p. 39]

Mai-68

Mai, philosophie révolutionnaire et révolution philosophique ? [Mai 68, p. 18]

L'originalité et la grandeur de Mai : « l'absence de haine », comme le dit André Malraux. Le fait de n'avoir jamais cherché à justifier la violence. Celle-ci fut le fait et la conséquence des indignités policières — quand l'autorité étatique est clashée, elle laisse échapper ses gaz lacrymogènes et vomitifs, nettoie aux matraques et à l'auto-pompe. Le mouvement premier de Mai, lui, est un mouvement d'amour. L'ennemi n'est pas à maudire, mais à provoquer ; pas à détruire, mais à transformer.
[Mai 68, p. 250]

La solution de Mai : le possibilisme allié au prouvisme — l'enthousiasme créateur, allié la fécondité des clashs en séries. [Mai 68, p. 265]

En mai-juin 1968, la philosophie est dans la rue. Révolution par la philosophie, mais aussi révolution de la philosophie. […] On ne peut définir Mai comme un phénomène philosophique qu'en redéfinissant la philosophie elle-même, ses opérations, sa destination. Et ce que Mai impose philosophiquement, c'est l'abandon de la seule production de concepts pour la production d'actions. Voilà pourquoi il annonce une révolution métaphilosophique, c'est-à-dire clashant le clash, philosophant la philosophie ; la philosophie et la révolution, s'identifiant alors l'une l'autre, n'ont de valeur que mises à l'épreuve du sensible, confrontées à l'humain non pas dans son universalité abstraite mais dans sa réalité. Dans la rue, donc, la philosophie clashe la vie quotidienne, le « c'est-moi-qui-commande », la civilisation. […]
Les « fils de bourgeois » n'ont pas » joué aux prolétaires » (vanne bien connue des anti-Mai) : ils ont philosophé avec. Des millions de gens ont cessé d'être obsédés par l'aménagement de leur carrière ou de leur vie privée, pour philosopher ensemble. C'est l'évènement central de Mai, celui qui articule tous les autres et les rend possibles ; sous la disparité des luttes spécifiques, leur unité. [Mai 68, pp. 261-263]

Mai-68 est une révolution vraiment philosophique. Les gens arrêtaient les machines et se sont mis à philosopher dans la rue, à refaire le monde. Quand une civilisation s'interroge elle-même, s'autocritique, on a affaire à de la philosophie, qu'on le veuille ou non, même si elle n'est pas universitaire. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Maturité

Être mature ne signifie pas être en mesure de gagner financièrement sa vie ni courir après ce que la vie des autres nous fait miroiter. La maturité s'obtient lorsque nous nous sentons en mesure de nous approprier lucidement notre existence, de nous en faire l'auteur, de signer chacun de nos choix en notre nom. Contrat entre soi et soi. Devenir l'unique propriétaire de notre présence au monde, en être responsable, clés en mains. [I Loft You, pp. 115-116]

Mélange

Le mélange, c'est la participation de l'autre en nous-même. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Il faut vraiment distinguer le mélange, qui garde toujours la possibilité de revenir à soi […], et la fusion, qui est la dissolution du moi dans l'autre. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Le mélange fait peur aux politiques, à la bureaucratie, à la technocratie, parce que c'est de l'imprévisible. C'est ce feu orange qui ne peut pas canaliser, et ça fait peur à un État. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Le mélange ne peut pas avoir lieu par des quotas, par une parité, par cet horrible mot : « discrimination positive ». Le mélange, c'est toujours un moment de spontanéité et d'imprévisibilité. […] Mais on peut créer des conditions pour que cette spontanéité et ce mélange aient lieu. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Pour aimer le mélange, il faut l'effectuer sans s'en rendre compte. Si vous voulez éduquer votre enfant au mélange, il ne s'agit pas de faire de la philosophie : il s'agit de l'appliquez, en lui faisant rencontrer des individus bigarrés, des horizons différents. Le mélange a toujours lieu si on met de l'humain au centre. Le problème, c'est que l'humain a tendance à être robotisé aujourd'hui… […] Le mélange est l'ennemi précisément parce qu'il produit de la spontanéité, il dépasse toute expertise. C'est les citoyens qui s'aiment et qui s'entraident. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Le mélange ne peut pas avoir lieu par des quotas, par une parité, par cet horrible mot : « discrimination positive ». Le mélange, c'est toujours un moment de spontanéité et d'imprévisibilité. […] Mais on peut créer des conditions pour que cette spontanéité et ce mélange aient lieu. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Le mélange fait vendre parce qu'il est fédérateur : « Plus on est de fou, plus on consomme. » […] On n'a pas affaire à du vrai mélange : c'est un mélange-marketing, c'est purement un affichage. Ce qui est très intéressant dans le mélange, c'est qu'on a vraiment — avec Montaigne et La Boétie on le voit bien, avec Flaubert aussi — une participation affective à la vie de l'autre. C'est pour moi la plus belle définition de l'amour. Quand j'aime — et quand je me mélange —, j'étends ma vulnérabilité aux autres. Le bonheur de l'autre fait mon bonheur, le malheur de l'autre fait aussi mon malheur, et un manque se crée quand l'autre n'est pas là. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Il faut des marqueurs identitaires, mais il faut savoir que ce n'est qu'un jeu, et que si vous voulez vraiment comprendre quelqu'un, il faut comprendre avec qui il se mélange ; il faut surtout entrer affectivement en relation avec l'autre. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Le mélange nous invite à une danse avec l'autre, mais une danse qui nous transforme. C'est la danse de l'identité. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Se mélanger, c'est partager des phases de fusion — on échange de la vie, des moments forts, des évènements qui nous soudent dans une véritable mythologie, on crée la relation […] —, et revenir à soi, […] s'approprier les parties de l'autre qui nous ont séduit, qui nous ont charmé, qui nous ont fait avancer et fait danser. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Le mélange, c'est le bonheur humain. [Bonus de l'émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Le mélange, c'est l'au-delà de l'hospitalité. Ce n'est pas simplement : « Je t'accueille. » C'est : « Je t'accueille, et toi aussi, tu m'accueilles. » « À partir du moment où je t'accueille en moi, tu m'accueilles en toi. » C'est ça, le mélange. [Émission de radio Vu de l'esprit, RFI, 30/07/2006]

Le mélange n'est pas ce brassage général où toutes les identités, toutes les singularités disparaissent. […] C'est une respiration entre des phases de solitude et des phases d'échanges intenses. […] Donc fusion et dissociation. […] Une sorte de palpitation féconde entre les êtres ; quelque chose qui est capable de nous rendre heureux. [Émission de radio Vu de l'esprit, RFI, 30/07/2006]

Mélanger (se)

Il suffit de convaincre une personne de se mélanger pour qu'elle prenne goût au mélange. La meilleure école du mélange, c'est le mélange. […] C'est partager une vibration en commun. Et l'amour est évidemment une extraordinaire école du mélange, à condition de sortir des formes d'amour institutionnalisées où l'on se flique mutuellement, où la jalousie intervient parce que l'on se compare… [Émission de radio Vu de l'esprit, RFI, 30/07/2006]

« Et » est « est » : il suffit de se côtoyer pour déjà se mélanger et être un peu l'autre, pour participer à l'autre. Vous êtes seul dans une pièce : vous êtes dans votre monde. Il y a quelqu'un qui entre, et déjà la pièce se transforme et l'on n'est plus dans le même monde. On ne peut pas se côtoyer sans se mélanger. Si c'est le cas, c'est qu'il y a une institution au-dessus de nous qui nous donne des normes de ghettos mentaux. [Émission de radio Vu de l'esprit, RFI, 30/07/2006]

Misoxénie

Le ressentiment historique (« misoxénie ») ne naît pas de la peur de la différence. Bien sûr, il ne la respecte pas, mais c'est plus parce qu'il lui en veut en raison d'un vieux litige que parce qu'elle représente à ses yeux un péril fantasmé. Le raciste hait l'étranger pour ce qu'il est (race inférieure et vile) ; le xénophobe hait l'étranger pour ce qu'il fait (métissage interethnique, chaos social) ; le misoxène hait l'étranger pour ce qu'il fut. Or, que fut-il donc ? — « Nous-mêmes », mentirait l'ex-colon. Il fut un semblable qui a trahi son camp, un égal qui refusait de partager le gâteau, un « nous » qui s'est fait « eux ». La misoxénie est ainsi la disposition revancharde d'une nation frustrée, retranchée dans des frontières qu'elle aurait voulu étendre.
La misoxénie n'est donc ni une peur envers les étrangers (xénophobie), ni une doctrine ou une doxa racistes, mais un désir de vengeance, une cicatrice historique. Le misoxène regrette la décolonisation de pays jadis sous la coupe du sien. Il rejette toute culpabilité, éprouvant au contraire un sentiment d'injustice et un désir de revanche. Il se sent spolié par une population que son pays a autrefois spoliée et qui habite désormais sur son sol.
Mais la misoxénie frappe aussi dans l'autre sens : les fils d'immigrés subissant la malignité d'une intégration au rabais, peuvent vouloir réparer l'offense faite jadis à leurs aînés en refusant une coexistence pacifique et en méprisant une nation qui est pourtant désormais la leur. Misoxénie, par exemple, des noirs-américains envers les blancs et vice versa, en raison d'un lourd passé esclavagiste encore honteux, donc non-avoué, non-digéré, non-pardonné.
Car il suffit d'un mea culpa pour que la misoxénie se résorbe. Le racisme s'estompe en xénophobie lorsqu'on en dévoile les sophismes idéologiques et qu'il en reste, nue et sincère, la peur de cet inconnu qu'est l'autre — autre peut-être funeste, peut-être débonnaire. La xénophobie cesse avec l'habitude de l'autre, le covoisinnage tranquille et l'intérêt naissant envers une culture et des mœurs différents. Tout cela demande, pour mourir, patience et longueur de temps. Mais la misoxénie naît du temps ; pour devenir une haine réciproque, elle a demandé aux peuples tant de frictions, de sang versé et de rage jalouse que le temps ne peut plus rien contre elle. Il faut l'éclair d'une conversion soudaine pour la foudroyer. Il faut la radicalité absolue du pardon, la grâce d'un Mandela, la légitimité d'un mea culpa secrètement rêvé par tous pour que la vieille vendetta s'effondre enfin sous le poids de ses années absurdes et fratricides. Plus longtemps l'histoire nous a fait nous haïr, plus vite le présent peut nous faire nous aimer.
Il ne s'agit ni de réparer la mémoire, ni de laver l'affront, mais de tourner enfin la page, d'accélérer un oubli qui tarde à venir. La misoxénie est la pathologie d'une psyché obsédée par sa mémoire, qui se crispe sur elle-même au lieu de passer outre, qui a oublié d'oublier et attend que les torts du passé soient réparés par le présent. [Sinistrose, pp. XX]

« Ressentiment historique ». Accumulation de haine envers un peuple étranger en raison non de sa race ou de ses différences, mais d'un passé humiliant (esclavagisme, colonisation, guerres répétitives). [Sinistrose, p. XX]

Moi

Figer son Je en un tout compact, cohérent, homogène. Fuir l'hétérogénéité fantaisiste de soi avec soi : se ressembler au maximum pour ne pas perdre en perdant les autres, en les égarant par trop de sautes d'humeurs, de poésie, de comportements absurdes et inintelligibles. Se donner à lire (à voir) sans nuance ni contradiction. Se crisper narcissiquement sur son Moi pour être sans cesse « raccord » avec soi-même, comme on le dit dans le cinéma. [I Loft You, p. 74]

Moi / Je(u)

Le Moi, la représentation ; le Je(u), la présence. Confronté à des obstacles, il arrive que mon Je(u) se « durcisse » ; autrement dit, laisse mon Moi sous-traiter les problèmes — un Moi robotique qui met, pour ce faire, l'émotion et la spontanéité de côté. Afin d'éviter que mon Je(u) ne se sclérose et que mon Moi prenne le contrôle durable de la personnalité, il faut une convulsion qui me remette en danse : il faut que mon Je(u) clashe, que mon Moi soit clashé. Parfois, le recours à autrui n'est même pas nécessaire : mon Je(u) clashe directement mon Moi ; cela s'appelle l'autodérision. [Mai 68, p. 217]

Figer son Je en un tout compact, cohérent, homogène. Fuir l'hétérogénéité fantaisiste de soi avec soi : se ressembler au maximum pour ne pas perdre en perdant les autres, en les égarant par trop de sautes d'humeurs, de poésie, de comportements absurdes et inintelligibles. Se donner à lire (à voir) sans nuance ni contradiction. Se crisper narcissiquement sur son Moi pour être sans cesse « raccord » avec soi-même, comme on le dit dans le cinéma. Tandis que le Je(u) atteste du décalage irréductible entre l'essence et l'existence d'un être, le Moi peut être compris comme la solidification de ce Je(u) — « temps mort ! » —, c'est-à-dire l'unification de toutes les possibilités d'un être en un modèle unique, un système clos, une « étiquette », un style propre et immuable. Pour gagner [dans une émission de téléréalité], il faut se prédéfinir. Ne pas être multiple mais univoque ; ne pas surprendre mais prendre sur soi afin de rester toujours égal à son Moi. Ne pas évoluer, mais persister coûte que coûte dans une équation de soi-même. Devenir une personnalité virtuelle, calculable, anticipable ; cela revient à mettre entre parenthèse le vivant désir qui anime le Je(u) pour gagner la partie, pour rafler la mise. [I Loft You, pp. 74-75]

Mondialisation

Le terme « mondialisation » est une étonnante traduction du « globalisation » anglo-saxon. Comme si le très français « globalisation » dérangeait. Comme si la France, portée par les accents lyriques du dernier Hugo, préférait le monde concret à l'abstraction globale, la terre des peuples à la gestion des finances, l'internationalisme politique au pan capitalisme virtuel, la solidarité universelle au multiculturel communautariste.
De même que les Français se sont rapproprié leur hymne national, La Marseillaise, en le chantant à tue-tête et avec fierté durant les manifestations contre le Front National, de même ils doivent imposer l'idée d'une d'une « mondialisation » (traduite en retour par « worldisation »), c'est-à-dire d'une paix cosmopolitique qui prendrait en compte l'intérêt mondial, et non seulement les intérêts des multinationales. Défi mobilisateur, convoquant l'utopie et l'éloquence.
La Mondialisation ainsi redéfinie — et la majuscule sera là pour nous en rappeler le sens spécifique — dépasse la Globalisation strictement commerciale et financière, ce néocannibalisme libéral à la solde d'USA, la maison mère. L'économie doit rester subordonnée à la justice sociale ; la confluence des marchés doit conduire à une synergie politique et culturelle internationale, la Mondialisation, dans laquelle prévaudrait le respect de la nature et de la dignité humaine. [Sinistrose, p. XX]

« Visée de paix cosmopolitique ». Tandis que la Globalisation a pour seul objectif la soumission des marchés mondiaux aux intérêts des multinationales occidentales, la Mondialisation aspire à un dépassement du diktat économiste par des impératifs humanistes (synergies transnationales — politique et interculturelle —, respect du vivant, sauvegarde de la planète, tribunal mondial). [Sinistrose, p. XX]

Mort

La mort de l'autre, la mort de l'être avec lequel on s'est mélangé pendant des années — où l'on a partagé des évènements forts en commun, car c'est ce qui permet le mélange : partager des évènements forts, partager des choses profondes, se confier à l'autre —, eh bien, quand l'un du couple vient à mourir, il demeure en pensées dans le cœur de l'autre. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Mystère

Face à un mystère, toutes les explications se valent, égales en parti pris ; des interprètes de tous poils excellent à ramener l'incompréhensible dans leur champ de compréhension, quitte à extrapoler, minimiser, travestir. […] Un mystère, c'est de l'opaque qui doit s'élucider ; un concept, c'est un organe de discernement critique, un enzyme clarificateur. Tout concept sonde un mystère ; tout point d'interrogation attise de nouvelles définitions pour qu'on explore l'inconnu qu'il promet. [Mai 68, p. 23]

Mythographe

À l'instar du consommateur qui se croit libre parce qu'il n'a pas conscience d'avoir été subtilement conditionné, le mythographe scrupuleux se croit libre dans la mesure où il perçoit l'orthographe aberrante, qu'on lui a forcé à vénérer, comme une « richesse », une « beauté », une « rigueur » nécessaire, un « respect » de la langue — bref, tout le contraire de ce qu'elle est.
[Mai 68, pp. 195-196]

Néorésistance

« Lutte contre le Système ». Opposition raisonnée et internationale à l'idéologie libéral-totalitaire, au niveau doctrinal (dépasser la Globalisation, repenser la Mondialisation), médiatique (dénonciation de ses incohérences, de ses dégâts, de ses mensonges), ou pragmatique (mobilisations, boycott, actions de terrain). [Sinistrose, p. XX]

Néototalitarisme

« Dictature de marché ». Soumission de la psyché à la doxa de l'Avoir, au dogme du tout-quantitatif. Ce totalitarisme est « nouveau » dans la mesure où il n'a pas recours à une violence explicite : il contraint par la douce persuasion, par une propagande faite d'amalgames (publicité), de divertissements et de voluptés virtuelles (tittytainment). [Sinistrose, p. XX]

Normale (la)

On connait l'affiche de Mai, « Retour à la normale… », simple et forte : un troupeau de moutons avec la même spirale à la place de la tête, la même allure, la même direction. La « normale » : la consommation obligatoire. L'obéissance au conditionnement qui frustre et surstimule, qui dissuade de penser par soi-même, de se mêler de culture en la faisant ou de politique en la pratiquant. Le contraire de la pédagogie et du jugement critique ; l'impossibilité pratique, pour un peuple « lobotomisé », de parvenir à l'autogestion. [Mai 68, pp. 57-58]

Obéissance

L'obéissance demande « Comment ? » ; la désobéissance : « Pourquoi ? ». La première s'inquiète du présent, pragmatiquement, sans remettre en question ni la genèse de l'autorité qui dicte, ni la genèse de la servilité qui suit. La seconde s'interroge sur le présent, philosophiquement, pour donner un sens à l'avenir et l'ajuster au plus près de la justice. [Mai 68, p. 191]

Opinion

L'opinion ne pense pas : elle réagit. [I Loft You, p. 20]

Orthographe

L'orthographe fausse le rapport à la langue en s'immisçant — vigilance obsessionnelle — dans le continuum corps-parole, émotion-expression. Par ce discret terrorisme, la parole spontanée, au tremblé émotif, à la fantaisie partageable, se fige en discours conforme, validé à chaque mot, revérifié à l'aide d'une tripotée de recettes mnémotechniques qui n'ont aucun rapport avec le contenu exprimé. Une « schizophrénie » qui interdit à la personnalité de pénétrer la forme des mots ; citadelle imprenable, cette forme appartient à une entité mythique et transcendante, une et indivisible, la Langue Française. […] Le lien vivant qui unit le langage et l'émotion est donc rompu par l'orthographe. En regard du caractère sensuel, de la vie de toute langue vivante, l'orthographe et, plus généralement, la morale grammaticale, dissocient les paroles et les corps. [Mai 68, p. 202]

La finalité de l'orthographe est répressive. Elle n'est pas de servir de support commode à la langue parlée par tous les Français : pour cela, les graphies non-fixées des siècles précédents suffisent. La correspondance hors-orthographe des écrivains des Lumières s'accompagne en effet de tolérance graphique — une seconde nature —, permettant aisément le déchiffrage sans haut-le-cœur ni remontée de purisme à chaque « tiran crüel », « vous mavés honoré », « gens desprit », « idées que L'on sest faittes », « lun et lauttre » (pour ne citer que Rousseau, Montesquieu et Benjamin Constant).
[Mai 68, p. 203]

La vache sacrée Ôrthographe, grossie d'étymologies vaines et d'absurdités sédimentées, dorée à l'or fin par les pédants et les cruciverbistes, inculquée par les bigots de la Grammaire, cette Ôrthographe que les nobles illettrés laissent à leurs valets, que les philosophes des Lumières ignorent superbement, que les journalistes confient aux rewriters et les romanciers à leur traitement de texte, cette monomanie française qui — comme toutes les névroses — fétichise la forme au détriment du fond, la redondance au détriment de l'émotion, la mémoire cimentée au détriment du sens, cette Ôrthographe reste, plus qu'un instrument de sélection, d'humiliation et de torture mentale, le hold-up de l'écrit par la bourgeoisie ; de 1835 jusqu'à l'appropriation durable de la lecture-écriture par le peuple (grâce à la « néographie » décomplexée d'Internet et des SMS), l'Ôrthographe a refusé son statut d'outil évolutif au service de langue parlée, pour se fossiliser en dogme, en mythographie, soumettant, pendant plus d'un siècle et demi, la pseudo-futilité de l'oralité (partagée par tous) au pseudo-prestige de la lecture-écriture (réservée à une minorité). [Mai 68, p. 208]

Oxymore

« Velléités conflictuelles ». Paralysie des pôles décisionnels par le suivi obstiné d'actions antinomiques et non concertées. L'Oxymore est une dépoétisation de la politique, laquelle ne crée plus rien (le grec « poièsis » signifie « fabrication », « activité opératoire ») faute d'être inspirée par un corpus idéologique vieux de deux siècles et inadapté aux enjeux contemporains. [Sinistrose, p. XX]

Passé

Plus nous pensons l'avenir, plus le passé nous est présent ; à l'inverse, celui-ci s'estompe et s'évanouit si les perspectives futures n'offrent pas de nouvel horizon. À chaque innovation nocive ou salutaire, à chaque avancée reconnue comme telle, le passé alors dépassé ressurgit dans la mémoire collective. Le progrès la stimule en exhumant certaines strates historiques à même de faire sens. Mais dès que demain nous semble devoir être la triste continuation d'aujourd'hui, nous nous désintéressons d'hier. [Sinistrose, p. XX]

Pauvreté

Personne ne choisit naturellement l'impasse comme mode de vie. Ce sont les patrons, les banques, les décideurs économiques, et leur texture militaire, qui imposent le no future aux indésirables — chômage, relégation, discriminations ; et pauvreté, bien sûr, cet état de survie qui se cristallise en psychose, cette incurable apnée dans la folie. [Mai 68, p. 227]

Pédagogie

Leçon pédagogique de Mai : on ne peut pas prétendre enseigner le jugement critique et refuser d'être clashé. Or comment enseigner en acceptant d'être clashé par ses élèves ? — En les clashant, et en faisant du clash le moyen et la fin de l'éducation. La réponse peut paraître désuète ; ses conséquences pédagogiques sont infinies. Car enseigner avec et par le clash, en acceptant toutes les questions, toutes les demandes de sens et d'intérêt, en transmettant la matière nécessaire pour donner aux clashs consistance, pertinence et gourmandise, cela revient à être aussi enseigné par ses élèves, clashé dans sa propre démarche éducative et dans ses convictions : » Tout enseignant est enseigné. Tout enseigné est enseignant », conclut un graffiti. Un autre prévient : « Attention école en mue ». [Mai 68, p. 216]

Perplexité

La teinture-mère de la philosophie : la perplexité. L'embarras, non pas face à, mais dans l'embrouillamini du réel, dans son étoffe qui nous tisse et que nous tissons, dans ses entités et ses puissances toujours déjà métissées. Douter du dehors : réfléchir ; douter du dedans : philosopher.
[Mai 68, pp. 127-128]

Pervers

Être le plus pervers — séduire ceux-là même que l'on va faire éliminer. [I Loft You, p. 20]

C'est en disant du bien que l'on peut faire le plus de mal, sans être tenu pour responsable des dégâts occasionnés. S'il faut faire des reproches, inutile cependant de prendre des pincettes, mais une fois dites les quatre vérités, ne jamais montrer de rancœur ou de ressentiment. Les impairs d'autrui sont à « oublier » ; ses qualités sont à rappeler et à encourager en aparté. En public, elles doivent servir à confirmer les nôtres. [I Loft You, p. 41]

Philosopher

[En mai 1968], la masse s'est mise à philosopher, à « réinventer le monde » ; à combattre le néfaste des préjugés et à rechercher le bien-fondé des traditions, des certitudes, des mœurs, des valeurs et des institutions. « Philosophie : poétise la marche du monde et la place de l'humain en ce monde », écrit pour nous l'artiste Clément Pansaers, en 1920. [Mai 68, p. 18]

Avec Mai, philosopher n'est pas discuter avec l'autre : c'est l'enrichir, par le clash, par le mélange. Transmettre de la vie, inventer de l'expérimentable, transfigurer l'univocité, clasher les convictions mal assises et les injustices mal combattues. Non plus démarche intellectuelle, mais acte sensuel, retour à la fluidité palpitante des corps et des intelligences, à la vibration jouissive du mélange. […] Philosopher n'est plus produire du concept — comme le soutient G. Deleuze —, ou plus seulement : c'est être, être en acte, agir. L'acte philosophique s'élève au-dessus du long et assoupissant travail du concept pour devenir action, aventure, geste de liberté. […]
Avec Mai, une autre façon de philosopher émerge : la philosophie-expérience. Expérience quasi-charnelle, gourmande d'émotions, de créations et d'émancipation collectives. Non plus la recherche pépère de la vérité, mais « cette recherche inquiète de la liberté » — pour reprendre l'expression qu'use le tanguero Rodolfo Dinzel pour qualifier son art (Esa ansiosa búsqueda de la libertad). Clash-mélange qui n'enseigne ni la vertu ni le consensus, mais le devenir-autre.
[Mai 68, pp. 266 et 268]

Philosophie

Contrairement à une politique, une philosophie n'échoue jamais — ou échoue toujours, selon le point de vue. En tout cas elle ne perd rien, ne gagne rien, mais féconde. Et si ce n'est pas aujourd'hui, elle s'endort dans des livres pour féconder plus tard, dans deux siècles ou dans deux mille ans.
La philosophie cherche à révéler la « part nocturne » de toutes choses, et la crée, au besoin. Même lorsqu'elle flirte avec des enjeux sociopolitiques, même lorsqu'elle conteste et combat, elle se range du côté de l'idée, non de l'histoire ; de la parole qui donne, non du discours qui vainc. Même si elle peut éclairer le passé, elle n'est qu'avenir. Non par messianisme, promesses, anticipations — auxquels la politique a recours pour rassembler ses forces —, mais parce qu'elle craquelle continuellement les consensus, déborde les contextes, pousse le questionnement toujours plus loin.
Une politique est un défi ; une philosophie, une graine. Semée par le doute, fleurissant par le dialogue, flétrissant quand ses fruits prennent la saveur de la banalité même. Dès qu'une philosophie gagne l'approbation générale, elle se fane pour engendrer de nouvelles pousses. Sa victoire est sa défaite, son dépassement est sa fin. [Mai-68, p. 92]

Il s'est joué au printemps 1968 une révolution qui a trait ni à la seule politique, ni à seule la culture, mais à une position plus haute qui englobe ces deux dimensions en les interrogeant : la philosophie — « la conscience lucide d'une civilisation », pour reprendre la définition du philosophe musulman Mohammed Arkoun. [Mai 68, p. 20]

La philosophie, c'est une danse intellectuelle qui transforme le monde. […] Pour moi, ce n'est plus tellement une recherche de la vérité, ou si elle l'est c'est parce qu'elle est d'abord une recherche inquiète de la liberté. « Inquiète »: le mot est très important, parce qu'on est dans le feu orange, le tremblé, l'incertain. La philosophie doit être, à mon sens, une création de libertés nouvelles, de rêves nouveaux, de choix nouveaux. [Émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Ploutocratie

« Gouvernement de riches ». État de dégradation de la démocratie où, de fait, ceux qui possèdent de l'argent ont une chance d'accéder au pouvoir nettement supérieure aux classes moins aisées. [Sinistrose, p. XX]

Polémos

Traduire « polémos » par « clash » permet d'en restituer l'ambivalence : à la fois idée et acte, dissension par la raison (polémique, désaccord, débat) et par le corps (conflit, discorde, dispute, altercation). Clasher : s'opposer, détoner, contraster ; « poser en avant dans l'ouvert ». S'inscrire intellectuellement et physiquement comme différend, comme différence. [Mai 68, pp. 177-178]

Le polémos héraclitéen, mélangeur, mixophile. [Mai 68, p. 254]

Politicien

Pourquoi les programmes ont-ils tendance à se rejoindre toujours davantage ? — En raison du manque d'idées, d'une part, et de la redondance médiatique, de l'autre. Les idées des partis se ressemblent car les différentes idéologies qui les produisent ont tendance à s'émousser. Les politiciens manquent de vécu pour s'en étourdir, pour en saisir la légitimité dans leur chair, pour en saisir la teneur à l'aune de leur expérience personnelle. Ils se consacrent trop tôt à la politique ; les jupons de leurs mères flottent encore à leur front qu'ils se voient déjà nouer leur première cravate présidentielle. Trente ans plus tard, au bout d'une longue inexpérience acquise au cœur d'un microcosme étanche, les voici cravatés à l'Élysée, moulus de prêchi-prêcha, vermoulus de mondanités, pétris de naïveté puérile quant au vrai monde des vrais gens qu'ils représentent. [Sinistrose, p. XX]

Politique

L'ENA qui formate nos administrateurs obtus et sans vécu devrait leur faire prendre un bon bain de poésie et de littérature.
Car sans présenter la construction européenne comme une trouée vers la concorde idéale et l'espérance, la nation développe sinistrose et euroscepticisme : elle s'effraie, se hérisse, se décommande, se dédit — n'y croit plus trop. La politique, c'est justement l'art d'y faire croire tellement que cela finit par advenir. L'art de bâtir de grands projets d'intérêt général et d'y engager généreusement le peuple entier, en sollicitant sa tête et son cœur. La Mondialisation doit alors être perçue comme le projet des projets, le Bien souverain, l'Idée architectonique — l'horizon cosmopolitique de toute perspective de moindre échelle. [Sinistrose, p. XX]

Pornographie

Il ne peut y avoir pornographie que lorsque le désir est remplacé par le pouvoir et la volonté perverse.
[I Loft You, p. 28]

Pouvoir (le)

Le Pouvoir, c'est le pouvoir d'engluer la subversion, d'en faire un « phénomène » assignable, un spectacle réglé, un exutoire sans efficience. [Mai 68, p. 80]

Notre démocratie n'a pourtant pas réglé son problème essentiel : ne surtout pas mettre au pouvoir des gens de pouvoir — tous aliénés, souvent au sens clinique du terme —, mais des représentants qui n'en ont cure, œuvrant par souci des citoyens et du bien général.
Tout homme de pouvoir se venge des humiliations de sa jeunesse. Dès qu'il en a l'occasion, il broie, mate, avilit. Tout homme de pouvoir instaure, à plus ou moins grande échelle, le culte de sa personnalité — dont l'intérêt psychologique est de flatter son égarement ; dont l'intérêt politique est de court-circuiter les contre-pouvoirs. Sa maxime : « L'ordre doit régner » ; entendons par « ordre » : « hiérarchie ». Elle seule garantit l'invincibilité de l'autorité des fonctions, consolide les mainmises, donne libre cours aux déchaînements de sadisme en cascade.
Le clash désobéissant est la seule « technologie » humaine capable d'expulser les rancœurs, et donc, à terme, de curer les névrosés du pouvoir de leur obsession. [Mai 68, p. 224]

Préjugé

On a une grande tendance au repli, aujourd'hui. On parle souvent de « repli communautaire » ; avant ça, je pense qu'il y a un repli intellectuel. Un repli dans des préjugés, dans des idées toutes faites. Au temps où les médias véhiculent énormément d'idées, d'informations, etc., la réaction paradoxale — au lieu d'avoir une ouverture d'esprit accrue — consiste au contraire en une augmentation des préjugés arrêtés. Parce que c'est ce qui nous permet de décrypter le monde et ce flot d'informations : on se retranche derrière nos préjugés, et on analyse derrière cette loupe, cette petite lorgnette, ce raz-de-marée d'informations. Donc, paradoxalement, plus on est informé, plus il y a de fenêtres ouvertes, et plus on a tendance à garder la même paire de lunettes et à ne voir le monde qu'à travers ce qui nous intéresse. Donc c'est une logique soit corporatiste si l'on dans un métier à défendre, c'est une logique sexiste si l'on est contre les femmes et que l'on veut défendre le patriarcat, c'est une logique islamophobe si l'on a peur de toute cette propagande anti-islam, etc. On est tous dans des préjugés. Le rôle du philosophe aujourd'hui n'est pas tant de travailler pour l'ouverture extérieure (ce sont les médias qui la font, n'importe quelle chaîne du câble nous ouvre sur le monde) : les philosophes, je pense, ont à travailler sur cette ouverture intérieure, cette ouverture de nos ghettos mentaux, de nos préjugés, avec le doute, évidemment, mais aussi avec une direction à montrer. Et je pense que la bonne direction, c'est celle du mélange. [Émission de radio Vu de l'esprit, RFI, 30/07/2006]

Présence

La « simple » présence. Clash-attitude. Coulée de ma subjectivité dans le monde et du monde dans ma subjectivité ; fusion de l'espace et du temps, de l'« ici » et du « maintenant ». À ne pas confondre avec le présent, chose-à-chose, terre-à-terre, bloc-à-bloc, « là » et « là ». Désobéit celui qui devient au lieu d'être, qui joue au lieu d'imposer, qui contemple au lieu de (se) fuir, mais surtout, primordialement, celui qui ose porter la critique, de toute sa présence, sur le terrain de l'indiscutable et du non-négocié. [Mai 68, p. 198]

Promesse

Promesse — au triple sens d'annonce, d'espoir et d'engagement. [Mai-68, p. 93]

Prouvisme

Provocations, actes gratuits — voler, par exemple, puis rendre à son propriétaire le fruit du larcin —, goût pour l'offense, l'invective, la colère, le culbutage des bienséances… Tout est bon pour faire de l'existence elle-même une philosophie en acte, pour s'émanciper des carcans catholiques et bourgeois, pour inventer un autre rapport au monde. […] Le triomphe du prouvisme : le dépassement pratique de toute tentative de culpabilisation et de toute forme de culpabilité, de toute posture (qui n'est qu'imposture), au nom d'une authenticité des relations humaines ; l'ennemi actif de la honte-fondement-du-rapport-à-autrui, cette haine de soi faite philosophie. [Mai-68, pp. 37-38]

Psychanalyse

Si la psychanalyse peut être considérée comme une école du clash, elle reste une école privée, et pour cela conforme à la réserve bourgeoise — à la fois stock de rancœurs impartagées et hygiénisme de l'altérité. [Mai-68, p. 246]

Psyché

« Inconscient public ». Fond culturel et émotionnel commun à un groupe donné. La psyché exprime les profondes tendances interprétatives d'un peuple ; la doxa, ses représentations superficielles et passagères. [Sinistrose, p. XX]

Pubtréfaction

« Hypertrophie publicitaire ». Emprise corruptrice des annonceurs sur l'environnement mental. La pubtréfaction mène une profession au clafoutisme car elle rompt avec la responsabilité intègre. [Sinistrose, p. XX]

République

En France, épicentre du séisme 68, la révolutionnite verbale se transmet par un simple éternuement, l'arrogance enfle vite, l'autodérision est en rupture de stock. Chacun est passé roi dans l'attribution éhontée des faits d'armes et des conquêtes des autres. La République : le triomphalisme par procuration. [Mai 68, p. 13]

Rescapé

Ils sont les rescapés. Et, comme tous les rescapés, ils gardent en eux trop d'éblouissement ou d'étourdissement pour voir plus loin que leurs intérêts immédiats, trop de trauma ou de vertige pour assimiler ce qu'il s'est passé. Nous sommes la relève. À nous de les aider à se souvenir, à se ressaisir, et à s'oublier. [Mai 68, p. 24]

Responsabilité

« Maturité morale ». La responsabilité est le propre d'une conscience parvenue au stade adulte, jouissant d'une intégrité, d'une entièreté et d'une générosité relativement stables. Calvaire pour l'enfant, elle est l'enjeu éthique de la crise d'adolescence et peut devenir source de satisfaction pour l'adulte éduqué en vue de la réalité. L'adulescent, lui, en refuse le fardeau. [Sinistrose, p. XX]

Réussir sa vie

Réussir sa vie, c'est réussir à entrer en communication profonde avec l'autre. [Émission de radio Vu de l'esprit, RFI, 30/07/2006]

Sexualité

Sexualité-images : sexualité consommatoire, où le visuel vole toute la place, où les amants suivent docilement des règles imposées du dehors, impuissants qu'ils sont à intégrer et transformer leur Je(u). Faire de l'amour un repas sage ; s'en bâfrer sans quitter la table, jusqu'à satiété, respectant les usages, l'ordre des plats. En arracher l'effervescence aléatoire, la poésie qui chante, clôt les paupières et modifie.
Mai préconise au contraire une sexualité-paroles, une sexualité-Je(u), dans laquelle les amants s'expriment, communi(q)ent, et même sexualisent leurs plaisirs quotidiens sans chercher à contenir l'extase aux quatre coins du lit. « Ce n'est pas l'acte sexuel qui est assimilable à un repas, c'est le repas qui est un acte sexuel », révolutionne un tract. Toute une philosophie… [Mai 68, pp. 249-250]

Sinistrose

Même si donnons une acception politique au terme « sinistrose » (du latin « sinister », « qui est à gauche »), il est éclairant d'en rappeler le sens premier, psychologique, à savoir : le trouble mental de certains accidentés qui, prostrés entre morosité et délire de revendication, exagèrent en toute bonne foi l'étendue réelle de leurs dommages. À la manière de l'hypochondriaque — préoccupé de façon obsessionnelle par sa santé — les personnes atteintes de sinistrose amplifient le préjudice subi jusqu'à nier toute guérison effective. Infirmité fictive et désœuvrante, que résorbent parfois les psychothérapies ou l'hypnose.
Une structure mentale de type paranoïaque prédispose à cette pathologie ; néanmoins, des attitudes sinistrosiques s'observent fréquemment au cours des névroses post-traumatiques, comme les psychiatres ont pu par exemple le remarquer, des mois après le 11-Septembre, non seulement parmi les rescapés du World Trade Center mais aussi chez certains téléspectateurs que les images des attentats-suicides ont profondément ébranlés.
De « complainte somatique irrationnelle », ce terme né au début du XXe siècle quitte bientôt le champs de la médecine lorsque la presse s'en empare pour qualifier tout état de crise sociale, culturelle, économique dans lequel prévaut un pessimisme général outré. La sinistrose caractérise alors d'une part la psyché catastrophée d'un peuple, d'une profession ou d'une communauté, et d'autre part la conjoncture sclérosante qui incite à un tel défaitisme. Elle est absence d'élan créatif et absence d'issue, enlisement vicieux des enthousiasmes dans une situation de plus en plus mortifère.
La sinistrose politique opère une fusion entre les dimensions psychologique et sociale, tout en revenant à l'étymologie prise au sens figuré : la « gauche » social-démocrate. Car lorsque le peuple se détourne de la res publica, de la « chose publique », c'est d'abord la gauche qui trinque. Elle tire son souffle d'un idéal humaniste qui devient une enclume dès que les citoyens — insécurisés par un matraquage terre-à-terre — cessent d'y apporter leur vigueur. Le concept de sinistrose désigne donc la démoralisation générale vis-à-vis de l'action politique et, corrélativement, le virtualisation de la contestation sociale authentique, continuant d'affirmer le caractère universel de l'égalité et de la fraternité mais cessant d'être ancrée dans la collectivité réelle. [Sinistrose, pp. XX]

Il y a justement sinistrose quand les citoyens, toujours plus défaitistes devant des défis plus graves et plus complexes, renoncent à leur responsabilité. Comme ils ne veulent pas pointer du doigt les causes de leur renoncement, ils ne gardent d'elle que son analogôn, qu'un fantôme de responsabilité, sacralisée sans qu'ils ne sachent plus pourquoi : le vote, ce « devoir de citoyen ». Mais devoir dès lors vécu dans l'absurdité (« élections : piège à cons ! ») puisqu'ils en ont oublié l'histoire, le sanglant étendard, la genèse fratricide. Puisqu'ils s'en remettent à la folie sondagière des diseuses de bonne aventure. [Sinistrose, p. XX]

La sinistrose est l'usure grandissante d'une gauche parlementaire moralisatrice et non plus sociale. Ses mots sans effet, dignes de l'humanisme salonnard le plus éculé, ne s'adressent ni au ouvriers, ni au bas peuple, mais à l'intellocratie française. Soliloque autistique. Mitterrand avait encore pour lui d'aimer les grands moralistes du XVIIIe siècle ; mais ses successeurs en pincent davantage pour la technocratie détestable ou les idées d'esthètes que pour les Lumières. [Sinistrose, p. XX]

« Disgrâce du politique ». Crise du pouvoir et de la représentation politiques. Le pessimisme envers l'utilité de la contestation sociale en est le premier symptôme, suivi d'une exaspération générale (culminant dans le syndrome de Durn), d'une éviction de la gauche et d'une récupération du pouvoir par une droite favorable au Système. [Sinistrose, p. XX]

Situationnisme

Malgré ses dénis et ses attaques hargneuses, l'Internationale situationniste (IS) emprunte énormément à Henri Lefebvre, notamment à son texte de 1957, « Vers un romantisme révolutionnaire », que son jeune ami Guy Debord dévore alors, et vers où Mai ira. Comme notre philosophe, cette organisation libertaire veut « changer le monde » grâce à « un emploi unitaire de tous les moyens de bouleversement de la vie quotidienne » (art, poésie, détournements, provocations, prouvisme en veux-tu en voilà). Les « situs » les plus lus après 1968, Guy Debord et Raoul Vaneigem, se sont rencontrés grâce à H. Lefebvre, avec lequel ils ont collaboré, voyagé, effectué des séjours dans sa maison pyrénéenne. Leurs livres, directement inspirés par ses écrits, peuvent être ajoutés à la liste de ses « bâtards » , même s'ils gagnent en arrogance chic ce qu'ils perdent en force philosophique. [Mai 68, p. 43]

Socialisme

Le socialisme n'a jamais su concrètement s'attaquer aux problèmes urbains, et c'est bien là son paradoxal talon d'Achille. Il a en effet déçu ses électeurs de façon récurrente, eux qui misaient pourtant sur lui pour que la politique de la ville devienne plus moderne et cohérente. Les réponses pratiques et les structures existent (projets urbains, agences d'urbanisme, vie associative), mais les politiciens préfèrent s'en remettre aux techniciens et aux experts plutôt que d'écouter la population. Pour leur forcer la main, certaines personnalités engagées ont recours au chantage médiatique — là, les atermoiements cessent comme par magie et l'on ressort mollement des projets qui s'éternisaient dans les tiroirs. Sans cette pression, les maires refusent le dialogue direct, les policiers snobent les éducateurs. [Sinistrose, p. XX]

Sociologue

Certains sociologues politiquement légers parlent de « phénomène de société » pour naturaliser et accroître l'impact direct de la propagande marchande. [Mai 68, p. 33]

Souffrance

Aucune psychothérapie ne peut résorber la souffrance de ne plus souffrir dans sa chair, de souffrir seulement superficiellement, à la surface des choses ; d'être agacé des bouleversement du monde sans pouvoir s'en émouvoir outre mesure. [I Loft You, p. 111]

Spontanéité

La spontanéité, bien précieux, est le fondement de toute relation authentiquement humaine.
[Mai-68, p. 177]

Se laisser aller à la spontanéité authentique équivaut ni plus ni moins à clasher. […]
Nous avons tous fait cette expérience : l'apparition de quelqu'un qui ne (se) ment pas, dans un groupe de personnes qui (se) mentent. Difficile pour eux, soudain, de ne plus voir leur hypocrisie collective et leur insincérité individuelle. [Mai-68, pp. 186-187]

Storytelling

L'actuelle dictature des scénaristes-communicants (ou « storytelling ») interdit tout clash. On ne clashe pas un film bien ficelé : on s'y abandonne, irrésistiblement. Oui, le storytelling — l'injonction au récit, la fiction normative sous-jacente — n'est une arme de distraction massive que dans la mesure où le clash (antinarratif par essence) a été ankylosé, où le devenir (antinarratif par essence) a été fictionnalisé, et où Mai (antinarratif par essence) a été expulsé des corps — film ringardisé par les propagandistes du marché, donc oublié comme n'importe quel navet. Les spectateurs-consommateurs assistent alors à un discours politique ou reçoivent des informations avec le même état d'esprit que lorsqu'ils vont au cinéma : en ravalant leurs clashs. Et l'on comprend alors les vraies raisons de l'acharnement contre Mai : il faut tuer Mai pour vendre la politique comme la saga scénarisée d'une marque. Il faut tuer Mai pour sortir du devenir-réalité, et imposer la téléréalité, la « réalité » anticlash — la fusion de la politique et de DisneyLand. Il faut tuer Mai pour redonner aux narrations des communicants la puissance addictive des drogues dures. Il faut tuer Mai pour tuer le possible, mettre l'utopie hors-champ, faire triompher la philosophie-savoir sur la philosophie-expérience, et restaurer le grand récit dans son pouvoir de fascination d'avant-clash. Il faut tuer Mai pour affabuler. [Mai-68, pp. 274-275]

Structuralisme

Par son postulat — la structure explique tout —, le structuralisme reste méthodologiquement fermé à la subjectivité, à la dialectique, à toute dimension historique des faits et des conditionnements sociaux. « Les structures ne descendent pas dans la rue », dira joliment Mai. [Mai-68, pp. 40-41]

Syndrome de Durn

« Vote bras-d'honneur ». Les frustrations des citoyens peuvent se cristalliser en un courroux antipolitique lorsqu'ils ne se sentent plus représentés par les élus. L'anarchisme relève de l'idéologie ; la dépolitisation, du tittytainment ; le syndrome de Durn, du relativisme clafoutiste (« tous se valent ») et du sentiment d'être incompris, délaissé, trahi ou brimé par la classe politique. [Sinistrose, p. XX]

Système

« Pouvoir métapolitique ». Nous entendons par « Système » la mise au pas néototalitaire des systèmes bio-socio-techniques dont nous faisons partie par le pan capitalisme anglo-saxon. Le Système déprave les démocraties en démocraties-marchés, soumises à une élite ploutocratiques et à un économisme souverain. La sinistrose est la conséquence de cet effacement du pouvoir politique, ou plutôt de sa dissolution dans un pouvoir métapolitique global, servant inconditionnellement les intérêts des Etats-Unis et de leurs plus proches alliés. [Sinistrose, p. XX]

Téléréalité

De façon confuse, nous nous observons nous-mêmes, il est vrai, puisque nous saisissons comment autrui réorganise par son regard nos actions, disséminées dans le temps et l'espace, échappant à notre introspection. Nous réalisons ainsi comment nos prises de pouvoir, nos bévues, nos malveillances ou nos allégeances peuvent être jugées par autrui. Mais les sciences humaines nous ont appris que la présence d'un observateur modifie le comportement naturel des observés. Il s'agit bien d'un jeu de rôles, même s'il prend l'aspect ridicule d'une expérience scientifique contrôlée par des psys. Il y a là-dedans trop de violence pour n'y voir qu'un simple divertissement. [I Loft You, pp. 25-26]

Il n'est alors pas question ici de voyeurisme, à proprement parler, puisque l'intimité est contractuellement violée et qu'elle est d'ailleurs virtuelle : ersatz d'intimité simulée par des ersatz de comédiens. [I Loft You, pp. 105-106]

Face à la caméra, ce doit être un one-man-show débordant de verve, de sincérité, de tact et d'humour. Oubliant le confesseur qui régule nos aveux derrière un miroir sans tain, il faut conditionner les auditeurs, quitte à leur faire violence, pour qu'ils aient besoin de nous voir et éprouvent une satisfaction au seul fait de nous entendre leur parler. Car un authentique dialogue doit être établi, présupposant implicitement que toute élimination du public serait vécue comme une trahison. Il faut se faire l'ami du public, qui ne pourra pas nous décevoir. Jouissant de son immunité, nous devenons un chouchou indétrônable, impossible à éliminer malgré d'éventuelles nominations. Plus personne à craindre dedans, puisque la France entière nous soutient dehors. Cela permet, par conséquent, de renforcer sa place de leader au sein du groupe puisque notre confiance en nous-même ne dépend plus de son jugement interne. Seul l'extérieur tranche, il faut donc lui promettre, dans un engagement tacite, un show époustouflant et toujours renouvelé. Le grand but de l'émission n'est pas tant de séduire un autre candidat que de séduire le public lui-même ; il est d'ailleurs souhaitable d'utiliser les autres candidats pour cette seule fin. La domination est fondée sur une séduction préalable de ces deux juges.
[I Loft You, pp. 48-49]

La real TV, en revanche, prétend mettre en scène des « vraies » sentiments issus d'une situation de crise qui, parce qu'elle perdure, est simplement perçue comme « extraordinaire » . La violence, bien réelle, est ainsi diluée dans le temps et contamine insidieusement, pornographiquement, tous les rapports humains, tandis que la rencontre de catch fait l'étalage d'une violence symbolique, de courte durée et réglant les litiges une fois pour toutes. Le catch est une extrapolation imaginaire du réel organisant la confrontation de super-héros — la télé-réalité est un bouleversement arbitraire du réel laissant des gens ordinaires se débrouiller entre eux dans un affrontement aux règles imprécises.
[I Loft You, p. 52]

Qu'il ne s'agit pas d'un concours dans lequel chaque participant aurait sa chance, mais d'un feuilleton dont l'issue est déterminée en grande partie par la production. Jeu de manipulation totale : les candidats peuvent être dénaturés, favorisés ou sanctionnés par le montage ; le téléspectateur est influencé et son jugement, prévisible. [I Loft You, pp. 61-62]

Le public est fasciné parce qu'il espère une perte de contrôle de la chaîne, il attend un dérapage, un clash, voire une rébellion interne. Mais les équilibres qui naissent dans l'enceinte du Loft ne font pas le poids, puisqu'ils sont systématiquement déconstruits par l'élimination. La roue tournant sans trêve, les piliers ne tiennent guère longtemps. [I Loft You, pp. 70-71]

Tourisme

Pour que l'on aime les Suédois ou les Norvégiens, il faut aller les voir ; le commerce ne suffit pas. Il faut à un moment que l'on donne des cours de langue suédoise et norvégienne, même si c'est six mois, et que l'on fasse notre petit voyage en Norvège quand on a quinze, seize ans, et là, la Norvège va résonner autrement que telle marque ou tel cliché (sortir d'Ikea et des Vikings). Donc il faut aller voir les Norvégiens. Aller les voir vraiment, pas dans un tour organisé où c'est du faux mélange, où c'est du commerce. Le tourisme, c'est du commerce, mais ça ne suffit pas. […] Il faut à un moment ou à un autre qu'il y ait ça : « Je te touche ! » […] C'est toute une disposition qui est l'opposé de la névrose d'aujourd'hui où c'est : « Moi, moi, moi, je, je, je, moi, moi, moi, je, je, je, moi, moi, moi, je, je, je… » Il faut sortir du « Moi, je » ! [Bonus de l'émission TV Philosophie, Arte, 26/10/2008]

Transformer

Pour être libre, il faut se transformer — désaliénation permanente. Pour connaître la réalité, il faut la transformer — création permanente. [Mai 68, p. 115]

Tittytainment

« Enivrement des masses ». Embrigadement doucereux de la psyché par une propagande abrutissante qui la rend virtuellement satisfaite, gavée d'illusions de liberté et de bonheur. Le tittytainment est d'abord une entreprise systématique de hamstérisation des aphéliens, destinée à les engourdir afin qu'ils en oublient leur misère, leur révolte et leurs frustrations. [Sinistrose, p. XX]

Vampirique (méthode)

Mon but n'est pas de « starifier » un philosophe occulté, mais de faire sortir de l'ombre une philosophie, en huit questions, parce qu'elle entretient des liens séminaux avec Mai-68. Que l'on garde néanmoins à l'esprit l'ambivalence de ma démarche : je me sers de l'une pour penser l'autre, allant souvent au-delà de ce que la première affirme ou aurait affirmé. Le dialogue ainsi constitué est bien le fruit de ma pensée. C'est en assumant cette méthode « vampirique » que je présente l'homme dès la première question. [Mai 68, p. 31]

Violence

Ce n'est pas l'absence d'argent, encore moins l'absence de vocabulaire, qui rend violent : c'est l'absence de clash. Absence-inaptitude, quand l'école a « gavé » au lieu d'éclairer, « déséduqué » au lieu d'affranchir. Absence-impossibilité, quand une république soi-disant égalitaire et fraternelle s'ingénie à casser les passerelles, dresser des remparts étanches, confondre « explication » et « excuse », stigmatiser ses exclus. Le désespoir de ces derniers vire alors en ressentiment. S'ils n'ont pas la possibilité de clasher pacifiquement le système — de le soumettre à la question, de le mettre face à ses contradictions, de faire évoluer les mentalités, de mettre les injustices en crise —, leur haine risque de se retourner spontanément contre ses symboles, non par idéologie mais par pure vengeance et pur exutoire. On incendie voitures, mairies, écoles ou bibliothèques ; on tire sur des policiers, on dresse des guet-apens aux pompiers, on fait parler les flammes… À défaut de clasher son propre univers, vécu comme répressif et oppressant, on le crame, et soi-même avec. [Mai 68, pp. 215-216]

Virtuel

Le virtuel ne saurait être un irréel qui se réalise. Il n'est pas non plus un réel s'irréalisant comme l'est l'imaginaire sartrien. Le virtuel n'est pas encore le possible du réel : il ne le vise pas, il ne l'imite pas, il n'en est pas l'analogue ni le caractère potentiel. Le virtuel, clivé entre fiction et réalité, demeure dans cet entre-deux sans être, en 2001, une médiation de l'un vers l'autre. […] Le virtuel est un songe que l'on élabore éveillé et que l'on parcourt consciemment. Il est un anti-rêve comme il y a une anti-matière. Le revers du rêve comme de la veille. […] Un être hypothétique, une hypostase désubstantialisée. [I Loft You, pp. 97-98]

L'utopie est intentionnelle : elle n'existe que pour engendrer, renforcer ou condamner des valeurs. Le virtuel, en revanche, atteste du déclin des valeurs ou plutôt de leur mutation quantitative. Il est le résultat de la conversion de la force réelle (la virtù de Machiavel, pour une étymologie fantaisiste) en taux quantitatif ; conversion de la grandeur intensive en grandeur extensive. Les qualités y sont des proportions, les actes des programmes, les projets des logarithmes. Cela fonctionne comme si c'était réel, comme la réalité. Le virtuel est un réel calculé, mécanisé : une pure simulation sans profondeur ontologique, un être qui n'a pas d'être même s'il en possède tous les attributs. Il n'y a plus rien à défendre ni à rejeter — rien qui ne vaille la peine. Tous les efforts tendent vers l'abolition de l'Effort, intellectuel comme physique, et cette lassitude fait du virtuel un havre de paix où l'on ne cherche rien puisque rien n'est donné. [I Loft You, pp. 102-103]

Voyage

Après l'euro, avant l'espéranto : le voyage, fil rouge de la construction européenne, produit actif contre la sinistrose. Pour la jeunesse européenne, voyager hors-tourisme est l'urgence. Pour la former au déracinement de la patrie, au tournis malaisé des nouveaux repères mais aussi à la suffocation suave d'un élargissement de la palette des possibles. Les préjugés xénophobes et la misoxénie connaissent par le voyage une rémission d'ampleur, et la tolérance, un allié de premier choix. En sentant le sol familier se dérober sous ses pieds, le jeune arpenteur de mondes, saisi par l'étourdissement terrible des nomades, ressentira également la déperdition des exilés, la saudade ou le spleen des immigrés perdus en terre étrangère, dépossédés de leur terre propre. Tristesse de quitter le chez-soi ; joie inquiète de rencontrer le chez-l'autre. Frayeur d'un puits de solitude sans fond ; timide ravissement d'investir d'autres clameurs, d'autres foules, d'autres élégances.
De telles expériences humaines forment vraiment la jeunesse. Elles la dotent en effet d'une vision aiguë du genre humain, généreuse et lucide. Ce voyage-là forme à la philanthropie. Naîtra dans les esprits neufs la volonté de résorber les altercations, de concilier les différences ; naîtra aussi le dégoût devant l'hypocrisie du néocolonialisme libéral ou impérial, cannibale ou « contre le Mal ». De retour au pays, la citoyenneté traînant encore derrière ses semelles dans les confins qu'il aura d'explorés, il aura acquis le sentiment d'être étranger et citoyen du monde, loin du territoire de son enfance, largué dans un ailleurs qui l'ampute de sa confiance en lui mais qui, dans le même temps, revigore sa confiance en l'Autre. [Sinistrose, pp. XX]

On vote Le Pen par manque de voyages. On vote Le Pen quand le repli — seul mouvement sécurisant de l'enfance — nous persuade à chaque retrait de l'insécurité consubstantielle à toute ouverture. C'est la peur du sac-à-dos et des trajectoires éloignantes qui rend fertile le terreau de la lepénisation. Le cliché d'immigrés fous de joie de venir en France voler le travail des Français et féconder les Françaises, profiter de tous les avantages sociaux en fuyant tous les inconvénients de leurs pays sous-développés, cette image d'Épinal fait s'esclaffer quiconque a connu — par d'abondantes explorations extra-hexagonales — l'exotique déchirement de l'exil. La France n'est pas un paradis ; l'immigration n'est pas une allégresse vénale, mais une dérive pleine de souffrances, un mal économiquement nécessaire, un échouage. [Sinistrose, pp. XX]