Vincent Cespedes

Dictée des hirondelles

    C'est un train en miniature qui ressemble à un gros joujou malpropre, mais qui tue de temps en temps quelqu'un pour bien montrer qu'il est de la même espèce que les grands trains féroces et carnivores.
    L'inconscient est mort.
    La maison que nous habitons est dans une rue sale, pénible à gravir, du haut de laquelle on embrasse tout le pays, mais où les voitures ne passent pas.
    L'inconscient est mort.
    Il est inexplicable que nous soyons vivants.

    Quand j'ouvris ma fenêtre, au petit jour, une brume d'été lourde, lentement remuée, frangée aux bords de noir et de rose, flottait dans l'air comme un nuage de poudre sur un champ de bataille.
    Lorsqu'on commença la moisson, il me sembla que j'assistais à une chose pleine de mystère.
    Quelquefois en plein hiver ou bien aux premières brumes, un matin, un oiseau plus rare s'envolait à l'endroit du bois le plus abandonné avec un battement d'ailes inconnu, très bruyant et un peu gauche, quoique rapide.
    Un vent froid soufflait de la plaine.
    Une pluie fine et froide, qui était tombée sans interruption pendant toute la nuit, venait enfin de cesser au moment où le jour naissant s'annonçait dans le ciel par une lumière blafarde du côté de l'orient.
    Vers les deux heures, ils longeaient le fleuve, quai de la Gare.
    Le visage de Grégory était jaune et anguleux ; des mèches noires, ternes comme des cheveux morts, s'échevelaient autour d'un front exceptionnellement vertical.

    L'inconscient est mort.
    Où ? nulle part.

    Les deux hommes reprirent leur marche silencieuse.
    Le fleuve apparut à l'enfant comme un être, — inexplicable, mais combien plus puissant que tous ceux qu'il connaissait !
    Hier, j'ai trouvé au milieu de ce sentier un petit hérisson immobile et tout en boule.
    Il y en avait beaucoup : menues et larges, presque rondes, des médailles d'émaux chatoyants, orange et soufre, vert et bleu.
    J'admirais lentement ressortir de mille trous, de mille anfractuosités du roc, tout ce que mon approche avait fait fuir.
    Les chemises sur les poitrines bombaient comme des cuirasses !
    C'était un matin d'octobre.
    J'aimais aussi à observer ce qui se passait autour de moi, à connaître les mœurs et ha-bitudes des bêtes et des oiseaux.
    De grandes dalles cassées en mille endroits, posées sur le sol qui se montrait humide par places, auraient fait tomber quiconque n'eût pas observé les creux et les élévations de ce singulier carrelage.
    Toutes ses idées étaient confuses et se succédaient avec tant de rapidité, qu'elle n'avait pas le temps de s'arrêter à une seule.
    C'était la saison où le Bois de Boulogne trahit le plus d'essences diverses et juxtapose le plus de parties distinctes en un assemblage composite.
    Ils devaient venir, les uns, du fond de la campagne, les autres, de villes lointaines.
    Pour l'instant, le malade ne souffrait guère ; ronflant et geignant, il somnolait.
    Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement général.
    L'orage était passé ; on n'entendait plus que quelques lointains roulements du tonnerre.
    Vautré dans l'herbe où pullulent les êtres, à l'ombre des arbres bourdonnants d'insectes, Christophe regardait l'agitation fiévreuse des fourmis, les araignées aux longues pattes, qui semblaient danser en marchant, les sauterelles bondissantes, qui sautent de côté, les scarabées lourds et hâtifs, les vers nus, glabres et roses, à la peau élastique, marbrée de plaques blanches.
    On était en plein hiver, un bel hiver jusqu'alors sec et froid.
    Un vent salé fait voltiger les papiers sur ma table et m'apporte une âcre odeur de marée.
    La terrasse monumentale où nous étions (des escaliers tournants y menaient) dominait toute la ville et semblait, au-dessus des feuillages profonds, une nef immense amarrée ; parfois elle semblait avancer vers la ville.
    Il s'élevait peu à peu, en spirale, dans le puits qui s'était ouvert, et se refermait au-dessous de lui.
    Il y a le vivier, où toute l'eau de la montagne court en moussant, et si froide qu'elle brûle les doigts.
    Dans les profondeurs des feuillages, sur la limite du jardin, dans les cerisiers blancs, dans les troènes en fleur, dans les lilas chargés de bouquets et d'arômes, toute la nuit, pendant ces longues nuits où je dormais peu, où la lune éclairait, où la pluie quelquefois tombait, paisible, chaude et sans bruit, comme des pleurs de joie, — pour mes délices et pour mon tourment, toute la nuit les rossignols chantaient.
    Je poussai les moutons vers le pré qui était à côté : mais ils se tassèrent et refusèrent d'avancer.
    Dans la salle commune éclairée par un falot fumeux, trois cordées d'alpinistes man-geaient et buvaient ferme ; on pouvait deviner, à voir leurs cordes toutes mouillées qui gi-saient dans un coin de la pièce, à moitié raidies par le gel, qu'ils arrivaient juste d'une longue randonnée glaciaire.
    C'était une ferme de bonne apparence.
    L'homme paraissait souffrir de quelque sciatique, et marchait péniblement, les pieds dans de mauvais sabots.
    Vous payez volontiers dix francs pour voir un acrobate ou un chien savant.

    L'inconscient est mort.
    Et le fleuve étincelle, éblouit ; et le fleuve coule, d'un flux large et tournant, bruit d'une rumeur circulaire qui vous attire, vous étourdit d'un tyrannique et doux vertige.
    Le radieux paon-de-jour en velours cramoisi, frappé d'yeux bleuâtres, clouté de turquoises, plus frais que la plus fraîche fleur, attend, confiant, la main qui l'emprisonne.
    L'inconscient est mort.
    Là-bas, au lointain, nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussière.
    Dans la saison chaude, la berge plus élargie découvrait jusqu'à leur base les murs des jardins, qui avaient un escalier de quelques marches descendant à la rivière.

    Imaginez une très petite ville, dévote, attristée, vieillotte, oubliée dans un fond de province, ne menant nulle part, ne servant à rien, d'où la vie se retirait de jour en jour, et que la campagne envahissait ; une industrie nulle, un commerce mort, une bourgeoisie vivant étroitement de ses ressources, une aristocratie qui boudait ; le jour, des rues sans mouvement ; la nuit, des avenues sans lumières ; un silence hargneux, interrompu seulement par des sonneries d'église ; et tous les soirs, à dix heures, la grosse cloche de Saint-Pierre sonnant le couvre-feu sur une ville déjà aux trois quarts endormie plutôt d'ennui que de lassitude.

    À peine eus-je fait une centaine de pas, que la gorge, s'élargissant tout à coup, me montra une espèce de cirque naturel parfaitement ombragé par la hauteur des escarpements qui l'entouraient.
    L'inconscient est mort.
    Ma vie s'écoule là joyeuse et claire comme l'eau d'un ruisseau.

    Enfin, nous arrivâmes ; l'ouvreuse nous introduisit dans une loge toute rouge qui s'ouvrait sur une vaste salle bourdonnante, d'où partaient les sons inharmonieux des instruments que les musiciens accordaient.

    Protégée du côté de la montagne par un grand mur qui semblait contenir la forêt comme une enceinte, la maison étalait en carré quatre immenses toits bruns, dont les pentes paraissaient toucher le sol.
    Ce n'est pas la première fois que Louis porte une pèlerine ; mais c'est la première fois qu'il en découvre toute la douceur, toute la protection, toute l'amitié.
    De grand matin, les premiers arrivés dans la cour se réchauffaient en glissant autour du puits.
    Le bureau des guides était une pièce meublée assez misérablement ; on eût dit une antichambre de notaire ou d'huissier.
    Le cœur lui bat, en appuyant le doigt sur la touche ; quelquefois il le relève, après l'avoir enfoncé à moitié, pour le poser sur une autre.
    Capturées jeunes, elles vivent cependant et broutent dans votre main.

    C'était un assemblage de bâtiments irréguliers, inégaux, solidement construits pour résister à un coup de main.
    La maison travaille encore, lasse et sérieuse soudain.
    À présent, je m'en allais seule le long des près et dans les bois.
    Le paysan a pour sa demeure l'instinct qu'à l'animal pour son nid ou pour son terrier, et cet instinct éclatait dans toutes les dispositions de cette chaumière.
    Le renard était dans le fossé, étendu sur le flanc, les côtes soulevées d'un halètement précipité : un mâle de l'an passé, magnifique, gros de corps et de poil brillant.
    L'inconscient est mort.

    La bande de botanistes était composée presque uniquement de vieilles demoiselles et d'aimables maniaques ; on se rassemblait au départ d'un train ; chacun portait en bandoulière une boîte verte de métal peint où l'on couchait les plantes que l'on se proposait d'étudier ou de faire sécher.
    L'inconscient est mort.

    Une année de mon enfance se dévoua à capturer, dans la cuisine ou dans l'écurie à la vache, les rares mouches d'hiver, pour la pâture de deux hirondelles, couvée d'octobre jetée bas par le vent.

    L'inconscient est mort.
    La ménagère venait d'allumer sa vieille lampe.

    L'inconscient est mort.

    C'est un train en miniature qui ressemble à un gros joujou malpropre, mais qui tue de temps en temps quelqu'un pour bien montrer qu'il est de la même espèce que les grands trains féroces et carnivores.
    L'inconscient est mort.
    L'inconscient est mort.

14 février 2007