Mon cœur n'est pas à la palabre, il est à l'agonie. Si je devais planter un décor initial pour camper ma dérive intérieure je choisirais volontiers les mines d'or de Sera Pelada, au sud de l'Amazonie. Avant que des machines ne remplacent l'homme, cinquante milliers d'orpailleurs y creusaient au fil des années un gouffre gigantesque — deux terrains de football — qui, à chaque saison des pluies, se remplissait d'eau. Il fallait pomper deux mois durant pour reprendre le travail dans la terre boueuse.
Moi, je n'ai pas de pompe. Sables mouvants : plus je me débats, plus je m'enlise en elle. Le minerai que j'espérais de nous, la prolifique exubérance, les miracles scintillants de l'amour, toute cette richesse promise s'est noyée avec moi dans une béance saturée de larmes. Ma bannière perd son losange jaune ; mon ambition, sa densité. A vouloir puiser l'or des Brésils je m'épuise dans une réparation que je sais perdue d'avance. On ne reconquiert jamais une femme : on l'achète, on la brise ou on en meurt.
Le décor réel n'a pourtant rien qui puisse susciter un souffle tragique à mon mélodrame : l'École nationale supérieure du Paysage, à Versailles. J'y parle biologie à des étudiants ayant une vision artistique ou architecturale du métier.
Se recentrer sur le vivant. Le puis-je encore moi-même ? Comment mon corps a-t-il pu être submergé d'elle, lui qui crée des bambouseraies sur commande, installe rizière, tourbière et mer de graminées ? Pourquoi ne s'est-il pas hissé à temps sur un chêne vert d'Italie avant le naufrage et l'engloutissement de mes dernières forces ?
Ce week-end, les amateurs découvriront mes allées luxuriantes sous la Grande Halle de la Villette. Des inconnus en mon jardin. Si Rose ne vient pas arpenter mon potager je ne l'achèterais pas avec des fleurs ni ne la briserais entre les roches : j'en mourrais, bras en croix sur le magma végétal. Plante carnivore. Elle a dérangé ma vie jusqu'à la mort, a inversé mon corps et sa chambrée d'émotions rouges. Ses courbes m'ont mis dans la confidence et dans la bourbe sud-amazonnienne voici comment.
Mon appartement versaillais fut, aux dires de ma voisine, celui de Ferdinand Bac, architecte-paysagiste qui s'inspirait de la Grèce et de la Rome antiques pour concevoir, sur la Côte d'Azur, des villas et des jardins où l'aristocratie parisienne prenait ses quartiers d'été. J'ai aussi une ferme aménagée avec un grand jardin à Mazet-Saint-Voy, un petit village de la Haute-Loire. Elle appartenait jadis à mon grand-père maternel et lui servait d'atelier ; l'endroit est encore envahie par ses œuvres, ses instruments de sculpture, ses livres d'art antique et de jardinage. Malgré la protestation des habitants auprès de la préfecture, on n'a pas encore ouvert de pharmacie dans le village, et celle de garde se trouve parfois à plus de soixante kilomètres.
Ces derniers temps, pour taire mon affolement ou du moins en desserrer l'oppressante étreinte, j'ai consacré plus d'attention à mes étudiants. J'ai découvert une autre jeunesse, tout aussi accablée que moi. Jean-François Carette paraît même plus gravement atteint. Sa petite amie, une certaine Émilie qu'il surnomme « Milou » au téléphone, s'apprête à le quitter pour un autre. Elle attend, elle n'ose pas, et chaque hésitation devient pour Carette un enfer cru. Ses paysages n'ont alors rien de la Toscane qui l'inspirait en début d'année : ils se noircissent d'épines, d'écorces et de lianes vénéneuses, de gravier sombre et de conifères — nous nous rejoignons dans ce galimatias. Lorsque à la pause nous discutons en petit groupe, derrière les clématites de l'un et les pivoines de l'autre nous percevons désirs, brûlures, mélancolies.
Le profond regard de Carette exprime terriblement de choses ; un bleu fluorescent, presque vulgaire de beauté vive, presque trop noir. Et, avec Milou aux lèvres, ce très léger froncement de sourcils, ce tremblement incontrôlé de l'iris, ce rétrécissement de la pupille immédiatement suivi d'une dilatation dangereuse, cette irrésistible mise en abyme, cet espoir infinitésimal, ce presque rien. Les dents toujours serrées semblent vouloir contenir le torrent qui le déborde. J'en suis encore aux premières tasses, lui a déjà bu la mer à boire. Il me devance sans avoir encore gagné. Oui, nous faisons la course, virile et masochiste, de celui qui succombera avant l'autre.
En décembre, Carette s'est confié à moi. Je suis en train de manger sans appétit, juste pour tenir le coup jusqu'à cinq heures, et j'entends la porte du café grincer d'un bruit étrange, trop lent pour annoncer la venue d'un habitué, trop appliqué pour signaler l'entrée d'un homme sûr de sa soif et de sa faim. La sonorité de cette plainte témoigne aussitôt d'un être ébranlé, chancelant, ayant pris connaissance d'une mauvaise nouvelle et ne sachant point qui alerter. Je sens bientôt le regard bleu de Carette se poser sur ma nuque. Ma lecture s'embrouille : je sais sa détresse s'approcher de la mienne, se reconnaître en moi, s'aimanter machinalement à la dernière bouée. L'étudiant apparaît dans mon champ de vision. Un athlète châtain, le cheveu ras, gorgé de sports et de céréales, mais que j'avais cru voir pleurer la veille en écartant le portable de sa bouche pour ne pas qu'elle entende l'élémentaire sanglot. Il se tient à présent debout, devant moi, las.
« Vous avez faim ? » dis-je sans réfléchir, mal-à-l'aise sous ce regard tumultueux. Il me fait signe que non et son visage se crispe. Une larme rectiligne lui sabre soudain la joue. « Allez, asseyez-vous ! fais-je d'un ton neutre. Ils ont de bonnes salades, ici. Surtout la Printanière. » Il s'assied et pose son portable sur la table, comme un couvert manquant. « Peu de choses sont graves, avec le recul, vraiment. Qu'est-ce qui vous attriste ?
— Elle m'a quitté.
— Votre amie ?
— Oui.
— Elle vous l'a dit ?
— Non.
— Alors, comment savez-vous ?
— C'est évident !
— Oh ! rien n'est évident en amour !
— Elle est sortie avec Loïc.
— Loïc… Loïc Vidal ?
— Ouais. Elle était dans l'École y a deux ans. Elle a laissé tomber l'année d' votre arrivée. Elle est d'abord sortie avec Loïc, ensuite elle a cassé pour être avec moi, et voilà qu'au bout d'un an elle ressort avec lui ! Moi, j' deviens dingue, complètement dingue ! J' l'aime tell'ment ! J' peux pas vivre sans elle !
— Mais si, voyons…
— Mais non ! Si elle se barre je me flingue ! »
La phrase sabre ma voix et les paroles bienveillantes qu'elle fomentait. Son portable vibre soudain. C'est elle ; il en oublie la terre entière. Je paie l'addition et je me lève pour sortir. Au passage, ma main se pose sur l'épaule du jeune homme afin de lui donner un regain de courage. Il la saisit d'une main fiévreuse. Je demeure perplexe, attendant la fin de l'échange sans oser en hâter le terme. Nous nous tutoyons déjà.
Cela fait bientôt quinze jours que Carette ne suit plus mon cours. Son échéance est peut-être passée ; la mienne arrive en fin de semaine. Il aurait remporté une affreuse victoire, digne d'une époque où le sentimentalisme obsessionnel l'emporte sur la ferveur purement érotique. Sentimentalisme culminant dans l'avoir, la possession jalouse, la crispation du corps, contre un érotisme des êtres qui se veulent, s'effleurent puis librement se disent adieu. Loïc Vidal, un précoce génie du paysage d'une blondeur de jonquille, semble le plus inquiété par l'absence de son ami et secret rival. Chaque matin, je le vois qui attend sa venue. Son humour se fait moins corrosif, ses provocations moins mordantes sans l'appui discret de Carette.
Il faut dire que les deux jeunes hommes font la paire. L'extrême sensibilité artistique de Vidal trouve en Carette une solidité, une dédramatisation nonchalante, un rappel du côté pragmatique et malléable de l'existence. Inversement, Carette peut se laisser aller parce que Vidal lui sert de phare et de gardefou. Ils se connaissent depuis l'enfance et feront probablement leur vie ensemble, sans le savoir, parfois côte-à-côte pour un surcroît d'élan, parfois diamétralement opposés sur la terre, mais toujours curieux des déambulations de l'autre et à même d'en deviner le tortueux parcours. Au soir de leurs années finales, ils se souviendront, émus jusqu'aux fibres, du lien viscéral et sidéral qui les unissait. Ils auront partagé le meilleur de leur jeunesse, le plus tendre de leur plaisir, le plus cruel de leur espérance, le plus insondable d'eux-mêmes. Et la lumière éblouissante de leurs regards — galops noirs, dans la tempête.
Entre les deux : Milou. Je l'imagine fatale, mais rendue impuissante devant l'osmose sanguine d'un tel amour. Veut-elle seulement y goûter, tremper ses lèvres aux calices pour ressentir à son tour l'imbrication, l'engrenage, la fluidité fusionnelle ? Ou préfère-t-elle modestement jouer les perturbatrices, se faire la féminine tentation, le tiers exclu qui met la fraternité en péril en promettant la guerre, le carnage et la fin du monde ? Passer d'un pôle à l'autre, c'est traverser le globe. Nul ne sort indemne d'un tel transport. Cherche-t-elle donc à périr, elle aussi ? Que cherche-t-on d'autre dans l'électricité des night-clubs, les appétits fébriles, les acharnements, les passions iridescentes et les nostalgies imprévues, sinon une justification pour abréger ses jours ?
« Vous savez ce qui lui arrive ? ai-je fini par demander à Vidal, en aparté, à la fin du cours.
— Non, justement, c'est bizarre. Aucune nouvelle.
— Vous n'avez pas une idée ? Il est peut-être malade…
— Ça m'étonnerait.
— Il m'a parlé de vous et d'Émilie. «
Vidal se fige, ses yeux dans les miens. Des informations invisibles se transmettent que mon entendement ne parvient pas encore à décrypter. Où trouve-t-il tant d'aplomb ? « Vous connaissez Émilie ? finit-il par me demander.
— Pas du tout. Elle a quitté l'Ecole l'année de ma venue. Jean-François avait l'air très… très perturbé par leur rupture.
— Oui, je sais. Mais j'y peux rien, moi. Ch' uis fou d'elle, vous savez.
— Vous êtes passé chez lui récemment ?
— Il squattait chez moi. Écoutez, j' crois qu'y a pas d' problème. Il a dû rencontrer quelqu'un, ou alors il a décidé de faire un break.
— Oui, peut-être. J'espère. Mais quand nous avons parlé ensemble, ses propos étaient assez morbides.
— C'est-à-dire ?
— Je ne sais pas s'il pensait réellement ce qu'il disait, mais il évoquait le suicide. »
Temps mort. Vidal, désarmé, hausse les épaules et prend congé. Ma tristesse se double de la sienne. Vivement dimanche.
J'ai croisé Rose pour la première fois au refuge de la SPA de la région Rhône-Alpes, au sud de Lyon, dans une zone industrielle et commerciale, entre une bretelle d'autoroute et un cinéma multiplexe. Je rentrais de vacances avec mes deux neveux inconsolables qui hurlaient à l'arrière de la voiture. Caïman, le berger des Pyrénées névrosé que m'avait gracieusement laissé mon ex, avait profité d'une petite escale pour s'évaporer dans la nature. Il m'avait pourtant semblé l'avoir attaché solidement à un arbre tandis qu'il s'échinait à mâchouiller un morceau de pneu, le temps de manger avec les enfants quelques denrées plus comestibles. Mais alors que je lançais un coup d'œil en sa direction, il avait disparu. Volatilisé avec sa laisse et son bout de pneumatique. Après l'avoir cherché avec nous jusqu'en fin d'après-midi, un jeune pompiste m'indiqua le refuge SPA de Brignais comme un ultime espoir. Sous la pression des enfants désemparés je m'y rendis sans trop y croire.
Caïman a la passion du pneu, du latex et des matières plastiques. Impossible de le sortir dans la rue : il court après les automobiles pour leur croquer les pattes, éventre méthodiquement les sacs poubelles, saute sur tout ce qui bouge pourvu qu'il y ait de l'hévéa à mastiquer. C'est pour lui du chewing-gum. Accessoirement il l'ingurgite, ce qui a déjà nécessité cinq interventions chirurgicales, une l'an. Il s'est en outre fait écraser trois fois, est passé entre les roues affriolantes d'un camion, a renversé deux motards et une trentaine de cyclistes. Comme la mode est, pour les lycéennes, aux semelles démesurées, il devint vite leur ennemi numéro un. Il fallait le voir tirer sur sa laisse en pauvre diable pour saisir au passage les chaussures géantes qui dansaient devant ses canines. Après s'être fait nargué tout au long de sa promenade, il se défoulait généralement sur un os en latex jusqu'à saigner des gencives. Un épicurien, ce Caïman ! A croire que son nom le prédestinait à user furieusement de sa mâchoire.
Cette manie fut d'ailleurs la cause d'un terrible incident, que je me reprocherai toujours de n'avoir pas prévu. Ma voisine, Madame Santini, faisait sortir chaque soir ses trois caniches par sa belle jeune fille, Corinne, une adolescente de seize ans, boudeuse pulpeuse aux seins énormes. Or il semble de tradition familiale qu'en temps d'orage, les caniches Santini doivent être vêtus de petits imperméables colorés que les fabricants ont eu l'imprudence de confectionner en plastique. Reniflant l'odeur délectable derrière la porte, Caïman me fit croire que l'heure de sa ballade était venue en comprimant dans sa gueule, comme à l'accoutumée, le tuyau de l'aspirateur. A peine entrouvert, il força l'entrebâillement, dévala les escaliers pour avaler les petits imperméables qui trottinaient. La course s'arrêta tragiquement au rez-de-chaussée, dans des glapissements horrifiés, des gerbes de sang et de poils, des carcasses frénétiquement broyées, des appels au secours. La pauvre Corinne avait beau hurler, mon chien lamina les siens en jubilant - il remuait la queue. Lorsqu'il m'aperçut, il réclama même son lot de caresses et voulut jouer avec un demi-caniche coincé entre les crocs comme on joue à la ba-balle. L'amende fut salée et Corinne cessât du jour au lendemain de sonner à ma porte pour consulter mon encyclopédie. Il faut dire que Caïman, par la suite, s'obstina à s'attaquer à ses nouvelles bottes et - ce qui le fit bondir pathologiquement - aux élastiques qu'elle se mettait dans les cheveux. Mon ex le surnommait « Idéfix », moi « La Hyène », mes neveux, tout naturellement « Caoutchouc ».
A côté de la porte d'entrée du refuge, sous les grands panneaux marqués « Ne donnez pas un animal à un inconnu. Inconnu = danger = vivisection », se trouvent des boxes encastrés dans le mur où les gens peuvent déposer leurs bêtes quand les bureaux sont fermés. Cela évite bien des vols planés nocturnes au-dessus des grilles pour les petits animaux devenus indésirables. Un homme en survêtement repart après avoir laissé sur le comptoir d'accueil deux chats qu'il a ôtés d'un sac de sport. Dans un déluge de miaulements et d'aboiements, je m'approche d'une femme assise devant un écran luminescent ; elle me parle sans le quitter des yeux, tout entière absorbée par sa saisie informatique : « Ah ! l'allergie ! soupire-t-elle, exaspérée. Le motif à la mode ! Regardez ! On en a répertorié plus de quatre-vingt-dix autres sur cette liste. On entre seulement le numéro, ça va plus vite pour les ordinateurs : "lunatique", "mordeur", "Madame ne veut plus", "Monsieur ne veut plus", "malade en voiture", "service militaire" (qui s'est beaucoup fait) ou "tue poules" (qui se voit moins). Vous venez pour le chat du boxe deux ?
— Ah ! non, pas du tout. C'est pour un chien…
— Berger allemand ?
— Berger des Pyrénées.
— Rottweiller, ça vous va pas ? Remarquez, avec des bambins c'est peut-être pas trop indiqué… Par contre, on a un labrador chou tout plein.
— Euh… En fait on vient de perdre notre chien ce midi…
— Ah bon ! Une seconde s'il vous plaît. »
La dame téléphone aussitôt. Anxieux, Léo et Amandine se blottissent contre moi. Entre soudain le chauffeur de l'ambulance animalière, muni d'une corde nouée en lasso. « Janine, Bardet est dans son bureau ? demande-t-il à la dame, hors d'haleine.
— Non, il est déjà sur place ! Il t'attend, dépêche-toi ! »
Visiblement troublé, l'homme me donne machinalement la raison de son agitation : « Un bouc ! Le maire a appelé, ils veulent s'en débarrasser. Un bouc venu d'on ne sait où, vous vous rendez compte ? Et entier, encore ! Ils ont réussi à l'enfermer dans la salle des fêtes ! Un bouc ! Hou ! Ça va valser ! »
Puis il part après avoir caressé les cheveux d'Amandine d'un geste instinctif, comme pour lui souhaiter bonne chance.
Janine se renseigne pour Caïman. Je lui donne la description, le numéro de tatouage ainsi que son penchant pour les pneus. Aucune entrée n'est enregistrée. Pleurs des petits, à fendre l'âme. Un vieux pinscher minuscule en gémit dans son panier et les chats qui rôdent ça et là viennent se frotter contre leurs jambes. « Je suis désolée, explique Janine aux enfants. Si nous le trouvons, nous vous préviendrons, mes chéris. Il y a des chances, vous savez…
— C'est quand que tu vas le retrouver, Caïman ?, s'empresse de demander Léo.
— Oh ! mais je ne sais pas. On va le chercher partout, tu sais. Il est bien quelque part, ton Caïman. Il ne s'est pas envolé ! Ce n'est pas un pigeon !
— On n'a qu'à l'attirer avec des roues de voiture !, propose Amandine.
- Oui, ça c'est une bonne idée, ma chérie ! On va l'attirer ici.
— Après, on met des roues jusqu'à la maison, continue Amandine, comme ça il va rentrer tout seul.
— Bonne idée, oui. Comme le Petit Poucet avec les cailloux blancs. Tu connais l'histoire du Petit Poucet, ma chérie ? »
Et Amandine de raconter l'histoire, et Léo de perfectionner le stratagème en incluant des chats en plastique qui rouleraient vers la maison, et les deux enfants de dormir jusqu'à Paris, pleins de confiance et d'espoir de retrouvailles. Quant à moi, j'apprenais par cœur son numéro de téléphone.
Une jeune femme foudroyante, qui commence par me menacer d'un ton brutal au moment même où je quitte Janine : « Votre ambulancier, il a explosé ma voiture ! Faites quelque chose, parce qu'il me parle de bouc au lieu de faire un constat ! Je dois être à Paris ce soir, vous comprenez ? C'est vital ! »
J'aurais aimé que Janine mette une éternité avant de démêler le quiproquo, tant cette colère de femme me bouleversait. Sans la fugue de Caïman, je n'aurais jamais rencontré Rose, cette fleur au parfum si prenant, à la corolle intense, aux pétales faits pour moi. Son accent indéfinissable, sa silhouette musicale, le pourpre aux joues quand elle sut que je n'étais pas la personne responsable du centre, mais l'anonyme au bord de la tombaison d'amour ; son sourire navré quand je tournais les talons. Mais que faire ?
Après avoir raccompagné Amandine et Léo à la voiture, j'éprouve le besoin irrépressible de la revoir une dernière fois. Je m'apprête à entrer de nouveau dans les locaux avec en tête une banale excuse quand je prends sa voix au vol. Immobile, entre un stand de nourriture pour animaux et un rayonnage de laisses et de chaînes, je bois l'identité qu'elle dévoile. Mais les bêtes n'arrangent pas mes affaires et je n'entends qu'un mot sur deux : « Rose », « septembre », « Arnhem ». Puis le miracle.
Tous se turent : la centaine de chiens qui jappaient sur la paille, la cinquantaine de chats chuintant et les vieux matous grommelant qui ont leur maison de retraite à l'entrée, les quatre ou cinq chèvres dans leur enclos, partageant la mare avec deux jars, arrivés là parce que les voisins de pavillon du propriétaire n'en supportaient plus le boucan. Tous se turent, y compris les hamsters dans leur cage, les molosses que la police réquisitionne, les pitbulls teigneux séjournant derrière des doubles cadenas. Même les deux jeunes vétérinaires cessèrent un instant leurs blagues sur la stérilisation des chats trouvés et respectèrent cette minute sacrée. Seul émergeait du vacarme suspendu son timbre suave. Chiffres sonores - connexion possible. SPA : Société Protectrice de l'Amour. A chaque nouveau kilomètre, mon paysage se peuplait de roses. Je l'appelai dès l'aube.
Le jeune Mondrian aimait peindre à la limite du paysage, lorsque le gros temps en estompe les détails, ou bien par un soleil si vif qu'il le mord de tous côtés. La nuit parfois, lové dans la demie pénombre, cerné de bruits d'insectes, de prés flottants et invisibles, il peignait sur la scelle de son vélo, palette au guidon, pour n'en retenir que le potentiel. Les clairs de lune révèlent l'architecture secrète du paysage. Porté à son incandescence en plein jour, il fusionne avec l'outreciel blanc d'astre, il se dissout dans les flammes. Les églises volent alors en éclats, les formes végétales suintent d'argent massif, les collines se tordent jusqu'à la rupture, les montagnes s'imbriquent, les lignes s'annulent — tout partout part dans l'incendiaire transparence : c'est le « torrentiel », la liquidation du paysage par la lumière ivre, la fin des choses, la terre à boire.
Mais à l'opposé de ce désenvoûtement solaire : la magie lunaire du « potentiel » — enténèbrement du dérisoire, résurgence de ce qui prime. Avant que le cubisme ne l'encube, Mondrian s'intéressait à l'effet sélénique des crépuscules sur la nature. Les arbres y laissent leurs couleurs, leurs feuilles, leurs pubescences ; ne reste qu'une ramure vierge aux entrelacs géométriques — le plan de l'arbre, l'Idée d'arbre, l'Arbre avec un grand A.
La lune est aussi l'alliée du paysagiste. Pleine, elle lui montre la pleine mesure de sa création, frémissante de perles grenats, taillée dans de la tanzanite " triple A ", résistant aux ombres qu'elle cisèle. Un paysage présent renvoie à la lune ses rayons ; un paysage présent continue, le soir, de parler au soleil. Et plus la lune décroît, plus le paysage doit tenir bon en sa présence. L'assombrissement nocturne en dévoile alors tout le mauve, tout le potentiel.
Je montre souvent deux toiles à mes étudiants, Bois près d'Oele et L'Arbre rouge, composées vers 1909. Je leur demande d'adopter ce que j'appelle un regard « épochal » (du grec épokhè, « suspension du jugement »), c'est-à-dire un regard non soumis à un préjugé interprétatif, lequel consisterait par exemple à s'attendre à trouver un sol, un ciel, un bouquet d'arbres. Le regard épochal voit sans vision préconçue ; il ne veut pas reconnaître du connu, mais découvrir absolument, s'y perdre. Il se détache des analogies et des identifications immédiates pour considérer le perçu dans son strict apparaître, sans présupposition d'un contenu signifiant, sans intentionnalité ni attente. Ce regard épochal, le torrentiel le sature avec son déferlement de lumière ; mais il s'impose de lui-même dans le potentiel.
Dans l'obscurcissement, en effet, nous éprouvons d'abord l'angoisse de perdre le monde, de lâcher prise avec l'être et d'épouser le néant. Nous nous cramponnons alors aux lueurs finissantes : un rebord de fenêtre fait maison, une succession de larmes jaunes fait ville, une traînée désordonnée fait paysage. Mais une fois l'obscurcissement accepté, une fois le vélo calé et la nuit rassérénée, le corps prend le dessus. La nuit l'apprivoise.
Le Bois près d'Oele relate cette expérience ; mieux : l'œuvre nous la fait revivre. Un étang nous barre la promenade et nous force à la contemplation, étang discernable seulement par l'infime remous des rainures horizontales qui fondent le tableau et les reflets verticaux qui prolongent, par intermittences, les troncs longilignes des sousbois. Contempler, donc ; mais contempler quoi ? La mare est à peine présente, les tiges sylvestres à peine croyables.
Une vision épochale s'impose pour saisir, dans l'embrouillamini violet, les quelques traces d'où le sens éclora. Les tiges ne font soudain plus arbres mais redeviennent des traits verticaux ; les remous ne font plus mare mais redeviennent une superposition bariolée de lignes outremer, chair et lilas. L'espace du tableau se métamorphose — nous cessons d'y mettre du nôtre. Nous l'avions préfabriqué avant même de l'avoir parcouru. Il nous faut donc y retirer nos schèmes, le laisser se déconstruire, ne pas usurper sa présence, ne pas en faire un miroir éclairant la nôtre : redonner à l'œuvre sa liberté expressive, sa vibration vitale, son autonomie. Le regard épochal advient quand la subjectivité s'efface devant l'objectivité captivante de l'œuvre. Aucune histoire de l'art ni aucune savanterie ne la justifient ; elle doit toute seule faire ses preuves. C'est à cette condition que Le Bois près d'Oele livre son secret.
Car peu à peu, un monde transparaît derrière le rideau d'arbres. L'orée du bois se découpe au loin — horizon luisant haché de tigelles denses. Un ciel plus clair se découpe aux cimes et double la profondeur du champ déjà dessinée par la clairière. Une série serrée de troncs minces et sans feuillaison gagnent la lune, au rayonnement de perle perçant des touffes…
Dans la seconde œuvre, L'Arbre rouge, nous percevons les derniers rayons du soleil uniquement par la rougeoyance labyrinthique de l'écorce et des ramures nues, rubéfaction bientôt violacée de bleu sombre. L'arbre semble à l'agonie, ultime amarre d'un jour qui ne veut lâcher prise. Il est ce point de basculement où la nuit potentielle passe à l'acte et où le torrentiel, évanoui, ne darde plus qu'une braise humide.
Un artiste du paysage doit prendre en compte ces deux registres : potentiel ou torrentiel, spectacle de nuit ou cuit, visuelle olfaction ou torréfaction d'œil, ressources des tensions ou extrême brûlure.
On louait dès juillet une petite maison de pêcheur sur la falaise d'Acotz, dans le Pays Basque. Avec mes amis de vacances, nous emmenions les filles de la station balnéaire au casino ou dans la Case à Patou, voir se dérouler l'élection de " Miss Guéthary ", objet de toutes les convoitises.
Un minet manqué en pattes d'éph' et mini shetland sur une vieille Mobylette repeinte en doré : moi en 1970, dévorant de baisers une estivante dont j'ai oublié le nom — Armelle, il me semble —, mon tout premier amour.
Plus jeune encore, j'étais au club Rimbourg, cette autre au Sporting. Nous nous donnions rendez-vous à la pâtisserie Jonqua sous prétexte d'acheter des sucettes. Là, je lui bécotais la poitrine en douce et elle faisait mine de ne point s'émouvoir.
Camille en chenille, fumant le narguilé, dans une classe verte dont il ne me reste qu'un souvenir : M. Delaneau, le gentil maître qui me chouchoutait à l'envi.
L'odeur de viande dans la boucherie de M. Couteau ; la pénombre diaphane de l'Hôtel de Madrid où Dédé et René, des amis de ma mère, m'ont vu grandir depuis mon arrivée ; toutes ces photographies lointaines qu'il me faut contempler une dernière fois avant de disparaître. Toute ma vie, finalement.
Une soirée arrosée avec « Les Cryptocorynes », le groupe d'étudiants allumés de la faculté de Jussieu. Nous étions alors sept lascars qui verduraient le monde, nourris des folles flores de Malaisie, de Bornéo et de Madagascar. J'ai revu Patrick en juin 1994, au Festival international des Jardins de Chaumont-sur-Loire. Les autres se sont perdus dans leurs propres forêts.
Mon allée de charmes commandée par la ville de Martel, une cité médiévale, pour le parc du château d'Erignac saccagé par la tempête.
Mon labyrinthe de maïs, au Café brûlé de Reignac-sur-Indre, qui connut un franc succès et fut réalisé en un temps record. Ni les ifs en palissades ni les traditionnels buis taillés en topiaire n'égalent la croissance rapide du maïs : en une saison, celui-ci atteint facilement deux mètres.
Jouer encore avec la vitesse pour animer un terrain de golf de Carcassonne, celle des rayons se déployant dans un chaos de miroirs, de jets d'eau et d'arborescences verdoyantes.
Un parterre de fleurs pour Nanon, ma bellesœur, aux figures inspirées de sa cuisine ivoirienne : poulet braisé, foutou à la sauce graine et riz aux mâchoirons frais.
Mes cours avec Katsuhiro, expert d'ikebana, l'art ancestral japonais d'arrangement floral, qui m'enseigna la fascination de la décomposition du vivant et les règles qui en régissent l'irréversible harmonie.
Une photo de mon père, taciturne, sous un platane poussiéreux écrasé de soleil. Il venait de Saint-Denis-du-Sig, en Oranie. De lointaine origine espagnole, il avait reçu pour seul héritage familial l'art de confectionner des cloches pour les églises. Il aurait construit celles de Notre-Dame d'Afrique à Carnoux-en-Provence, une ville-dortoir construite par les pieds-noirs à trois kilomètres de Cassis. De ma seule année au collège Saint Augustin, il ne me reste que des noms illustres associés au béton : le Maréchal Juin en avenue, Lavigerie en boulevard, Marcel Cerdan en stade et Albert Camus en centre culturel. Lorsque les grands meurent, les vivants en font des villes. Que deviendrais-je donc l'arme à gauche ? Un petit square du vingtième arrondissement ? Une école versaillaise ? Une impasse mazetoise ? Ou plus modestement une résidence, une fontaine, un parpaing ? — Au moins une pierre tombale.
Jamais mon père ne prononça le nom « Algérie », ni ne dit « là-bas » comme dans les publicités pour le couscous en boîte : il disait « avant », désignant une époque qui s'éloigne et non une terre que l'on regrette. En juin 1962, j'avais dix ans. Ma mère filait la parfaite idylle avec un représentant de chemises italien qui habitait Paris. Elle ne voulait plus rien savoir de sa vie antérieure et parlait sans conviction de nous récupérer, mon frère et moi, dès notre arrivée à Marseille. Mon père savait qu'il n'en serait rien. En faisant tout pour nous masquer son désarroi face à la pensée de l'exil, il trouvait l'énergie de nous distraire par des clowneries.
Après trois jours assis sur des valises, dans la fournaise de l'hippodrome d'Alger, on finit par nous entasser à bord du Kairouan : 2630 réfugiés sur un navire prévu pour 1172 passagers.
25 juin 1962 — le jour noir de l'exode, le jour noir de notre vie — le Kairouan accoste à la Joliette en même temps que sept autres bâtiments qui déversent dans la gare maritime plus de dix mille Français d'Algérie. Dans la salle de débarquement, les photos montrant des paysages d'Algérie ont été remplacés par des vues de la métropole afin d'atténuer le déchirement de l'exil : le pont du Gard, la Maison carrée de Nîmes, la baie du Mont-Saint-Michel et la pointe du Raz, autant d'endroits dans lesquels je m'interdirai d'aller. Car c'est dans cette panique contagieuse, cette cohue alarmée, que je compris la force d'un paysage. Si ceux d'Algérie avaient continué de nous rappeler la nature nordafricaine que nous quittions dans la fêlure, le sang se serait mêlé aux larmes et l'arrivée, certes catastrophiquement humaine, aurait annoncé le massacre ou la déflagration. Au lieu de cela, les couloirs vantaient des beautés à l'européenne — loin de nous charmer, du moins nous épargnaient-elles l'intolérable appel des figues de barbarie et de la canicule.
Toute l'attraction d'un pays tient dans ses paysages. Magie de l'homme contemplant la terre, projeté au cœur de l'ennemie dans une extase minérale qui trouve dans la flore son extension grandiose. Désir de la terre contemplant l'homme, redoutable extrait de ses lagunes, fusionnant les éboulis intimes et la chair des sables jusqu'à des horizons de stridences et de cris. Le paysage à l'état brut : violence nue de la terre faite à l'homme, vengeance de l'homme qui de ses yeux dévore. Mon paysage primordial, c'est bien la mer allée, avec ce soleil. Aucun exil ne peut vous l'arracher des yeux puisqu'il vous a éternellement brûlé la cervelle, noué la gorge, contaminé les entrailles. Et, onctueusement, il vous absorbera jusqu'au crépuscule.
Il est des paysages irrémédiables. Ils peuplent d'abord l'enfance puis abîment les autres âges. Tout jeune, on les boit d'une ivresse immédiate et facile. Des années plus tard, le manque devient si cruel que l'on erre de place en place pour glaner ne serait-ce qu'un coin de ciel ou d'herbes sèches. Cependant, face à notre impuissance à faire jaillir le tout de l'ébauche, le panorama du fragment, on s'irrite de la moindre photographie et les paysages perdus ternissent tous ceux que l'on aurait pu retenir. Vue sur notre vie : une ineptie sans borne. Vue sur la mer : une régression sans espoir. Vue sur la mort.
J'aurais pu être alchimiste au milieu de brouets sombres, de fumées méphistiques et de disciples muets. Mais j'ai préféré l'art du paysage à la quête de la pierre philosophale. J'ai pour moi l'avantage de savoir que je n'y arriverai jamais. Tout paysage est sans issue. Il va vers vous autant que vous allez vers lui, mais en aucun cas la rencontre n'a lieu. L'immobilité et la contemplation s'avèrent les seuls parcours possibles, ce qui n'empêche nullement des tentatives désespérées. Je piège ainsi les gens, à ma façon, en leur promettant un bonheur que leurs pas réels différeront sans cesse. Je leur ravis ce que je donne, je les fais courir pour du vent. S'ils savaient, pourtant, combien je les devance ! Façonner des paradis inaccessibles — chercher à tout prix la clé introuvable.
J'abhorre les cucuteries. Mettez Gaudi dans un parc et l'on se croit à DisneyLand ! Dans une de mes rares conférence, j'ai conceptualisé cette décadence de l'art sous le nom de « complexe de Güell ». Si l'art ne compose pas avec la mort, il devient divertissement et perd toute dimension sacrée. Les colombes blanches de la Sagrada Familia relèvent de la décoration, non du sublime effroi ; du design, non du désir. La mort, noyau dur, donne vie à l'œuvre. Elle rend possible une audace et une exubérance qui seront comme un défi de l'être au bord du précipice. Tandis que la simple fantaisie, aussi bariolée et inventive soit-elle, s'apparente à une création stérile tout juste bonne à égayer le vide.
L'œuvre authentique se veut rétrospective. Question de vie ou de mort, rappel urgent de la naissance dans la perspective du terme ultime — il lui faut sa part de ténèbres. Rien de nécessairement macabre à cela, mais une aventure esthétique de la colère. « Thumétique » : le vrai nom du vrai art. Le thumos, qui désignait chez les anciens Grecs l'impétuosité et le courage, doit être le dessein de l'artiste et le centre embrasé de ses univers. « Comment traverser le corps ? » : l'interrogation essentielle. Avant d'y répondre, mes étudiants doivent se prémunir contre le complexe de Güell, contre le recours à la facticité, à la mort mise à l'index, aux ornements sans teneur. Ils doivent prendre conscience qu'ils ne destinent guère leurs œuvres à un spectateur, mais à un corps, ce dernier mot ayant remplacé l'autre dans mon vocabulaire. Tout créer du point de vue du corps, celui de l'artiste comme celui du contemplateur. Et avec lui en ligne de mire, la naissance, la vie, la mort surtout. L'Attention.
Carette et Vidal, qui avaient assisté à la conférence, sont les premiers à applaudir ; peut-être forcent-ils l'ovation. « Ça y est, maintenant vous êtes philosophe ! me lance Carette, enthousiaste.
— Pas encore, lui dis-je, j'ai bien peur qu'il faille citer plus de philosophes pour cela.
— En tout cas, dit Vidal, vous êtes notre philosophe à nous. »
J'avais tout improvisé. Au début, je suivais une problématique strictement établie et jetais de discrets coups d'œil sur le canevas de mon argumentation. Puis je l'aperçus soudain au septième rang, coincée, à ma grande stupéfaction, entre Carette et un vieil universitaire en sueur. Mon regard ne cessa dès lors de leur dédier mon âme : Vidal le clairvoyant, Carette l'épaule sûre et Rose, alors débordante d'admiration. Les deux garçons auraient repéré la beauté brune et se seraient collés à elle, Carette en tête, pour cueillir son parfum, échanger quelques mots ou pouvoir rêvasser près de sa chevelure. Ils ignoraient que ses lèvres d'améthyste m'étaient destinées. Ma Rose, mon exotique « Tibouchina », du nom d'un arbuste brésilien à la floraison violette - surnom que lui donnait Thaddeus, mon collègue et ami, lui-même surnommé « Double-Zéro-Sept » en salle de profs à cause d'un flirt linguistique de six années avec les services secrets.
Dans les acclamations de l'auditoire c'est Tibouchina, restée assise, que j'applaudissais à tout rompre en mon for intérieur. Sa bouche, d'un mauve hypnotique, articulait mon prénom et je me consumais aussitôt à ses bords. Sa présence transforma mon discours en poème, mon fil directeur en envolée. Bercés par les vivats notre amour dansait, - énergie invisible au milieu du bal, foyer de la foule, unisson synchrone dans les rythmes émiettés. Qui aurait pu deviner que notre duo ne passerait pas l'hiver ? Double-Zéro-Sept, peut-être, qui par intuition l'avait changée de fleur. Par grand-foid, il faut abriter le tibouchina sous une véranda ou l'envelopper d'un voile d'hiver. Ses pétales finissent en décembre. Même si cela nous désole il faut bien que les fleurs se fanent.
Le style, dans ma matière, passe par le maniement des fleurs. Thaddeus, mon collègue havanophile, entretient ainsi une passion pour le Chrysanthemum frutescens, la « fleur d'or » de nos cimetières. D'une plasticité remarquable, il laisse ses fleurs blanches, jaunes et rouges s'épanouir en buisson, en cascade, ou encore en arbuste s'il donne le champ libre, à partir d'une tige unique de printemps, aux pousses latérales. Les Japonais de l'époque Edo le taillaient même en topiaires pour y sculpter des oiseaux ou le mont Fuji. Cohiba en cigare de crooner, burinage de baroudeurs, il parle du chrysanthème comme d'une maîtresse que le jardinier doit séduire avant d'être lui-même envoûté. — « Ne soyez pas terre-à-terre, soyez corps-à-corps », aime-t-il lancer à ses étudiants. Fraction des squares, des pépinières ; friction des laboureurs, des arbres et des hommes.
Thaddeus est le mâle radical. Trop germain pour se faire macho grande gueule, trop viril pour s'estomper sous les raffinements de son allure. Si je n'étais ce que je suis, il me ferait presque envie. Mais de notre périple à Calacuccia, en Haute-Corse, il ne m'est resté qu'une poignée de confidences et, de mon côté, un refoulement d'écume. J'ai appris à le connaître, lui et ses innombrables bagages. Moi l'exil, lui l'errance — comment aurions-nous donc pu nous rencontrer ?
Son parcours se révèle en effet particulièrement atypique. Avant d'enseigner à Versailles, il était professeur à l'université de Paris III où il s'occupa du DESS en gestion et marketing de l'entreprise allemande durant trois ans. Une planque octroyée par l'État pour le remercier de son travail d'interprète à la base d'écoute et d'interception satellitaire de Mayotte, dans l'océan Indien. Terminée en 1998, elle se situe au flanc du cratère Dziani Dzaha, à la végétation mousseuse, pleine de sinuosités sèches et d'épaisseurs olivâtres. Cette station de surveillance est cogérée par la DGSE et le BND, les services secrets français et allemands. Entre les renseignements français et la Bundesnachichtendienst : Thaddeus, le grand roux volcanique, et son équipe de traducteurs émérites.
Pourquoi donc venir s'échouer à Versailles-grisaille ? Pourquoi avoir soudainement cessé d'ouïr les satellites, d'en restituer les secrets communicationnels, les éclats du rire mondial, les trahisons vibrantes, les mots-clés ? — « Je ne suis pas géostationnaire », répond l'énigmatique. Vrai, il resta pourtant cinq ans sur le site de Petite-Terre, île minuscule de l'archipel des Comores où la Légion étrangère faisait déjà des siennes. Une fois le chantier achevé, les grandes oreilles équatoriales couvraient l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Asie. Mais lui n'était plus de la partie. Homme à femmes, il avait fait cocus presque toutes les grosses pointures de la direction technique ; il fut congédié avec indemnités mirobolantes et microfractures nasales après avoir ralenti considérablement les opérations. Grâce au Casanova allemand le projet d'espionnage à domicile avait frisé l'incident diplomatique, c'est-à-dire précisément ce qu'il était censé éviter !
Thaddeus sait déchiffrer les femmes. Dans leurs faisceaux intimes, il choisit les segments les plus stratégiques, ceux qui nécessitent un protocole confidentiel et finiront par céder sous la brûlure de glace, abrasivement. Rien cependant du séducteur high-tech, à la panoplie mobile et aux CD-Rom étincelants. Il cultive au contraire un goût suranné pour le classicisme : valses en vinyle, ondoiement lent, accent d'ailleurs. Dans cette atmosphère les émissions radio rebondissent sur les couches ionosphériques, sur l'eau et sur le cœur. Les battements disjoints s'électromagnétisent — la climatisation fout le camp pour toujours. S'activent alors les démodulateurs, les consoles, les routines. Secret défense aux coudées franches pour violer la câblure des zones, les politiques intérieures, jusqu'aux investigations sousmarines. Flux, fax, taux, sexe : tout est affaire de couvertures. Tandis que le centre de Mayotte se préparait à décrypter les données d'Intelsat 902, positionné à 62° Est, Thaddeus révisait son russe avec Natasha, 40°C au corps et, pour le tournoiement, 360 facile.
Lorsqu'il avait une dizaine d'années, le jeune Thaddeus von Thadden vit son père succomber à une attaque cardiaque en pleine gare de Düsseldorf. Sa mère, originaire du quartier de Kreuzberg à Berlin, ne put s'entendre longtemps avec l'adolescent caractériel. Pour retrouver l'austérité protestante du père, son frère aîné devint un dur skinhead et voulut convaincre le cadet à grand coups de slogans simplistes : « Ausländer raus ! » Mais plus les étrangers étaient rejetés au dehors, plus le beau gosse sortait tôt, rentrait tard, apprenait le russe, le turc, les polonaises.
« Syndrome de la Tourette. » — Face au spectacle pathétique mon voisin, fringant sexagénaire chevelure argent, a dû émettre ce diagnostic pour lui-même. Il reste captivé par le SDF et ne m'adresse pas le moindre regard. Le pauvre bougre, lui, se débat dans le vide qu'ont prudemment laissé les usagers autour de son one man show. À chaque soubresaut, une insulte proférée avec des accents gutturaux, expulsée irrésistiblement, lui secoue tout le thorax. Des crispations irrégulières distordent son visage boursouflé d'alcool. Il délire tout seul, des jurons et des spasmes plein les entrailles. « J'te nique ma saloooopeuh ! J'te niiique ! » s'exclame-t-il dans un dernier râle avant de s'effondrer sur le quai d'en face. Enfin soulagés, les gens font mine de rien et rejouent les impatients, les petits agacés du métro qui ne vient pas. Les scrogneugneux. « Syndrome de la Tourette. », dit à nouveau Crin-Blanc (le psy de Gare de l'Est, il faut croire). — « C'est-à-dire ? » lancé-je d'un ton blasé sans vraiment attendre de réponse. Toujours de profil, l'homme fait « oui » de la tête et réfléchit. Sa concentration à la Nietzsche finit tout de même par m'intriguer. Il ne joue pas : il pense réellement. C'est si rare, sous terre, de voir un sexagénaire entrer en méditation. Je ne veux rien interrompre.
Le clodo gît au milieu des personnes normales qui s'agglutinent jusqu'au bord du quai, briguant les places stratégiques afin de monter les premières. Un « grave accident voyageur » perturbe la ligne ce dimanche matin. Suicide, à coup sûr ; un de moins. Si Rose ne vient pas aujourd'hui à mon expo, je devrais changer de ligne. Un bon parebrise de locomotive dans la gueule, rien de tel pour arrêter l'atroce passion. Désolé pour les morceaux et les éclaboussures…
« C'est-à-dire une pathologie mentale, rétorque Nietzsche avec un léger décalage temporel. Une maladie mal connue, poursuit-il.
— Ah ?… fais-je, d'un air faussement curieux (quand donc se retournera-t-il vers moi ?)
— Ceux qui contractent cette maladie sont saisis de crises de tics et hurlent des jurons comme s'ils étaient possédés.
— Et ?…
— Et la théorie psychiatrique en vigueur affirme qu'il n'y a là aucun acte délibéré, que ces insanités sont incontrôlables, que les cas atteints de ce syndrome sont…
— … possédés.
— Tout comme ! Or, il n'en est rien » conclut-il en tournant enfin sa tête.
Mais ses yeux clairs ne me voient pas. Le sexagénaire parle ailleurs, en rêve. Lui aussi reste seul, cadenassé dans une bibliothèque transparente ou je ne sais quelle tour ivoirine.
Entre le train, sur l'autre quai ; ralenti interminable. Au même instant, l'appel du chef de station : « Veuillez reculer du bord du quai et laissez descendre avant de monter, merci ! » Tout se déroule alors avec une courtoisie consensuelle, irréelle — il suffisait de le dire. Les portes s'ouvrent ; les wagons déversent leurs bonshommes bouffis de chaleur, leurs bonnes femmes trébuchantes, leurs ados balourds. Les autres attendent poliment, la gorge sèche, le ventre noué. Soudain, la gaffe au micro : « Le prochain train pour Villejuif arrivera en station de Gare de l'Est dans vingt minutes ! » Agitation générale. Le signal sonore retentit, comme pressé d'en finir. Bousculade générale. « Veuillez reculer et ne pas gêner la fermeture, s'il vous plaît ! » — Affolement général.
De nouveaux arrivants forcent les portes, compriment les sardines mises en boîte, grignotent le moindre espace, se faufilent vaille que vaille dans une jungle inextricable de bras, de ventres et de dos concassés. Un tollé de protestations nous parvient depuis les habitacles dont les vitres, recouvertes d'une buée grasse, laissent néanmoins transparaître une pétrification de silhouettes grises. Fossilisation-éclair d'usagers de la RATP. Mon voisin se lève ; il donne l'étrange impression de contempler un paysage. Aucun signe du clochard fou, vraisemblablement noyé sous la nasse. « Qu'est-ce qu'il devient ? » se demande-t-il à voix haute. Comme je me lève aussi en m'éloignant de mon siège, je sens quelqu'un se glisser derrière mon dos. Un gros gars tout en Nike, chauve et molossoïde, a aussitôt pris ma place, écouteurs sur les oreilles et swinguant des pieds. De toute façon, notre train arrive. Sur le quai, il y a moins de monde qu'en face mais les wagons sont archibondés.
Quel progrès a-t-on fait depuis mon Kairouan de 1962 ? Les hommes pressés se compressent, sans égard ni bonté. Une meute qui ne sait au fond si elle sera conduite au carnaval, au travail ou à l'abattoir. Ce qui compte, c'est de partir avec le gros du troupeau. Les destinations sont des prétextes pour se creuser un nid au sein de chairs étrangères et suivre le plus grand nombre, dans l'espoir d'y survivre. Survivre à quoi ? — À l'entassement lui-même. La politique de la foule est une contrepanique instinctuelle. Elle veut fuir la peur en se faisant violence. Château-fort inviolable mais infiniment divisible, blocus collectif mais toujours déjà atomisé, terreur terrifiante mais terrifiée. La foule, esclave d'elle-même, est l'exact contraire de la civilisation, affranchie des instincts grégaires et de leur aveugle intolérance. Autocloisennement de l'une ; autolibération de l'autre. Quand déborde l'espace surpeuplé, l'individu se met fatalement à la merci du despotisme de la multitude. S'il résiste, il sera broyé par ses congénères - s'il se laisse aller, il épousera, souple et fluide, le tangage interchangeable des vivants.
Je suis bien quand il y a paysage. Je suis mal quand il y a foule. Et lorsque la foule fait paysage, je suis inutile. La foule asiatise. Elle n'a rien d'européen. Le respect de la personnalité s'efface au profit de l'anonymat majuscule, de la passivité grouillante, de la fourmilière. Dans un jardin en revanche, l'anthropotropisme s'émousse. Les distances se prennent, les rencontres peuvent avoir lieu. Manquent des paysages aux mégapoles. Manquent des visages aux insectes en essaim ; de quoi nous assoupir, faire « bzzz, bzzz ! » en solo et communier avec la nature roborative, enchanteresse. Un grand panorama a quelque chose de déconcertant. Après lui, nous retrouvons notre esprit critique et notre sens du danger, obnubilés par les mouvements de masse et leur euphorique sentiment d'invincibilité. Mais dans la grâce même de l'extase, quand nous projetons loin de nous la cordée de nos comparses pour embrasser seul les mondes intenses, un effroi nous emporte — un vertige. Alors seulement, nous existons. Alors seulement, la vie brille par son insuffisance, ses attaches insipides. Alors seulement, nous sommes vainqueurs sans devoir mettre en scène notre victoire, sans désossement ni lessivage, la tête et les mains dans l'opéra fabuleux. Alors seulement, nous nous risquons dans l'éclat des dehors sans faire d'autrui le gardefou, la béquille ou le mufle. La civilisation est, dans la joie de la solitude, un haut point de vue sur la Terre ; la foule — souterrains de sexes frôlés, agressives frétillances —, un crime contre l'Humanité.
« Tenez ! Vous l'avez oublié. »
Dans le wagon, le pitbull qui m'avait volé la place me tend un sac Fnac que je saisis machinalement. Je m'apprête à lui dire qu'il ne m'appartient pas quand le signal sonore émet son la fatidique. Ceux de derrière font alors du forcing, la tête d'œuf au walkman se remet sous techno en me faisant un clin d'œil idiot. Sous la pression soudaine, je m'obstine à ne pas céder d'une semelle pour éviter de tamponner une mama africaine, avec un bout-de-chou halluciné vautré sur ses jerricanes. Nietzsche a disparu ; le sac devait sans doute lui appartenir. Tandis que les deux trains redémarrent simultanément, je distingue en un éclair, lorsque leurs directions contraires les font se séparer, le vieux dément allongé sous des panneaux géants aux slogans de salopards : « Wanadoo, lâchez-vous ! », « Auchan. La vie. La vraie. »
Je guette, mélancolique, le bébé noir contre sa mère. Elle le rassure en lui frottant tendrement la nuque. Lui, lutte pour ne pas s'endormir tout de suite. Lui, veut profiter des caresses. Puis il s'abandonne au lourd sommeil sous les yeux gagas des usagers. Une berceuse me revient alors, une chanson de mes seize ans. À cette époque, le fil rouge de la vie pourvoyait à tous mes appétits. Je n'ai jamais été contre ma mère — femme tellurique au sang de lézard — mais j'allais cueillir la volupté dans ces digressions de ménestrel. J'étais dans l'amour plus qu'il ne me pénétrait. Je rêvais de poitrines opulentes, d'empoignades maternelles, de ce que je n'aurai jamais. « Rêves homosexuels » observa un soir Nanon, ma belle-sœur ivoirienne, en me sondant de son regard impérial. Me marier avec elle : un rêve, aussi. Paul aurait pu me l'offrir en présent.
Ceins les rondeurs et courbes fines
Et parfums noirs de ma poitrine
Gorgée d'éclats aux rires d'enfants
Sucres ardents que tu butines
Sucres ardents
Souvent pleins d'ombre mes seins t'endorment
Peau contre cœur lactence énorme
Baignant la pâleur de ton front
Nus mamelons qui te transforment
Nus mamelons
Blottis-toi sur mon téton mauve
Vallée blonde où l'aigreur se sauve
Que par nos chairs qui se confondent
Ma mappemonde soit ton alcôve
Ma mappemonde
Les vrais problèmes de la société se traduisent dans la ville ; et les vrais problèmes de la ville, dans le végétal qu'elle aura su épargner. Ce constat empirique donne le titre de ma dernière exposition : « Effets miroirs » — ou comment transformer le milieu urbain en authentique ville. Une ville dépiautée de ses poumons d'asphalte, truffée de massifs de verdure taillés en petits soins, de caillebotis de bois sur graviers lavés, de luminaires floraux (tresses de cyclamens et de cristal). J'y traite la couleur comme un élément quasi structurel. Le dégradé du rose vif au blanc assure la continuité de l'espace et crée une sensation d'enveloppement, ponctuée de mosaïques d'un bleu un peu passé, cérusé.
Ne pas sinuer pour plaire aux normopathes, ne pas chercher à défrayer la chronique avec une déco racoleuse. Métamorphoser l'enfer d'artifices et de bagnoles en griffes-de-sorcière, dont les fleurs, à cœur jaune et lames purpurines, paillettent d'étincelles ces juteux doigts crochus. Métamorphoser le trottoir en granit de Camarat, roche rose crêpelées de buissons de garrigue : cistes de Montpellier, pistachiers lentistiques, myrtes emperlés de baies noires, romarins et lavandes. Dompter au moins la pivoine sauvage, pourpre coralline aux étamines d'or, puisque dompter les roses m'est devenu insane. Équarrisseurs, ô tireurs d'algues !, n'oubliez pas mon dépècement !
Finir d'en pleurer ; finir d'être en manque du crissement de ses cigales et de son émergence dans mon champ. Ma rose, mon oxygène, mon OGM, ma semence de mort ! Ô tutrice ! Ô carnivore ! Qui t'a donc arrachée de moi ? De corrélations en querelles et de séquelles en vivier lourd, nos statures se sont-elles trop embéquillées l'une à l'autre pour que tu ne me maintiennes hors de la boue ? Et malgré le gravillon, je sombre - malgré tout le goudron des artères. Mon tourbillon, mon puits sans chaîne, ma marécage. Je ne trouve plus la force d'être moi depuis toi. Ô ma limite ! La vie s'arrête à ton extrême absence.
Sécher une dernière fois ses larmes. La personnalité commence et s'exprime par la chorégraphie singulière d'un corps. Sous la fourrure émeraude du pin parasol, du monde m'attend. Depuis le voyage en Corse organisé l'année dernière par l'École, Taddheus s'est taillé une réputation de séducteur tout terrain auprès des étudiantes. Fossette et œil qui frise, cheveux enflammés d'enfant terrible, personnalité casanovesque : de quoi mettre le feu aux maquisardes, c'est certain. De ma planque, je le reconnais à sa façon inimitable de remuer les bras lorsqu'il veut convaincre son auditoire. Une silhouette en mouvement suffit donc pour identifier un être familier. L'ami se détache de l'antipaysage, de la foule absorbante. Même si sa figure demeure encore indiscernable, le fond homogène fait bloc et le livre aux prunelles. Qu'attend alors l'assistance pour encadrer l'amour de phosphorescences, pour l'excepter du commerce encombré des dépouilles ? Plus je l'espère, plus je me perds. Prise de vertige, cotonneuse éclosion ; prise inabordable d'où tout découle. Expiration de mon délai - j'étouffe ! Des tournis m'assaillent ! Je cherche agarophobiquement à qui me raccrocher. Chamade en thorax, c'est déjà la panne. S'écrier « Je t'aime ! » avant de succomber sous l'exponentielle croissance. Verdun, Stalingrad, Hiroshima, Auschwitz, Kolyma, Grozny. Dominer ses monstres. Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie. Pas du tout.
« Ça va pas ? Vous vous sentez mal ? Ohé ! »
La spirale de la défaillance me recrache violemment ici-bas. Loïc Vidal s'inquiète de mon air hébété. Il tapote mes joues sans trop oser. « Je vais appeler de l'aide…
—Non, c'est… c'est pas la peine, ça va aller mieux. Merci Loïc, merci.
—Y a des journalistes qui vous veulent. Pas le moment de tomber dans les pommes avant le big triomphe, hein ?
—Je… je suis stupide.
—Bonjour ! » poignarde dans mon dos la voix d'une fille qui n'est pas Rose.
Je me redresse en chancelant : une blonde arbitrale et ronde, coupée au carré. Loïc me présente Milou, la trop fameuse. Tout sourire, la vie la porte — mon opposée. Nous discutons en faisant mine de rejoindre le groupe.
Milou est une fille au piment. Bien que tirée à quatre épingles et gantée de cuir, ses manières laissent entrevoir une libido grisante, à même d'ensorceler les plus softes trempes. Ses fossettes, ses seins éclatants, ses mirettes plissés d'un indicible vice, son nez mutin prêt à aller partout : tout en elle appelle au sexe et à la renversure. Une bombe, immodeste et naïve. On aurait presque envie de la voir violée, souillée, culbutée ferme, qu'elle en demanderait encore. À son contact, l'érotisme se pornographise, les déconvenues se taisent et les braguettes gonflent. Milou — une cuite à la liqueur de mandarine.
Rose n'était pas frontalement subversive. Quand l'autre blondinette provoque par un look contrastant avec son brillant potentiel de salope, ma brune tirait sa virtuosité d'une ouverture sur l'existentielle angoisse, que transcendait une élégance à fleur de peau. Pour les femmes qui assument leur féminité, la désinvolture n'est pas un luxe mais une nécessité vitale. Grâce à cette insolente apesanteur on se retourne sur leurs talons, on fait la queue, on quémande. L'identité de Tibouchina traversait les vapeurs. Des sexes, s'estompaient les différences dès sa venue. Elle parachutait les mâles en terre étrangère ; les minettes frisaient la cata. Même Paul, mon frangin assoiffé de Nasdaq, sortait de ses start-up pour l'intempérie tibouchinienne. Combien ils se sentaient tous vivre sous son averse ! Dire « Bonjour ! » à Rose n'était jamais simple : on y risquait une mise au point mortelle, du flou dans le focus.
Rose Demir, au passé. Les journalistes me chahutent, les étudiants « hallucinent », Thaddeus me propose un cigare — moi, je ne suis plus d'actualité. Fragile, pauvre de tout glamour, je déferle dans le cambouis mondain en fantôme, en épure. « Quelle est votre plante de prédilection ? » lance une voix qui n'y comprend rien. Je réponds « Rose ». « Pourquoi avoir choisi l'art du paysage pour vous exprimer ? » Je réponds « Rose ». Idem aux autres questions infertiles : « Vous considérez-vous comme l'artiste des femmes ? » ; « Que pensez-vous de Soulful, le mur vertical de Patrick Blanc ? » ; « Vous êtes la huitième personnalité préférée des Français, à quand une reconversion dans le showbiz ou la politique ? » Double-Zéro-Sept plaisante pour moi, devant micros et magnétos : « Camille Ameròn voit la vie en rose. Messieurs, n'allez pas lui rappeler qu'elle est triste ! Gardons cela pour les mâles aigris que nous sommes, non ? »
Rose Demir, au passé. L'amour, après avoir tiré mon attelage à hue et à dia, l'élance depuis ses falaises pour qu'il se fracasse à leurs flancs. Ma vie en rose crèvera ce dimanche. Roses blanches — mon dégradé terminal. Décliner l'invitation de Thaddeus qui se propose de me raccompagner à bord de sa nouvelle Audi A2, « 95% recyclable ». Décliner les offres, les verbes intransitifs et les éloges. Décliner tout court. Sourire fort au machiniste qui disloquera malgré lui mon visage. 17h58 : je laisse passer une première rame ; je me prépare à exploser sur la suivante, en début de quai pour un impact optimal. La douleur rentrée devrait en surgir. Appuyer sur le bouton pour sortir.
Que vais-je manquer de l'année française en marche en prenant mon dernier métro ? — Sept millions de rouleurs de joints ; dix-huit millions de rosiers vendus. Vingt-cinq millions de dépressifs qui s'ignorent. Plus moi : je donne sciemment mon sang à ceux qui ne trouvent pas l'alimentation suffisante, et mon corps, à la science des antidépresseurs et des tranquillisants.
Les pulsations internes — écroulis lacérant les nerfs —, je les accuse maintenant les poings serrés. Ma poitrine me cogne, me martèle jusqu'aux yeux, mon sexe fond d'un coup le plomb corroyé de mes viscères. Faute de jurons crachés tôt, quitte à contracter le syndrome de Tourette et maudire la crabée de crevettes qui passent, je n'ai pu devenir que l'ombre de moi-même. Au lieu d'évacuer l'amer, j'ai cultivé les poisons lèvres closes. Se carapacer ; se carapater. Tonitruer « Putain de merde ! » ou bien en devenir une grosse et finir, sans broncher, sous les roues mécaniques ta mère. L'insulte aux commissures : une thérapie contre la tentation suicidaire. L'insulte aux commissaires. Donnez-moi un flic que je gueule un bon coup ! « Putain de vie de merde ! Putain de merde ! Putain de putain de merde ! »
Deux boules de feu soudain percent l'obscur du tunnel. Rose, je n'ai plus qu'à. Depuis leur caveau, mes ossements boiront tes pleurs et transformeront les orties en toi, les ronces en orchidées. Le Taureau vient sur moi, mugissement spectral et gerbes d'étincelles aux sabots. À moi de m'encorner en criant « Rose ! » sans cette fois-ci me montrer lâche. Non ! Me montrer céleste, en m'envolant à 18h et des poussières. Me montrer féroce, d'une férocité mâle et prompte. Mon sac, mon trac, mes casseroles — je me déleste. Ma résignation, ma médiocrité, mon invraisemblance — je me déteste.
Je recule d'un pas. Je vaux cette mort minable, cette mort de crustacé broyé contre l'aquarium. La tête la première, exorbitée, sinistre à fendre l'âme. Je vaux, sanguine et métallique, cette jouissance d'autotamponneuse, cette collision vitreuse, ce protocole compassionnel que la foule qui vit sa vie donne à ceux qui cèdent. En cinquante ans, je n'ai pas réussi à me rendre inoxydable — juste magnétique, obérant désormais l'avenir de tout mon sel intime. Juste superbe, lorsqu'il faut se soustraire à la fixité des absences. Juste juste, en-dessous des paysages et des racines, à mutiler mes transports pour qu'ils m'apothéosent. En-dessous de l'espèce. Là où les SOS, sourdement, se désincarnent en signaux d'alarme. Là où tout fait sens. Là où plus rien ne nous concerne.
Je recule d'un pas et ma mémoire m'impose Rose avant éclatement. Première rencontre au Deux Magots. Elle m'avoua aimer le vin blanc : — le meursault y est servi au verre. Notre rendez-vous germanopratin s'étira jusqu'à pas d'heure, nos deux verres ne voulant désemplir. Nous buvions autre chose. Le parcours de l'autre, plié, sous nos yeux, en quelques valises.
Je recule d'un pas et j'aperçois soudain la Milou sur le quai d'en face ! Elle me fait coucou, la salope ! De quel droit, sa présence obscène ici et maintenant ? — Le métro qui déboule évente mon visage : je n'ai pas su me le prendre à temps.
Vincent Cespedes, septembre 1999.