Je pensais prendre un métier provisoire pour remonter la pente après le dépôt de bilan de ma PME et mon divorce avec Dorothée. Mais cela fait déjà cinq ans que je suis chef de service de surveillance au Centre Ghésédrine Græ, allée de la Basiliade. Mon métier, à en croire les reformulations modernes, n'est plus « gardien de musée » mais « agent de surveillance, d'accueil et de magasinage ». Rien de bien excitant, à la vérité, comparé aux fastes et aux excentricités de ma première existence.
Lorsque je travaillais à Ç-Cédille, mon temps était précieux ; le moindre loisir que je m'accordais prenait des allures de fête. La société, subventionnée par le ministère des Affaires étrangères, avait pour mission d'attirer les cerveaux étrangers sur le sol français et de promouvoir parallèlement nos écoles, nos laboratoires et nos entreprises dans les autres pays. La vie était alors trépidante. Nous pistions les meilleurs sur toute la planète dès leur arrivée en faculté ; nous organisions, dans de luxueux hôtels, des rencontres entre des recruteurs et des diplômés triés sur le volet ; nous aidions les entreprises françaises à embaucher de jeunes Français formés sur les campus américains. Ç-Cédille était d'ailleurs devenue la spécialiste du genre avec plus de mille rapatriements à son actif. La fuite vers les États-Unis des cerveaux français n'était plus qu'un vieux mythe : nous échangions de la matière grise en tous sens, dans une impitoyable effervescence et un rythme que Dorothée et moi trouvions jubilatoire. Tout s'emballa pourtant avec l'explosion des communications planétaires. Sur Internet, des agences de recrutement mondialisées comme Career Mosaic ou The Monster Board proposaient des dizaines de milliers d'offres dans le monde entier. L'État décida alors de suspendre son aide, estimant la prolifération des élites sur son territoire suffisamment développée pour se poursuivre sans notre médiation. Ç-Cédille fut rachetée pour une bouchée de pain par Disco, une société de recrutement japonaise. Notre stupéfaction laissa rapidement la place à la plus amère morosité. Dorothée entama une carrière dans la finance internationale ; quant à moi, désœuvré, meurtri, je dépensais ce qu'il me restait de temps et d'argent dans les casinos. Elle me quitta, ce qui eut comme effet d'ajouter l'alcool à mon palmarès. L'avenir semblait alors être un cul de sac ; — le présent eut tôt fait de le rattraper.
Après ma catastrophique déconvenue j'ai passé le concours de la fonction publique, catégorie C, pour commencer à 900 € par mois, sans compter des primes à rire et des heures supplémentaires à pleurer. Payer pour m'ennuyer mortellement. Un véritable enfer, la lecture étant prohibée et les visiteurs aussi rares que les livres exposés. A tour de rôle, nous nous retrouvons au standard téléphonique, à l'accueil et dans les salles. Or le téléphone ne sonne jamais, l'accueil n'accueille que le silence, et la pénombre des salles notre sombre somnolence. Le Centre est-il d'ailleurs un véritable musée, un lieu démocratique où s'expose la mémoire ? Il s'apparente davantage à une collection qu'un cérémonial fétichiste garde jalousement loin des regards, tout en feignant vouloir la rencontre du passé et du présent, de la mort et de la vie, des fossiles et de la sève. Une heure trente de répit dans ce vide absolu : lorsque nous incombe la charge d'effectuer les tâches d'entretien. Non que j'aime faire la poussière, mais cela me sort momentanément de la torpeur et me donne un autre contact avec les objets que je suis chargé de surveiller. Je cire alors doucement les meubles et le parquet, je caresse les tapisseries, j'effleure la couverture de certains vieux grimoires que j'imagine peuplés d'enchantements. Cette communion tourne cependant au cauchemar en été : la chaleur intenable rend fastidieux le moindre effort. Les vêtements de l'uniforme que l'on doit porter sont composés de 45% de laine ; comme la plupart des salles du château sont exposées plein sud, le lieu se métamorphose en véritable fournaise dès que percent les premiers rayons. Combien de fois ai-je maudit la soi-disant maison Balenciaga, ou plutôt leurs soustraitants qui, au lieu de confectionner des uniformes sur mesure, nous livrent de grotesques assemblages de tissus bleus débordant toujours d'un côté ou de l'autre ! Des quatre saisons qui nous échappent, l'hiver est la plus conforme à cette monotonie salariée - rien à faire dehors, rien à faire dedans. Qu'à attendre. Attendre le printemps et l'essor frustrant de la nature, la suffocation estivale, la mélancolie d'un automne omniprésent qui achève le cycle des lassitudes. Au Centre Ghésédrine Græ, l'automne est devenue la raison des lieux ; engourdissant vague à l'âme.
Je dois l'avouer, l'enthousiasme de mon frère Roger-Marc m'avait au début rendu moi-même enthousiaste : « Tu verras, ce sera formidable ! disait-il. Travailler toute la journée au milieu de chef-d'œuvres, le pied total ! » Mais au bout de cinq ans, me voici coincé, contraint de finir ma vie ici, au milieu de livres, de parchemins et d'enluminures, sans même une visite guidée, un auditoire pour lequel m'investir, un visiteur à renseigner, à guider, à aimer : le vide total. J'aurais préféré à la rigueur perdre le peu de temps qu'il me reste à vivre entouré de tableaux bariolés, de sculptures monumentales ou d'autres formes concrètes qui, à la longue, auraient fini par me dire quelque chose. Au lieu de ça, je ne garde qu'un trésor de papiers jaunis par le temps. Me voici jaunissant auprès d'eux, avec le bruit des mouches et des feuillages qui, derrière les fenêtres hermétiquement scellées, dansent dans le vent. Cette danse végétale, je la connais maintenant par cœur. J'ai l'ai dansé des heures durant, des heures longues, tristes et infinies. Alors qu'il devait venir me voir dans les premiers mois qui suivaient mon embauche, Roger-Marc s'est d'ailleurs bien tenu à l'écart de ce lieu déserté. Je n'ai plus jamais eu de nouvelles et c'est un peu lui que j'espère à chaque frissonnement de fleurs. S'est-il donc perdu en chemin ?
J'ai parfois l'impression d'entendre de la musique quand la nostalgie m'exaspère. Une musique à la Satie, lente, aigre et seule, peuplée de meubles et d'architecture, sans âme qui vive. Une musique de ruines qui me traverse de part en part. D'autres fois, le mistral m'aide à suivre les psaumes baroques qui s'égrainent et se perdent dans le jardin labyrinthique ; un souffle plein de larmes qui tourbillonne dans les méandres verts, trop verts, si verts... Verdure à l'anglaise, paysage chargé de solitude et d'humidité, désolation. Mais les crises d'angoisse, j'ai appris peu à peu à les surmonter. J'ai appris, au fil du temps, à développer comme une sorte de jouissance méditative en sentant affluer, par vagues successives de la gorge au cœur, la folie elle-même - la maturation de la douleur.
Roland de Rouvroy, le jardinier, entretient régulièrement l'extérieur et son inextricable dédale avec ses deux fils. On ne se parle jamais : on se fait seulement « bonjour » par la fenêtre. Son père est le créateur de la serre aux papillons et du potager ornemental. Quant au reste, il fut créé au XIXème siècle à partir de documents anciens par Faston Græ qui engloutit dans l'aventure la fortune de son épouse américaine. Les jardins du château déroulent, sur des terrasses reliées de rampes et d'escaliers, un parcours scintillant : parterres symboliques évoquant Caïn et Abel, promenoirs sous les tilleuls, pergola de vignes, belvédère, miroir d'eau, et surtout « N'avèm redde», le labyrinthe, avec sa fontaine introuvable dont on perçoit pourtant les jets d'eau depuis les hauteurs du château. Ce dédale insolite, j'ai failli m'y perdre dès mon arrivée au Centre, dans la froideur du petit matin. L'entrée du labyrinthe est si accueillante qu'on ne songe même pas à la contourner pour emprunter l'allée principale : on s'y engouffre littéralement. A peine déambulais-je qu'un sentiment étrange s'empara de mon esprit et se logea dans mon ventre. La peur de ne plus jamais pouvoir sortir. La peur d'y rester. Mais je n'ai pu parcourir que quelques mètres : Rouvroy me rattrapa en courant et me pria de le suivre pour l'entretien avec Madame Græ. « Je n'ai pas fini de ramasser les feuilles, me dit-il, anxieux. Les feuilles mortes, vous savez, c'est du travail à ramasser ! » Devant mon air dubitatif, il poursuivi : « Le jardin n'est réservé qu'aux visiteurs, les agents doivent prendre l'allée. » — « Mais je ne suis pas encore agent », précisais-je. — « Mais vous allez bientôt l'être, rétorqua-t-il malicieusement. Il y a du travail pour vous, ici. » Cette phrase, je l'ai ressassée dans ma tête des années durant. Cette promesse. Quel travail ? Pourquoi suis-je donc payé ? Contre quel service, quel mérite, quel effort ? Se joue-t-on de moi ? Suis-je devenu fou dans un musée imaginaire qui ne retient que des rêves, des fantômes et des ombres ?
Malgré l'absence de fréquentation, le Centre Ghésédrine Græ continue bizarrement de faire appel à des vacataires occasionnels ; sous la pression des syndicats, quelques uns d'entre eux parviennent à être titularisés. Nous sommes en tout une vingtaine d'hommes, en prise avec l'ennui, l'austérité des parois, la mort. Aucune femme n'aurait pu supporter cette attente indéfinie. Les femmes s'impatientent vite ; elles ne savent pas se poser quelque part et, calmement, méditer. Seules, elles se fanent comme des fleurs sans eau. Et puis que deviendrait une femme au milieu de vingt messieurs qui se morfondent ? Une proie, une victime, un jouet, que sais-je encore ? Où sont donc passées les muses du temple que je surveille ? Bien sûr, il y a Ghésédrine Græ, mais elle dans les soixante-dix ans, et nous ne la voyons qu'à de rares occasions, quand elle rentre de ses nombreux voyages pour participer au recrutement d'un nouveau vacataire. Un de plus qui échangera un peu de sa vie contre de l'argent, sans pouvoir rien en faire, d'ailleurs. Nous ne connaissons pas le nom du conservateur du musée Græ ; c'est un mystère. Existe-t-il seulement ou bien n'est-il qu'un collectionneur ayant fixé une fois pour toute la signification des œuvres, leur immobilité, leur destin de pierre ? Momifié à notre instar, le passé paraît nous emporter dans ses spirales obscures et ses salles sans présence, exsangues, arides, frigidement ouvertes. Le passé n'y est plus évalué à l'aune du présent ; il y est aboli ; il lutte contre toute donation, tout ordre vivant, toute parole à même de le donner à voir. Sédimentations de l'Enfer ! Où sont vos flammes, vos terreurs, vos nuits sémillantes ou pâles, vos vertiges fatals, vos atrocités, vos déchirures ? Et le temps, pourquoi m'a-t-il oblitéré, lui que j'inventais jadis, lui dont je connaissais toutes les filiations, lui dont j'inventais le cours même au fil de mes chronologies, de mes extases, de mes enfances ? En pierre, je me suis transformé... La tête dans le mur peut-être. Ou bien dans le jardin. Ailleurs, forcément.
Une vérité effroyable s'empare de mon âme par rafales brèves et assourdissantes : Ghésédrine Græ est ma mère. Que le masque tombe ! N'ai-je donc point assez de force pour m'apercevoir de la démence qui me dévore les yeux ? Je ne suis en réalité qu'un adolescent autiste de seize ans, phagocyté par sa mère, condamné à veiller sur elle du matin au soir, attaché à son chevet et me nourrissant de ses restes, de ses miettes ou de ses excréments. La schizophrénie a gangrené mon identité, l'a démultiplié, l'a larvé en vingt moi qui se parlent, cohabitent et se rongent mutuellement les ongles. Vacataire de mon propre corps, j'agonise dans un salon miteux où les livres interdits me narguent, m'obsèdent, me surveillent à tour de rôle. Lorsque maman a fait, je fais le ménage. Dehors il y a le labyrinthe, la jungle urbaine — on ne doit pas sortir : papa Roland s'y est perdu. On mange les conserves et les surgelés qu'un livreur apporte à chaque fin de mois, ou des pizzas italiennes, ou des chinois clandestins qui font de la couture pour Balenciaga au quatrième étage. Je ne sais plus, mais on mange. Un jour, elle me l'a promis, je mangerais Roger-Marc, quand il ne criera plus dans son berceau. J'ai hâte d'y goûter ; je lui ai déjà mangé la cuisse. Comme du poulet cru, en beaucoup plus salé. Et puis je finirai par maman, quand elle sentira trop mauvais. Pour l'instant, elle se repose. C'est très beau, mais ça colle.
J'aime me faire parfois ce genre de frayeur, lorsque je suis immensément seul dans une salle immensément vide. Je délire, je frissonne : cela passe le temps. Avec mes collègues, l'ambiance est loin d'être au beau fixe. Entre eux, ils s'amusent bien, il discutent à l'heure du déjeuner, ils vont et viennent, ils vivotent. Mais je suis leur chef, et je dois maintenir la discipline, interdire la lecture, veiller au respect des consignes du règlement intérieur. Cette mission m'a définitivement isolé du groupe. Non que je sois tatillon sur les principes ni un fervent d'autorité : il en va simplement de mon poste. Au moindre faux pas de leur part, je serai tenu pour responsable. Englouti dans l'univers muAurorel, je deviens peu à peu moi-même une pièce du musée, à polir, à cirer, à astiquer, à conserver, à collectionner sans doute.
J'ai contemplé chaque élément que recèle le musée. J'ai cru sentir dans les ouvrages latins je ne sais quelle influence diabolique qui justifiait une étroite surveillance, pour ne pas que les ténèbres resurgissent et que le vent ne se change en tempête. J'ai cru voir, dans les entrelacs sinueux des lettres et des symboles, le visage de Dorothée, le plan du jardin, mon propre univers condensé en quelques bribes. Elle me quitta. J'ai cru entendre les copistes du Moyen Âge, les mécènes de la renaissance, le nom du conservateur soufflé par le mistral et qui me fit dormir d'un sommeil de plomb. J'ai cru toucher les statues des pharaons, des princes sumériens et des maîtres de Chartres. J'ai savouré, enfin, le goût contemporain de mes blessures d'antan, dont les cicatrices, rougies et profondes, n'en finissaient pas de suppurer, de se fermer, de se résoudre. Ô Dieu ! Combien ai-je souffert dans le ventre des mondes ! Combien me suis-je dispersé pour en arriver là ! Sommes-nous si vains qu'il faille vingt fois nier l'homme ? Sommes-nous si dangereux qu'il faille nous tenir à l'écart du reste de nos frères pour ne point les contaminer ?
Je me figure protéger des livres, mais les caméras de surveillance ne filment pas les livres : elles ne filment que nous-mêmes. Croyant veiller sur des reliques, je veille en réalité sur mes collègues. C'est leur haine, leur jalousie, leurs tournoiements, leur amour, leur nudité que j'épie à leur insu, et à la mienne. Or si je suis responsable de mon frère, devant qui le suis-je ? Devant qui dois-je en prendre soin ? Sur quoi repose cette surveillance mutuelle ? Sur Dieu, parce qu'il est l'éternel créateur ? Sur la mort, parce qu'elle est notre fin commune ? Ou encore - et c'est ce que ma solitude muAurorele m'a fait ressentir jusqu'aux tréfonds de mon être — sur la folie furieuse, qui nous caractérise ? Le corps pourfendu d'elle, me voici donc sous étroite surveillance, dangereux, menaçant, interdit. Exilé du reste du monde dans un impeccable asile. Matière grise, matière rouge : dans le fond, quelle différence ?
J'en étais à ces réflexions quand la venue inespérée d'un visiteur me sorti brutalement de ma torpeur. L'homme attendait debout sous la pluie diluvienne, accompagné d'un jeune labrador qui s'ébrouait pour éjecter l'eau imbibant son pelage marron clair. Un parapluie à la main, l'homme avait une soixantaine d'année et portait des lunettes opaques, une veste vert bouteille, un pantalon en toile humide, couvert de terre et de salissures. Il y eut en tout et pour tout trois visites cette année. Ghésédrine Græ d'abord, qui séjourna ici du 25 au 29 février et embaucha un vacataire allemand. Je suis le seul français ; la plupart des autres gardiens viennent d'Europe de l'Est, ce qui ne fait que compliquer notre cohabitation déjà tendue. Ghésédrine Græ parle elle-même un français approximatif, mais personne ne connaît son histoire personnelle, ses origines, ni ce qu'elle cache derrière son mutisme hiératique et son chignon gris, éternel. Ensuite, le 1er mars, juste après son départ pour Londres, les gendarmes sont venus nous interroger à propos de la disparition de sept personnes — principalement des touristes — qui devaient se rendre au Centre l'année précédente. Ils pensaient, tout comme nous, à une mauvaise blague faites par les paysans du conté, mais leur visite et leur fouille légère me permis de passer un bon moment en compagnie d'hommes qui n'avaient rien contre la hiérarchie ou la langue française. Entre fonctionnaires, nous parlâmes de nos métiers respectifs et l'un d'entre eux m'avoua trouver un remède à son ennui dans l'alcool, ce qui me dissuada une fois pour toute de devenir gendarme. J'ai en effet arrêté de boire dès mon arrivée au musée, et je préfère continuer à divaguer doucement plutôt qu'à connaître de nouveau le delirium tremens, l'ivresse nauAurorebonde, l'alcoolique désespérance qui me soulevait le cœur. Pas un verre de vin, pas un seul, lorsque je rentre chaque soir à l'Auberge du Monte-Sycomore, dans le bruit d'un match de football télévisé, des verres de l'apéritif, des rires gras qui m'encombrent et me soulagent. Pas un verre lorsque, somnolant en sueur dans l'atmosphère confinée de ma chambre, j'attends, encore et toujours, la venue de l'aurore qui s'éternise entre deux montagnes. Nous reçûmes enfin la visite d'un agent EDF-GDF, le 12 avril, qui releva les compteurs. Ce 15 août, il s'agissait donc d'une quatrième visite, d'autant plus inopinée que l'orage assombrissait le ciel d'été et le zébrait d'éclairs fulgurants. L'homme, sans un mot, sortit une liste d'ouvrages de sa poche et me la tendit nerveusement. Pendant que je lisais les titres qu'il désirait vraisemblablement contempler, il me demanda : « Le monument de l'entrée, c'est du granit rose, n'est-ce pas ? » — « Je pense, Monsieur », répondis-je sans en avoir la moindre idée. Je m'aperçus soudain, à la façon dont se déplaçait mon interlocuteur, qu'il était totalement aveugle. Comme je m'apprêtais à l'aider, il me dit d'un ton amical en désignant son labrador : « Merci, mais ce n'est pas nécessaire. Sennely est mon seul guide ; il m'a déjà sauvé de votre curieux jardin dans lequel nous errions depuis bientôt une heure. Il y a du monde, là-bas. » Sans comprendre l'exacte teneur de sa mésaventure, je fouillais hâtivement sur le bureau pour trouver un prospectus concernant l'édifice qui semblait l'intriguer, et je lus en silence : « Le monument commémoratif, créé en 1936 par P. Zamiatine, est dédié aux "mères sublime", mères de conditions modestes qui font de leurs enfants des hommes éminents. Les deux vers sont tirées de Lamartine : "Un seul désir suffit pour peupler tout un monde.", "Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !" » Aucune information sur le granit rose. Je décidais pourtant de faire valoir ma nouvelle information, en jugeant bon de préciser : « Les phrases inscrites sur le monument sont de Lamartine. » — « Ah ? Lamartine, vraiment ?... s'étonna-t-il. "Je suis las des musées, cimetières des arts", sans doute ? » Pris au dépourvu, je ne su quoi répondre. J'entrais un à un les titres de livres dans l'ordinateur pour savoir combien le Centre en possédait, mais ils étaient beaucoup trop récents, le plus vieux ayant été édité en Pologne vers la fin du XVIIIème siècle. La recherche fut infructueuse, et mon embarras complet. J'aurais aimé retenir cet inconnu, le contraindre, par la force s'il le fallait, à prolonger son séjour dans l'infernale enceinte, à attendre la fin de l'averse, le début de l'automne, la neige, l'éclipse, la fin du monde. Mais il était aveugle, et il avait un chien. Avant de repartir, il me laissa une lettre à l'intention de Madame Græ, que je n'eus pas l'impudence d'ouvrir même si l'envie me tirailla des jours durant. Plus tard, je pu lire son identité en transparence, à la lueur d'une bougie : « M. Alucard, théologien, docteur honoris causa à l'université Lomonossov de Moscou. » L'homme, guidé par l'animal, pris congé de moi sans attendre la moindre éclaircie, me laissant seul dans le cloître épais de mes colonnades.
Cauchemar affolant, le soir même : nous sommes les gardiens mortels du royaumes des ombres où, chaque nuit, Ghésédrine, Faston, Zamiatine, Alucard et d'autres vampires sortent de leur cercueils, empruntent les souterrains du château et cherchent, dans le jardin, les champs ou les bois des victimes à vider de leur sang. Atroce évidence ! Tout se recoupe, à présent ; tout devient clair. L'ail est prohibé aux cuisines, des touristes disparaissent à l'orée du musée, Madame Græ ne sort jamais le jour et Alucard surgit lorsque le ciel est obscurci, accompagné par les ouragans de l'Enfer. Et la Pologne ! Et la Russie ! Et les livres médiévaux ! Nous veillons sur des mortvivants en devenant irrémédiablement des leurs. Je ne m'endors plus : je m'évanouis à chaque piqûre crevant mes veines. Rendez-moi ma substance ! Rendez-moi ma vie ! Crachez ! crachez tout de moi afin que de votre salive écarlate je me régénère au grand jour en monstre, en homme, en nouveauné ! Une nuit, je me perdrai dans le jardin et je trouverai la fontaine. Fuir, enfin. Fuir pour toujours.
Lorsque je travaillais à Ç-Cédille, j'appris qu'à Cambridge, haut lieu scientifique mondial, le savoirfaire français était représenté par un docteur en théologie. Malgré ses qualités humaines, comment aurait-il pu vendre une expertise en biologie moléculaire ? Nous avons tout fait pour l'évincer. Aujourd'hui, me voici plein de remords. La poésie était là, et je n'ai pas voulu voir le poème. Je cherchais l'efficacité, l'argent, la frénésie, sans comprendre ce qui, authentiquement, motivait ma quête. La suractivité comblait un temps que je ne souhaitais pas sentir filer entre mes doigts ; à chaque coup de fil, à chaque sueur froide, j'avais l'impression de le retenir. Mes terreurs se calculaient au nombre d'experts français expatriés, alléchés par un contrat américain ou australien. Je voulais les retenir en France comme je voulais empêcher l'écoulement du temps, impitoyable. Rien ne devait fuir. Tout devait rester là, et l'abondance devait abonder dans notre direction, dans notre État, dans notre sens. Sur une idée de Dorothée, nous avions bâti ainsi un véritable réseau de prospecteurs dans les grandes ambassades françaises, faisant de l'éducation le deuxième poste d'exportation de services. Elle me quitta. Que cherchions-nous en réalité ? Quel genre d'artiste étions-nous, à notre façon ? Voulions-nous vraiment drainer des techniciens, des ingénieurs, des cracks en informatique, des génies de tous les horizons, ou bien plutôt faire la nique à la mort en jouant avec nos vies ? Que m'importait, au fond, si la France sélectionnait les meilleurs pour le compte des Anglosaxons : ce qui comptait, c'était que je gesticule pour me sentir vivre, et que je me sente vivre pour ne pas me sentir mourir. Voilà ce que devait dire, à demi-mot, le théologien de Cambridge. Maintenant que je me sens mourir un peu plus chaque jour, maintenant qu'il est trop tard pour farder l'inexorable finitude de masques infinis, maintenant que l'épuisement se diffracte dans ma chair, que je suis malade de la vie qui s'étiole, de la mort qui s'immisce, du voyage qui perdure, de l'intelligence toujours moins vive, des maux toujours plus douloureux, maintenant je veux ce poème, cette ouverture, cette sérénité que j'ai par maladresse ou veulerie éteinte et dissipé d'un revers de manche, d'une fureur d'enfant, d'un rire ou d'un accès de fièvre, voilà que le poème vagabonde dans les volumes, que je le cherche au hasard des déclinaisons latines sans parvenir à cette joie imprenable que je n'avais qu'à saisir le moment venu. Désormais, ma vie est une errance immobile : nul moment, nul période, nul événement ne vient en nuancer le cours. Le musée nous pétrifie. Les livres qu'on ne lit plus ne meurent jamais : ce sont eux qui vous font lentement mourir. Les livres sont des assassins — ils tuent tout ceux qui bougent. Dans quel livre se cache-t-elle donc, Dorothée ? Dans quel recueillement, au fond de quel jardin secret, de quelle nécropole ? Elle me quitta.
Je me dirige d'un pas hésitant vers la fontaine, somptueusement ornée, au milieu des cadavres de snobs, d'initiés et d'esthètes qui, comme moi, se sont égarés dans le labyrinthe qui leur était prédestiné. Un piège végétal, une gigantesque plante carnivore qui ne distingue pas entre la mouche et l'abeille, le visiteur et le gardien. Tout ce qui s'y perd devient d'ores et déjà nourriture. L'eau de la fontaine : un suc vénéneux qui, plutôt que d'étancher la soif ou d'apaiser le vertige de ceux qui tournent rond, met subitement fin à leurs circonlocutions hasardeuses et leur liquéfie les entrailles. Glouglou... Je bois le sang argenté de l'énigme. Glouglou... J'y sombre. Un autre me remplacera. Lui aussi connaîtra le mistral, le cul-de-sac, la noyade. Il croira prendre un métier provisoire pour remonter la pente après le dépôt de bilan de sa PME et son divorce avec Dorothée. Puis cela fera déjà cinq ans qu'il sera chef de service de surveillance au Centre Ghésédrine Græ, allée de la Basiliade. Son métier, à en croire les reformulations modernes, ne sera plus « gardien de musée » mais « agent de surveillance, d'accueil et de magasinage ». Rien de bien excitant, à la vérité, comparé aux fastes et aux excentricités de sa première existence. Elle me quitta.
Vincent Cespedes, septembre 1999.