Vincent Cespedes

La Nietzschéenne

M. HeideggerF. Nietzsche

                                                                                            Jeder Untergang bleibt geborgen in den Aufgang.

                                                « Tout ce qui s'abîme en un déclin va s'abritant en ce qui ne cesse de poindre. »

                                                                                                                                          Martin Heidegger


1.


Les muscles dans le drap blanc, la respiration fraîche où les parfums baisent des lèvres, le goût calme donné sur la peau, la pâleur de sel et d'ambre qui sommeille — éblouie — par l'alcôve entremise. Traces de frénésies brutales, d'incartades ventre-à-ventre dans l'épaisseur moelleuse ; ils s'équilibrent et trombent, l'un contre l'une, parmi leur tempête en délire. L'intime processus pénètre le flanc trahi de la chambre puis scande immobile un repos : chemise de percale, bretelles, guêtres en sauvagine, culotte et entournures. Gabrielle (Karl), dans l'embrasure. La petite sœur qui a tout bu.

Apprenez-lui les sueurs lentes, cette autre pluie brûlant étourdie la chair du corps ! Accueillez-la sous votre averse, caressée de pénombres roses, de formes de femme ! Elle aime déjà follement la vie, ces sèves tardives où l'homme prend et s'accroît. Le phonographe pleure la fin de l'Entrüngpelung pour se taire avec fureur. Silence haletant où les mains cessent, où l'après-midi soudain commence, bouche en cœur, dans le chant des glaïeuls.

Dieter chuchote à Johanna des mots bien difficiles. Récoltant les bribes que l'entrebâillement canalise vers sa propre blondeur, Gabrielle recoud les murmures. Son frère part demain au carnage. La fiancée veut être épouse. Son frère meurt, demain. Jeunesses hitlériennes moins lui. Mobilisé. Désemparées. Immobiles. Toi, l'absent Dieter, l'œil plein de bleuités fines et l'aveuglement chargé de corpulence, qui fascine et oublie, qui sauve et rend malade, comment vas-tu ? Elle te supplie elle :

Pourquoi m'abandonner, Dieter, quand on s'était promis Ratisbonne, la cathédrale Saint-Pierre, les mêmes traversées, les mêmes lois ?

C'est Faust qui répond, voix sombre dans une clarté de soupirail :

— Parce « Qu'un homme bon, toujours, si troublé qu'il puisse être, / Demeure conscient du chemin le plus droit. »

L'Enfer douloureusement le possède, sait Gabrielle. Croisée meurtrière, œil-de-bœuf sans vantail, sans contrevent ni fontaine ; voici que le bonheur de vaincre, longtemps retenu dans les jardins d'enfants, lui fait jeter sa défroque et s'élancer vers le nouveau ciel. Vasistas.



2.


Les deux jeunes hommes vivent une amitié dépouillée, romantiquement sobre. Hardiesse et nonchaloir — l'agressive pour l'Allemagne, l'inardent pour la connivence avec, par force, de quoi surmonter la pitié. Dieter et Harold en tout s'épaulent, dans les petites infamies, la poésie moderne, les rubicondes idylles ou la lourde faute. Mais le privilège de Harold, chien fou des bas-fonds et des villes, s'avère désinvoltement fratricide pour la seconde fois depuis leur rencontre à coups de poings redoublés, aux mâchoires et aux tempes, au solaire plexus des plus massifs abdomens de la compagnie. Match nul qu'improvisent à la hâte les entraîneurs pour tempérer le solide engouement des factions en vigueur ; le vrai combat prend corps dès le seuil du vestiaire franchi, gants au sol. Les groupes se massent, se scindent autour des titans déchaînés — là la rage, là l'authentique adolescence ! — et ça se collisionne à outrance, aux prises avec le féroce, les flancs brusqués sans merci, le sang froid inondant la salive. Chaque horion, gifle assaillante en volée sur la pierre, réveille une secousse de cris coupables et tronçonne à pleins bras ! Loin de l'atermoiement des d'abord boxes molles, ici c'est le triomphe en jeu, le heurt imblessé qui s'ébranle dans un couronnement écartelé de chocs rouges, terrestre abordage, vive ire au pronunciamiento révolté contre le fracas, le rival, l'entablement à fendre tête et cœur. L'hôpital. La prison. L'ami malvenu, bienvenu, nouveau. Pardonné pour toujours.

Dieter une fois démis de l'ombre, sa fougue curée des aléas et recentrée sur le Reich à défendre, rend visite à Harold que la convalescence exaspère. Des véhémences contrariées jusqu'aux accalmies comateuses, sa sœur Johanna le soutient auprès sans relâche ; elle adoucit, pallie, veille et médicamente. Elle n'a bien sûr alors que ce fanatiquement voyou qui se refait par tant de prévenance. Aucune parenthèse jamais ne ceinture le rauque de leur duo, Johanna diva vague et son frère divaguant ; Johanna aux rousseurs bizarrement tendres à vous échouer dans ses étoiles, lui escomptant l'indéfini voyage qui, par-delà, le mènera à farder l'embellir de justes mots — témoins des instincts lamentables dont l'urbain oubli pour lors le protège. Elle n'a bien sûr alors que Harold, en herbe journaliste sans bornes, avec l'astringente audace d'atteindre par les ossements cet inconnu Dieter, de le crépir, âme et masure, afin qu'il s'estompe devant la santé recouvrée. Alerte, non dans la calomnie mais dans l'insomnie autochtone, Johanna engendre de ses vingt et un crépuscules la barbarie une et intègre par laquelle les rémissions se signent, oui l'impartiale découpure d'un hurlement sur la plaine déserte, vengée. Qu'il vienne, cet anonyme enfant dont l'autre s'amourache, elle saura l'ensuivre elle aux confins du remords ! Qu'il vienne ! Il vient, et tout affolément s'écroule. La porte s'ouvre sur la voix berceuse de Johanna, qui s'ouvre aussitôt sur Dieter, qui se clôt sur un inouï sourire, dans les ronflements de Harold — chandelles éteintes. Entrelacs d'où personne ne réchappe autour d'un lit douteux.

Trois ans bon an mal an se nouent au couple et au vagabond fidèles. De colportes sous le manteau en brisures infimes, de s'il te plaît en concerts mondains, d'abris envahis en bastringues, d'embrigadement en stupeur déclinante, de rendez-vous en frissonnements muets, de course sur les toits en caveaux pleins d'haleines, les clans se rapprochent, mélangent de part et d'autre leurs zones, leurs algarades obscures, leurs marécages. Mais Dieter saisit ombrageusement les offrandes vénéreuses : laisser-passer. Mais Harold, un pied dans l'obsédant marché noir, l'autre dans l'officiel officieux qu'il ambitionne, s'offre un surplus d'air pur : laisser-aller. Mais Johanna étouffe, à regret professionnellement wagnérienne, ah ! Brahms en elle se décompose : laisser-choir. Le flou de sa foi s'affiche sur les murs au même titre que la tuerie ambiante, un récital à côté d'un avis, une gamme à côté d'une croix. Le chœur figure son masque puisqu'elle se simule, se contrevient au travers du thème, se transporte hors de l'épisode. Partant, certaines humeurs pourtant bénignes enveniment un climat défiant les déjà fiancés : moutonnement d'angoisses à peine méritées, tonsure pour l'idoine idole, discret vertige séparant les cordes vocales. L'attirance malgré les exprime. Ils se plaisent à demeurer ultimement unis dans l'ardeur prolifère, main-forte sur la mainmise, jusqu'à ne vraiment plus y tenir. Un frère embelli avoue sans détour ni convaincre. A ses propos nomades manque hélas le séisme, qui fait trembler tous les tableaux de la cimaise, précipite et tasse les clandestines augures au fond de la soute à bagages. Dieter part donc demain ; Harold fuit ce soir. Reste Johanna, emmitouflée dans le bariolé foncé des couvertures.



3.


Brême d'est. Inexorablement crachée vers l'ouest qui très avant l'heure se dérobe. Dans les rues, de méchants petits lutins qui fantasment et des mariniers largués aux uniformes empestant le poisson ; dans la tourmente peu à peu glaciale, un cormoran que doublent du dernier automne les feuilles dernières. Pour voler dans les rues de Brême, ce qu'il faut lâcher comme leste ! Un vent sucré colle aux triples tours et des endurances s'imbibent de lumières trop fades. Le mou que les dames donnent redoutable, dans lequel chaque mâle rentre un jour, trottoir sans refuge, boulevardant le long des jardins dévastés — qu'importe ! L'égout, l'absurde octroi, l'hygiène remontent au fond des culs-de-sac et s'ouvrent sur le square monumentalement seul, déversé si brun dans ses cendres. L'avenue des Karl s'impasse, grise et beige à en ternir l'irrité monde. Qu'importe les pommiers bleus qui n'ont ni leur temps ni leurs places où fleurir ! Qu'importe ces pâtés de maisons gainées de leurres et de larmes sitôt ravalées, sitôt sèches, au fil du grand faciès inconsolable ! Qu'importe l'argent facile, le rêve très bestial, le nous en somme, si tandis que les raisons épuisent causes et désespérances un homme renaît de ses nuits pénétrantes, bibliothèquement courbe ? Moitié moisissure rongeant les dévorures d'or des livres, moitié rictus, noire noire encre noire, qui en soupirs courts s'écoule au bout du souffle ; Christoffel Wilhelm Karl c'est-à-dire. Mémoire flapie. Il s'écorche dans sa course sibylline au travers des froideurs, des êtres nocturnes, des sagesses nées de sa gigantesque science. Soif de ténèbres. Ce qu'il désobsolète — dieux des âges abattus jadis en plein vol — secourt à présent la dévotion des salves, presque définitivement pure. Tranquillité hostile. Sa tâche ? Conformer le rite macabre à une Bible moderne de toutes pièces funèbrement fondée sur laquelle le peuple par le sang élu pourra bâtir cruel et forteresses, au gré soutenu par les anges. Brême d'est, où en es-tu de ces ferments qui te disloquent, de ces Walkyries qui te chevauchent, de ce cyclope qui te re-garde ? Le professeur Karl livre l'autre envers de la bataille : le Walhalla aux aryens, les Géants au destin du combat final, Wotan à la suprême légende. Commandée au secret par le Führer des commencements, la nouvelle religion nazie doit puiser du passé l'autre envers de la folie en y ancrant la race, la race, la race. Christoffel Wilhelm livre, en pâture. Ère lue des démons, des férules pour qu'y flamboie le crime aux yeux fulgurants du ciel. Les originaux manuscrits ainsi s'exhument, se concentrent, se métabolisent en désastre dans les mains broyantes du père. Culte filtrant l'épais sang de la mort, Brême dont Berlin perd le désormais souvenir. Avoue-le donc ! Qu'importe ! Noire noire encre noire, indélébile jusqu'aux ténèbres.

Sacrer le sacré en une œuvre qui sidère et le vital de l'espace, et le cours fatal des lendemains : L'Éternelle Edda. Absolument monstre, ce projet, Gabrielle, depuis mars 38, sagace, alors onze ans, y. Ni Jungmadel ni B.D.M. pour la jeune personne : L'Éternelle Edda l'attend, la tente, la hante et l'oblige à. Car vraiment sillonne Gabrielle, accompagnée de Stuttgart à Röcken par le clairvoyant Monsieur H. à la cécité franche, (mythes (antichambres (thèses (rayons (enluminures (braderies (échelles (culs-de-lampe (architraves (frontispices (classeurs (collections (estampilles (lettrines (rapports (biblorhaptes (étalages (tranches (in-trente-deux (coupe-papier (rossignols, afin que prenne forme due l'agaçante saga qui la doue. N'est-elle pas née elle-même d'un conte, il était une fois ? Ça, l'enfant — préconçue précoce en cela forcenée — lit clair cinq langues à Monsieur H. von Reisenkampff ; les phrases percent alors le noir de ses vues : il verdicte, sélectionne et sentence pour que tout parte à Brême (d'est) dès la semaine achevée, rejoindre son ex-élève maintenant mandaté du plein pouvoir des durs. Disciples trois fois plus aveugles, trois fois plus efficaces, trois fois plus à lui hystériquement rédempteur, Gabrielle et Monsieur H. scrutent mot à mot, sans se le dire.

Le cabinet de lecture travaille sciemment des mythologies souveraines, plus durables que le bronze — faisceaux golémiques de glaise et de gloriole agités de terribles menaces. Nimbes. Dans les chemins provinciaux embourbés d'argile crèvent déjà l'automnal, les amnésies possessives, le rêche hiver qui s'amoncelle ample. Renimbes. Christoffel Wilhelm Karl, le saigneur de cette terre, supplée toutefois l'endeuillement avec tant d'universitaires exactitudes, de délicats scrupules et d'insalubres écœurances que la millénaire morale continûment le délétère. Nimbes, à chaque psaume originale, à chaque vieille fable endolorie expérimentée sur sa fille, à chaque liturgie inventée idéale. En grappes inédites, les versets de L'Éternelle Edda s'agglutinent dans le grimoire interdit au fur et à mesure ; sur ses retours, l'espiègle en devine l'amère liqueur. De qui précisément la solution découle ? Leitmotive, jusqu'à l'épuisement du trio consacreur : l'éthylique, l'estropié, la fantôme. Nimbes peut-être éternelles après tout.

Rare, mais Gabrielle prend parfois conscience du discrédible ambiant, lorsque sa belle-mère parle exemple, elle qui jamais ne suit ; lorsque Harold Rudel ne charme plus, lui qui jamais ne sombre ; lorsque Johanna reste, elle qui jamais ne demeure. Lorsque son frère ne reconnaît plus rien, lui qui jamais ne s'égare. Deux années de haut, déjà gravement grandi envers la mignonne, intellectuellette sans lunettes et sans morve, ne jouant qu'avec ce que ses autodafés brûlent — sauf la poésie qu'il ne peut. Dans ces moments impossibles, Dieter apprend par cœur et renforce en lui ce que les fumées spiralement consument. La grabugeante prodige florilège tandis, bras droit et magistral, l'adjacent Monsieur H. ployé sur son opacité frêle. Aux siennes alors, quand la nuit s'énorme, les étranges divinités se confon-dent : Monsieur H. en Hodr, aveugle à l'écart la hélant, ou sa mère France en Freyia, réclamant sa part d'agonie. La récompense dans un bravo paternel se bredouillerait sûre, une halte opulente, un désagir nubile où elle poursuivrait le moindre piano, la moindre école, la moindre salade, la moindre amie, les moindres songes, sans être par sa singulière besogne un instant elle-même poursuivie. Aujourd'hui, les cuisses toutes vacillantes des trémoussements entrevus, Dieter et Johanna inemmêlés qui se grondent, les grands-parents qui dorment des choses : amnistie minuscule entre son univers jugulé et le fatras bazareux de sa révolte. La bonne heure ; bientôt l'osé, bientôt la violation de la piété filiale, bientôt Brême — enfin immense — se levant. Debout. Éclatée. Lorsque son père au creux de ses paumes ne concasse plus ce qui de l'intérieur le triture, lui qui jamais n'épargne. Le moindre amour.



4.


Me voici à la limite d'un gouffre au bord duquel vacillent mes jours, mes nuits entières, ma colossale entreprise. Aurais-je assez de force ou sombrerais-je ? Le début du livre a coulé son suc intenable des milliers de fois dans ma gorge, cinq mois durant ; j'en suis véritablement malade, meurtri, tout défait. Continuer, ce me semble aujourd'hui franchir un seuil inexploré au détriment de moi-même, du lecteur : au détriment du monde. Je suis à bout, au bout, sur le point de n'être plus qu'un alphabet, qu'une minuscule, qu'une velléité d'écriture. Mes expériences débonnaires sur la langue sont devenues les perspectives d'un effroyable tourment qui met le cœur sur la sellette et sur le pinacle la folie. Le ça et là des ombres projetées m'observe, me fait perdre ma somnolence avant d'y croire, m'investit dans je ne sais quelle innommable rengaine. Pourquoi ce douloureux danger dans l'aventure constante ? Comment la mort de la petitesse, du maniérisme ornemental, du grand Bégaiement peut-elle débouler les tripes de celui qui lui donne un souffle superbe ? Le sentiment dynamique me pétrifie. Parmi toutes mes vies possibles, la mienne n'est-elle au fond qu'une imposture ? J'ai atteint le vide intrinsèquement tortionnaire, extrinsèquement fécond : la parole pure. Comment y survivre ? Peut-être en s'aliénant jusqu'au pire ; peut-être en libérant de notre nature ce côté obscur de l'anéantissement, cet algébrique addition de fêlures, d'ecchymoses, d'écroulements capable de nous rendre coupables d'un inouï vertige — et d'en sourire. Qu'ai-je donc consommé sinon les prodigalités de mon propre désir ? Le pas fatal : l'inanité ou la gloire.


Vincent Cespedes, janvier-mai 1998