Vincent Cespedes
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Pour une « contre-morale » de l'amour

         (cinq lettres à Michel Lobrot)

Lettre 1 — Les gestionnaires de l'amour

    Cher Michel Lobrot,

    Trente-deux ans ce soir ; vous, cinquante de plus. Une belle différence, qui explique ce drôle de geste que j'accomplis là : vous écrire.
    Drôle car, bien que philosophes de formation et de cœur, passionnés tous les deux par les mystères de l'éducation, de l'épanouissement et de l'amour — trois synonymes, n'est-ce pas ? —, quelque chose nous oppose radicalement : vous êtes de votre génération, et je ne suis pas de la mienne.
    À lire votre œuvre, en effet, on sent bien que vous faites partie des intellectuels nés dans l'entre-deux-guerres, ces casseurs de systèmes et de catéchismes qui ont vu se massacrer les hommes, se libérer les femmes, se révolter les enfants.
    Bambin, vous avez sûrement été épaté par l'exposition coloniale de 1931, ses peuples exotiques venus des quatre coins de l'Empire, exhibés dans un zoo en situation « naturelle » — chassant, cuisinant, dansant… Français de vingt ans, vous avez pris part à la renaissance euphorique du monde, après la Libération de 1945. Homme, vous avez dû vivre des années de continence et de culpabilité sexuelles, puis l'explosion débridée des années 1960. Universitaire, vous avez fait votre miel du bourdonnement théorique des années 1970 autour des nouvelles méthodes d'apprentissage, des psychothérapies de groupe et de la remise en cause du modèle familial bourgeois. Citoyen, vous avez connu la désillusion politique des années 1980, celles de la gauche au pouvoir, de la pubtréfaction et de l'argent-roi. Professeur, vous vous êtes probablement alarmé du dérèglement du sens des années 1990, de la putasserie médiatique et du bâclage généralisé. Et les années 2000, comme vous devez les trouver tragiquement farces ! Le petit Bush contre les Arabes détenteurs de pétrole, l'extrême droite grignotant l'Europe, l'École dégringolante, et ces trentenaires qui ne savent ni lire, ni sourire, ni chanter !
    Ces trentenaires, justement, je n'en fais pas partie, malgré mon âge. Je suis un renégat de la génération 1973 ; un traître de la promotion d'après les Trente Glorieuses, ce bonheur prospère et rock'n'roll entièrement dévolu à nos aînés, dont nous léchons les restes en jouissant dix fois moins. Génération bof, sida, chômage, crise — génération désengagée, perdue. On croit voir des jeunes un peu voûtés, un peu crispés, vraisemblablement trop cons pour leur âge. Naïveté ! Moi qui les ai assidûment fréquentés, je vous l'affirme : ces gens-là ne sont pas des jeunes, mais des vieillards déguisés en jeunes, autrement dit des gestionnaires ! Ils ont troqué la curiosité pour la pensée unique, la colère pour le cocooning, la soif de vivre pour la soif de contrôle et le plan d'épargne logement.
    Non, je n'aime pas ma génération, Michel. Pire : elle me fait peur. Cruels manques de courage, de générosité, d'humour et d'imagination. Quels clones va-t-elle pondre ? Quelles politiques va-t-elle suivre ? Quels regards va-t-elle poser sur les formatages encore plus déshumanisants qui nous attendent ? Et où achèterait-elle l'aplomb nécessaire pour dire « non » non plus à l'Europe marchande, mais à la marchandisation elle-même, cause de ses joies fausses et de ses dépressions ?
    Observez-la s'esclaffer, cette génération qui n'est pas la mienne ! Elle fait semblant. Elle triche jusque dans l'étreinte, pour elle : gymnastique sans âme. L'absence d'érotisme et de folies fortes, la voici, sa creuse signature ! Ha ! la description de Theodor Adorno que j'ai relue récemment ne parle que de ça, « ces visages dont on ne sait plus si c'est le cinéma qui les a empruntés à la réalité ou bien la réalité au cinéma, ces visages qui, dans l'éclat d'un rire vorace, ouvrent brusquement une énorme bouche difforme aux dents étincelantes alors que les yeux fatigués restent tristes et vagues » (Le Caractère fétiche dans la musique et la régression de l'écoute). Ces visages « morts de rire », figés dans le spectacle et remués par ses stimuli.
    Me trouvez-vous pessimiste ? C'est ce que j'aimerais savoir. J'ai parfois l'impression de noircir le tableau, parce qu'il y a tout de même des trentenaires qui suent pour réinventer le monde, des « altermondialiste », des artistes, des pirates, des militants. Mais combien sont-ils ? Et sur combien de millions d'amorphes, de mal-vivants ?
    Posez, s'il vous plaît, votre œil d'octogénaire sur ce merdier, que j'y voie plus clair ! Et puisse votre recul soulager ma souffrance d'être d'un autre temps — peut-être révolu, peut-être à venir, en tout cas aux antipodes du narcissisme grincheux dans lequel pataugent fébrilement mes camarades de classe.
    Le fait de m'extraire ainsi du troupeau peut vous sembler un morceau d'arrogance. Il n'en est rien. Mon père, de famille andalouse implantée à Oran, en Algérie française ; ma mère, de famille juive hongroise immigrée en France dans les années 1930 : voilà tout. Des enfants d'exilés, des qui ont le spleen et la pêche pour toujours. Des survivants.
    Or le bon, avec le métissage, c'est qu'on n'est plus vraiment crédible lorsqu'on se choisit une patrie. Le mieux est encore de s'abstenir et, par la même occasion, de fuir comme la peste les standards, les tendances. L'anticonformisme devient votre péché mignon ; la paix mondiale, votre utopie ; la liberté, votre étendard.
    Dans l'impatience d'une lettre,
    Bien à vous,

Vincent Cespedes, 14 septembre 2005.

P.S.  En guise d'illustration, ce message d'une amie, reçu il y a deux mois : « Salut Vincent. Je te
       donne enfin quelques nouvelles. Notre mariage a été une réussite totale, à la hauteur de notre
       investissement personnel et financier. De la cérémonie religieuse à la lune de miel, c'était
       vraiment merveilleux. J'espère que tu es en forme et que tu sors le nez de ton travail de temps
       en temps… Bises, Valérie.
»
       Je vous passe la photo jointe au commentaire : les mariés portent chacun une colombe à la main
       et arborent un sourire en tout point identique, celui de l'efficacité managériale. Des amoureux ?
       Non : des gestionnaires.



Lettre 2 — L'amour mature

    Michel,

    Votre lettre m'a épuisé. Je vous remercie néanmoins de l'avoir commise. Je ne comprends pas bien où mène le survol auquel vous vous êtes livré avec tant d'empressement, ni ce qu'il est censé m'apprendre sur ma génération. Je pensais que la Valérie de mon post scriptum allait s'en manger une : c'est raté ! Je comptais sur Adorno pour réveiller la virulence critique qui m'a tant séduit dans votre Anti-Freud : silence radio ! Je me disais : « Les trentenaires vont se faire ratatiner par une pointure, et moi avec, bien effronté que je suis de me croire sorti du lot ! » : vive déception !
    C'est sans doute une manie de la maturité — fut-elle seulement « mathématique » —, d'imaginer que les jeunots découvrent pour la première fois notre génération dès qu'ils nous montrent un brin d'intérêt. Mais, Michel, je ne suis pas tombé de la dernière pluie ! J'ai eu un grand-père né en 1908, une grand-mère née en 1913, et tout ce qu'il faut de cours d'histoire républicaine et de biographies « dont Le Mal d'aimer et Le Grand Écart, vos deux opus autobiographiques ! — pour pouvoir vous « calculer », comme on dit aujourd'hui. Je ne remets pas ici en cause votre sincérité, mais votre aptitude à rebondir sans donner du nombril sur ce que l'autre questionne.
    Bon, soyons plus constructifs. Je ne ravalerai pas mon âcre humeur avant d'en saisir mieux les deux causes. En premier lieu, il y a cette petite « trahison », innocente mais bien désagréable. D'entrée de jeu, en effet, vous dévoilez vertueusement le stratagème littéraire que nous avons pourtant mis au point ensemble, à savoir : faire comme si notre correspondance était spontanée. En voici, un mensonge facile à pourfendre ! Et vlan ! Vous dénoncez l'imposture : « Cela me plaît d'écrire ces lettres, malgré la difficulté d'avoir à parler de moi dans une lettre personnelle… qui sera lue par tout le monde ! » Le pire, c'est que vous vendez la mèche sans la moindre arrière-pensée, naïvement, je dirais presque « inconsciemment ». La preuve : vous commencez en me demandant de vous tutoyer — ce que nous faisons hors lettres, n'est-ce pas Michel ? Vous étiez donc parti pour jouer le jeu de la rencontre épistolaire ; alors pourquoi révéler aussi sec un procédé qui devait resté caché par pur souci d'efficacité narrative ? Pour ma part, afin de garder un pied sur scène, je continuerai de vous vouvoyer. La distance est féconde.
    Mon second motif de frustration concerne votre façon de me répondre à côté de la plaque, occultant bizarrement l'enjeu qui nous avait pourtant réuni : l'amour, ses formes à venir, son éthique peut-être à réinventer. Ces interrogations me tiennent particulièrement à cœur, si j'ose dire. Elles ont littéralement englouti ma vingt-neuvième année, avec la rédaction hallucinatoire des cinq cent pages de Je t'aime. Elles brûlent les lèvres des enfants de familles décomposées, recomposées, puis redécomposées — dont je fais partie. Elles préoccupent les couples débutants comme ceux qui se foutent sur la gueule ; elles tourmentent les célibataires, les féministes, les impuissants, les stars, les échangistes, les gays, les lesbiennes, les transsexuels-elles, les en pénurie de tendresse, et l'ado de dix ans devant son premier porno.
    Que signifie donc « aimer » en ce début de siècle ? À peu près la même chose que ce qu'Erich Fromm dénonçait déjà dans L'Art d'aimer : réduire l'autre à une marchandise et se l'approprier, en attendant de trouver mieux. Paru à New York en 1956, le livre gagne la France en 1968 : à point nommé, quand le capitalisme entreprend — malgré les protestations — de transformer les individus en masse de consommateurs et de gestionnaires, c'est-à-dire en « denrées humaines ». « Aujourd'hui égalité signifie "similitude" plutôt que "singularité" », souligne ainsi Fromm. D'après son constat, l'amour immature consiste à trouver l'autre aimable non pour ce qu'il est intrinsèquement, mais en fonction de son degré de sex-appeal et de célébrité :

« Attrayant » signifie d'habitude un joli paquet de qualités qui jouissent de popularité et sont recherchées sur le marché de la personnalité. Ce qui spécifiquement rend une personne attrayante dépend de la vogue du temps, au physique comme au moral. […] Ainsi deux personnes tombent-elles amoureuses lorsqu'elles ont le sentiment d'avoir découvert le meilleur objet disponible sur le marché, compte tenu des limitations de leur propre valeur d'échange.

    Avec ce type de perception quantitative de l'autre, on aime des « paquets », non des êtres humains. C'est pourtant de cette façon que des millions de jeunes abordent intérieurement la relation « amoureuse », même si les sitcoms leur apprennent à camoufler cette manœuvre on ne peut plus cynique. Bien sûr, le corps a ses élans que la raison ignore. Mais une fois le désir consommé, le soufflet retombe et la fameuse « routine » — hantise des magasines féminins — achève le ramollissement.
    Mais Erich Fromm ne s'embourbe pas dans le pessimisme. Il formule notamment une définition lumineuse de l'amour mature. Vous et moi la partageons, mais les gens, à ce qu'il me semble, arrivent de moins en moins à vivre :

L'amour est une activité, non un affect passif ; il est un « prendre part à », et non un « se laisser prendre ». De manière très générale, on peut en expliciter le caractère actif en disant ceci : l'amour consiste essentiellement à donner, non à recevoir. […] Donner signifie être riche. Non que soit riche celui qui a beaucoup, mais celui qui donne beaucoup.

    Allez donc enseigner à ma génération embourgeoisée jusqu'aux viscères cette conception de la richesse comme don et de l'amour comme activité : dialogue de sourds assuré ! Dans Avoir ou Être ?, le même Fromm, dix ans plus tard, dépeint une situation grise dans laquelle nous pataugeons encore et plus profondément que jamais :

Notre société est composée de gens notoirement malheureux, de gens solitaires, anxieux, déprimés, destructifs, dépendants, qui sont satisfaits de tuer le temps qu'ils ont tant de mal à épargner.

    Avoir ou Être ? — La question continue de faire bobo. D'après ce que vous m'en dites, Michel, les enfants de l'entre-deux-guerres auraient choisi la seconde option. Vous m'en voyez ravi ! Des idéologies et des maîtres à penser « titanesques », un climat de fin du monde imminente, un désir vital de se libérer des carcans moraux et des bondieuseries…
    Avoir ou Être ? — Ma génération aurait sans doute adoré suivre la vôtre, mais voilà : on ne lui a pas laissé le choix ! Et qui est cet énigmatique « on » ? — Nos parents, pardi ! Autrement dit vos enfants, Michel ; la portée la plus rock'n'roll de l'Histoire. Celle qui nous a torchés, éduqués, gâtés, trimballés, psychanalysés, mais a juste oublié l'essentiel : une maxi-dose d'anticorps contre la crétinisation marchande. Au programme : cynisme et dépolitisation ! Passent les années « pubs » et « fric » et « clips « et tout… Voici que les premiers « enfants de la télé » que nous sommes crèvent à petit feu dans des vies monotones et des amours bidons !
    Cependant, j'ose espérer que notre délivrance aura bien lieu, même tardivement. Nous devenons peu à peu mamans, papas : nous pouvons former à notre tour non des chiques molles sans colonne vertébrale, mais de véritables bombes à retardement. Des résistants, des publiphobes, des irréductibles, des engagés du corps, des enragés du rêve, des qui donnent vraiment. La clé de cet espoir, c'est justement l'amour. Mais un amour aux antipodes de la possessivité et du besoin de confort, radicalement réfractaire aux chantages des esseulés et aux suggestions marchandes. Un amour mature et accompli, qu'Erich Fromm, dans L'Art d'aimer, décrit magistralement :

L'amour infantile suit le principe : « J'aime parce que je suis aimé ». L'amour parvenu à maturité suit le principe : « Je suis aimé parce que j'aime. » L'amour inachevé dit : « Je t'aime parce que j'ai besoin de toi. » L'amour accompli dit : « J'ai besoin de toi parce que je t'aime. »

    Michel, vous qui avez de la bouteille et de la suite dans les idées, m'aiderez-vous, en une poignée de lettres, à trafiquer intellectuellement l'amour pour le rendre enfin épanouissant et libérateur ? Si une pensée solide et enthousiasmante peut modifier des comportements, ouvrir de nouvelles perspectives ou crever quelques abcès, ceux qui vivent de leur cervelle n'ont-ils pas le devoir de faire sortir leurs semblables du manque affectif et du marasme ambiant ? L'amour « infantile » et « inachevé » d'aujourd'hui mène des jeunes au suicide et des moins jeunes à la dépression. « J'aime parce que je suis aimé », « Je t'aime parce que j'ai besoin de toi » : autant de symptômes de l'angoisse diffuse qui saisit tout le monde à la gorge, et plus bas !
    Tutoyons-nous, Michel, si tu peux prendre à la légère ma vilaine crise de début de lettre, et partons ensemble à la recherche de ce mystère dont tout le monde croit avoir fait le tour sans l'avoir percé ni compris : l'amour. L'amour « mature », « accompli ».
    Bien à toi,

Vincent Cespedes, 24 septembre 2005.

ha ha ha !violonisteTu m'aimes ?Erich Fromm (1900-1980)

Lettre 3 — Le mélange amoureux

    Amigo mio,

    Appelons-les Axelle, Judith, Marion, Malaurie, Noura, Louise, Camille, Natacha : des femmes que j'ai aimées, au moins une année de tendresse. Lointains souvenirs.
     Bien après m'avoir rencontré, Axelle connut des crises aiguës de schizophrénie — tentatives de suicides, hallucinations, séjours prolongés en HP. Avant et après moi, Judith, ma petite violoniste, tenta de se suicider ; son père était mort lorsqu'elle avait dix ans et sa mère, psychanalyste lacanienne, n'arrangeait pas les choses… Mon aventure avec Marion, une fille sans père et à la grand-mère vietnamienne : deux ans de complicité, de voyages, de délices. Je l'ai plaquée comme un connard sans aucune raison, si ce n'est l'affirmation narcissique de mon indépendance. Malaurie : une gentille rigolote, paumée à cause d'un père avare et d'une mère possessive. Noura, une bombasse d'origine marocaine qui se cherchait dans la philosophie. Je vécus avec elle une année — parfait petit couple dans un parfait petit appart Ikéa, installé par nos mères. Fusion intellectuelle, mais son passé d'enfant rituellement battue à coups de ceinture pesait bien trop lourd dans le lit. Aujourd'hui, elle a trouvé la foi, porte le voile et prend des cours d'Islam à la Grande Mosquée de Paris. Louise, Ivoirienne parachutée en France à onze ans : gazelle et douce, mais pleine de bondieuseries et de désir d'enfant là, tout de suite, illico. Camille, Antillaise aux yeux de chats — séquestrée et violée durant cinq jours, en Angleterre, lorsqu'elle avait seize ans. Compliquée. Natacha, prof d'allemand, bonne amante et coupeuse de couilles — ce qui est compatible, mais il faut les avoir bien accrochées !
    J'en passe, et des meilleures… En tous cas, cela fait trois ans que j'ai raccroché avec ce genre d'encouplements obligatoires et semi-désespérés. Trois années d'amours matures, d'écritures, de constructions véritables. Trois années de dessillement, surtout.
    Car tout ne « baigne » pas forcément en amour, et l'amour peut même être l'exact contraire de ce « chant » dont tu parles naïvement : tout y saigne, tout y crie, tout y meurs, parfois ! L'actrice Marie Trintignant — tabassée par son Prince Charmant comme une femme sur sept en France — n'est plus là pour en témoigner. Une femme sur sept : retenons ce chiffre, il vaut son pesant de douleurs ! Ajoutons-y les 150 000 tentatives de suicides et les 12 500 suicides annuels, la faramineuse consommation de psychotropes, les viols conjugaux et extraconjugaux, les jeunes papas devenus impuissants avec leur copine devenue mère, les films X dix ans après le biberon, les publicités obscènes prostituant l'enfance, les barebackers qui contaminent sciemment leurs partenaires avec le virus VIH, ajoutons ce monument de démences modernes, et décrétons l'état d'urgence ici et maintenant !
    Veux-tu vraiment, Michel, une « conception réaliste » ? — Les amoureux ne se bécottent plus sur les bancs public, mais sur Internet ou par téléphones portables. Lui, a besoin de Viagra dès quarante piges pour bander dur après son divorce ; elle, de Lexomil, pour évacuer chimiquement l'angoisse de l'esseulement et ses insomnies ! Est-ce être « moral » que de vouloir une suspension des détresses pour des amours vraiment épanouissantes ? Est-ce être « moral » que de soumettre à la critique le paradigme figé de l'amour comme couple ? Est-ce être « moral » que d'oser dire : « Tout ne va pas bien, en amour ; les contes de fées ont même une sacrée tendance à virer au cauchemar » ?
    Dans Je t'aime. Une autre politique de l'amour, je ne « prêche » qu'une seule chose pour ma génération : « Ose être ! » Autrement dit : « Lâche prise ! Abandonne-toi à l'amour sans calcul ni crispation ! » Certainement pas parce que la crispation serait le Mal, mais parce que la crispation fait mal. Et j'analyse comment la jeunesse est conditionnée à l'amour infantile, crispant, haineux — un formatage jadis initié par les curés, aujourd'hui repris en main et perfectionné par les marchands. Est-ce là, comme tu le dis, une « conception noble et sublimée » de l'amour au fort « relent de thèses gauchistes des années 1970 » ? Mais j'aimerais bien, Michel, que ma grise génération puisse goûter aux parfums d'émancipation, de jouissance, d'avancées sociales, de féminisme et d'irrespect au système qui soufflaient dans ces années-là, et dont ton livre La Libération sexuelle s'est copieusement imbibé ! Un autre Mai 1968, ça nous irait ! Plus radical, plus global, plus inventif, même ! Seulement voilà, demande à tes petits-enfants d'ouvrir un livre, de développer une once de jugement critique, ou — soyons fous ! — de participer au réenchantement du monde : je crains qu'ils ne t'offrent un nez de clown pour Noël !
    Mais rassure-toi, tu ne risques aucun sarcasme avec ce que tu proposes : le relativisme en amour. On leur a tellement servi cette soupe tiède et sans issue, où tout équivaut à tout, qu'ils la prennent pour la seule forme de vérité possible. Une vérité-bof, sans nuance, sans urgence, sans enjeu. Une vérité-slurp ! « Pour moi, écris-tu, il n'y a pas de mauvais et de bon amour, sous quelque forme qu'il se présente. L'amour est toujours l'amour, qu'il se passe avec une prostituée, un partenaire du même sexe ou un enfant. » Sur le premier et le dernier points, j'aurais envie de te répondre : « L'amour, les trois-quarts des prostituées survivent dans une misère bien trop crasse pour s'en occuper ! L'amour qui "se passe avec un enfant", il sert hélas de mobile à la moitié des pédophiles ! » Est-ce être « moral » que de constater cela ?
    À ce propos, dans L'Homme pour lui-même, une phrase résume la prétendue « morale » que tu crois déceler dans la pensée d'Erich Fromm et que tu condamnes bizarrement — sans doute sous l'emprise de Marcela Iacub et de ses rêves de congélation d'ovaires qui lui permettrait de faire son bébé à soixante ans. Fromm affirme : « La liberté et la spontanéité sont les buts objectifs auxquels doit viser tout être humain. » Sur ce précepte repose toute sa « morale », et notamment la distinction — qui te déplaît tant — entre l'amour adulte et l'amour infantile. Car pour concevoir la liberté et la spontanéité comme des buts que tout le monde devrait poursuivre, il faut d'abord penser que la liberté et la spontanéité rendent heureux, puis remarquer que, de facto, peu de gens sont vraiment libres et spontanés. Dès lors, l'amour peut être qualifié d'« adulte » s'il permet cet abandon et cette liberté chez celui qui aime et chez l'être aimé ; il doit en revanche être qualifié d'« immature » s'il s'acharne à contraindre, à limiter, à posséder, à phagocyter, bref à contrôler la relation et l'épanouissement des partenaires.
    « Cette morale de l'amour, commentes-tu, n'est pas "de la morale" et n'est pas nécessairement morale, mais c'est quand même une morale… » Belle énigme, amigo ! Mais que proposes-tu donc ? Une apologie de la séduction calculatrice, jugée équivalente — en terme d'effort — au lâcher-prise qui donne sans attendre de recevoir. C'est confondre, me semble-t-il, la manipulation intéressée avec la vraie générosité, cette surabondance de désirs et d'énergie qui nous pousse vers l'autre sans idée de mainmise, de maîtrise, de conquête. L'amour accompli, pour Fromm comme pour moi, c'est précisément l'élan généreux vers autrui — prostituée, gay, lesbienne, enfant, qu'importe ! —, un élan qui vise à accroître la spontanéité et la liberté, non une manœuvre de séduction qui cherche à les restreindre.
    Écrivant actuellement — comme tu le sais — un essai sur le thème du mélange, tu ne seras pas surpris d'apprendre que je partage totalement ton approche de l'amour comme compénétration affective. Laisse-moi alors t'énerver une dernière fois avec Fromm, qui dans L'Art d'aimer nous rejoint assez bien sur ce point :

L'amour accompli est une union qui implique la préservation de l'intégrité, de l'individualité. L'amour est chez l'homme un pouvoir actif ; un pouvoir qui démantèle les murs séparant l'homme de ses semblables, qui l'unit à autrui ; l'amour lui fait surmonter la sensation d'isolement et de séparation, tout en lui permettant d'être lui-même, de maintenir son intégrité. Le paradoxe de l'amour réside en ce que deux êtres deviennent un et cependant restent deux.

    Faisons donc nôtre ce paradoxe, car il me paraît palpiter au cœur du problème. Le mélange n'est pas la fusion ; l'amour mature n'est pas l'union symbiotique. Si j'ai commencé cette lettre avec le bilan de mes fiascos passés, c'est parce que j'en tire, depuis, une leçon importante : « Aimer quelqu'un, c'est d'abord aimer ses différences. » Ignorant cela, j'ai foncé tête baissée dans des relations fusionnelles immatures, sortes de désintégrations sentimentales aussi douloureuses que décevantes où je me perdais en l'autre et perdais l'autre en moi.
    Ou bien à l'inverse, et par réaction, j'ai séduit avec finesse, j'ai fait chavirer sans amour, puis j'ai tenté de profiter au maximum du pouvoir mesquin que l'abandon de l'autre me donnait. Immaturité, là aussi : jouir de contrôler l'autre me demandait de contrôler ma propre jouissance, et par conséquent m'interdisait la moindre jouissance, la moindre liberté, la moindre spontanéité. Jusqu'à ce que je comprenne comment m'unir à l'autre en préservant son intégrité et, du coup, la mienne : en m'abandonnant. J'attends ardemment, cher Michel, ta ration de vécu et d'analyse. Notre discussion prend décidément des tournures inattendues — plutôt réjouissant !
    Bien à toi,

Vincent Cespedes, 4 octobre 2005.


Lettre 4 — La « contre-morale »

    Cher Michel,

    Je vais prendre le problème à l'envers, afin que notre dialogue épistolaire ne se transforme pas en dialogue de sourds…
    Comment vis-je, trois ans après mes déboires d'encouplements ? — Seul et célibataire. Seul dans mon appartement, et libre d'aimer sur tous les registres. Pourquoi ce dénouement ? — Parce que c'est un bonheur ; parce que la vie l'un sur l'autre vire immanquablement au calvaire ; parce que je suis généreux en amantes ; parce que je veux créer, méditer, dormir, écrire, téléphoner, recevoir, en toute tranquillité, c'est-à-dire sans reproche ni compromis, sans gêne ni empiètement.
    Or, comment s'arrangent la majorité des amoureux européens ? — 95 % s'aiment en s'encouplant sur le mode exclusiviste (exclusivité qu'ils appellent « fidélité », mais qui n'est autre que de la jalousie et de la possessivité réciproques), et 80 % de ces couples, passée la trentaine, tendent vers un habitat commun, qu'il soit à venir ou à crédit. Il s'agit d'une tendance culturelle et en aucun cas naturelle ou innée, car d'autres sociétés ne se fondent pas sur ces deux conditionnements que sont le couple, d'une part, et la cohabitation, d'autre part. Mon projet, dans Je t'aime, consiste justement à dénoncer ces deux « institutions » comme conditionnements et, dans le même mouvement, d'esquisser deux possibilités de dépassement. L'encouplement obligatoire peut ainsi être renversé par ce que je nomme la « constellation » — ou réseau d'intimes librement (car amoureusement !) lié-es les uns aux autres. De même, la cohabitation peut être renversée par le binôme domicile-foyer : un lieu de vie privé pour chaque adulte (le domicile) et un lieu communautaire pour les adultes et les enfants (le foyer).
    Pourquoi dénoncer l'encouplement et la cohabitation, ces deux impératifs résiduels du mariage ? — Parce qu'ils enferrent l'amour dans le patriarcat, l'archaïque et millénaire relégation des femmes. Par leur versant obscurantiste, ils font en effet du mythe de l'Élu une norme vers laquelle cavalent à perdre haleine les célibataires pleurnicheuses ; par leur versant antiféministe, ils alourdissent la vie des femmes d'un fardeau domestique non rémunéré et harassant. Car il y a loin de la coupe aux lèvres, en la matière ! Loin, du discours égalitaire des hommes à sa mise en sueur pratique : le ménage, le repassage, l'élevage, ce sont toujours et encore les femmes qui se le coltinent au quotidien !
    L'encouplement et la cohabitation, la propagande patriarcale nous les vend comme des droits, mais ne soyons pas dupes : il s'agit bel et bien de devoirs. Devoir, pour les hommes, de jouir de la supériorité hiérarchique due à leur sexe sans y mettre du doute ni de la contestation : plus de salaire et d'avancement, plus de respectabilité, plus de poids social, moins de stress quant à l'intendance du logis, moins de remords à cocufier « bo-bonne », moins de tracas pour les menus du soir.
    Il y a cent ans, une ardente féministe, Alexandra David-Néel, s'attaquait au sacro-saint devoir de cohabitation dans sa lettre du 12 octobre 1904. Ses arguments, j'en suis convaincu, en feraient rêver plus d'une ; mais la plupart des hommes, en revanche, seraient dans de beaux draps sans leur maman supplétive à la maison !

Un jardin avec deux demeures : c'est l'habitation idéale que j'ai toujours rêvée pour un ménage. […] Oui, chacun sa case, la liberté ou, en plus subtile analyse, la possibilité de la liberté, de la solitude, rendant plus agréables les heures passées ensemble, les faisant désirer et prolonger avec d'autant plus d'insistance qu'on ne les veut pas forcées, pas obligées. La case séparée que l'on range selon sa marotte, où l'on reçoit, à l'aise, qui bon vous semble, sans crainte de gêner ou d'ennuyer son compagnon de vie…

    Seulement voilà : il faut s'aimer sans perdre son désir d'indépendance pour tolérer une liberté pareille ! Autrement dit, ne pas vouloir la fusion continue qui soude et désintègre les individualités, mais vouloir plutôt le mélange, qui fusionne puis dissocie, unit puis sépare, va et vient avec une liberté jamais bradée à aucun prix. Alexandra David-Néel poursuit son rêve en soulignant tout le délice d'une liberté conservée intacte, qui vient enrichir et fluidifier l'amour — au lieu des habituelles tentatives de cimentation qui emprisonnent, enferment, écrasent, durcissent les cœurs, les corps, les tons :

Quelle sage conception pour les tempéraments indépendants et combien elle donne de charme à la vie commune qui devient une source de joie, de plaisir, d'aide mutuelle, un repos et un réconfort de tous les instants, en dépouillant ce que la présence continue et forcée l'un près de l'autre emprunte du bagne et de la chaîne. Être ensemble quand on peut être séparés, partager la même chambre quand on sait qu'on en a une autre à deux pas, s'endormir l'un à côté de l'autre lorsqu'un autre lit est prêt à vous recevoir ! combien c'est différent de faire ces mêmes choses étant dans l'impossibilité de faire autrement !…

    Tu m'objecteras, Michel, qu'une telle perspective est un luxe hors de portée du plus grand nombre. Cela est certain, et mon idée du domicile-foyer essaie d'apporter une solution pragmatique à ce problème. Nos échanges en trouveront peut-être d'autres, d'ailleurs. Il n'en demeure pas moins que David-Néel parle d'or dans sa lettre. Elle oublie toutefois le pendant de la cohabitation, à savoir l'encouplement.
    C'est une autre personnalité française qui s'y attaque, avec une démesure, une inventivité, une acuité inouïes : Charles Fourier. Sa critique des mensonges et des mesquineries de l'institution matrimoniale est truculente et criante de vérité (« La paix est assurée dans le ménage, quand madame a son amant et monsieur sa maîtresse. »). Il s'en prend à la « Civilisation » — la nôtre — en la mordant à toutes les coutures. Ainsi, dans sa Théorie des quatre mouvements (1808) :

En dépit de tous les systèmes des moralistes, le bonheur n'est point dans nos ménages ; un cri universel s'élève contre les ennuis attachés à ce genre de vie, et […], loin de chercher quelques palliatifs à cette désunion intérieures des époux, il fallait chercher un moyen de s'affranchir de cette vie de ménage qui couve et développe tous les ferments de discorde et d'ennui, sans produire aucun bien qu'on ne puisse trouver dans l'état de pleine liberté.

     Plus radical, dans Le Nouveau Monde amoureux (rédigé vers 1817, publié en… 1967 !) :

Je ne critique ici que la Civilisation qui veut ériger l'amour jaloux en système exclusif. […] Le système actuel, celui d'association restreinte au minimum par l'isolement des ménages, a conduit le genre humain à l'excès de perversité.

    Ailleurs, le couple en prend directement pour son grade, et le raisonnement prend une ampleur saisissante en y voyant l'esprit « anti-social » de l'individualisme et de l'égoïsme qui rongent aujourd'hui notre société :

Le lien que nous appelons doux ménage, tendre famille, se compose d'un couple […] qui ne songe qu'à duper tous ses concitoyens — d'enfants qui ne tendent qu'à se spolier entre eux. Tout paysan cherche à enlever un sillon de champ à ses voisins ; tout frère cherche à se faire déclarer héritier exclusif aux dépens des autres frères. […] Sont-ce là des germes de lien universel […] ? Ne sont-ce pas plutôt des germes d'esprit démoniaque fait pour répandre la discorde dans l'intérieur des familles, la répandre de voisins à voisins et par suite la généraliser ?
[…] À quoi servent ces deux êtres qui vivent l'un pour l'autre exclusivement sans faire participer personne à leur bonheur ? Ils ne servent qu'à créer des germes de troubles sociaux, provoquer des désirs défendus par la loi.

    Charles Fourier parle alors de « contre-morale » : une entreprise de démystification des systèmes moraux en vigueur. Voilà précisément ce que j'aimerais essayer de faire de notre correspondance : une « contre-morale » de l'amour. Mais encore faut-il que tu admettes qu'il y ait bien, aujourd'hui, une morale patriarcale de l'amour qui nous formate à travers les réprobations et les pressions sociales, les aides et les facilitations de l'État, la pub et la télévision, les magasines féminins, l'apologie de la violence machiste et la survisibilité des intellectuelles antiféministes ! « Encouplement et cohabitation pour qui s'aiment ! » clame partout ce sexisme relooké façon « djeune », habillé de guimauve, ruisselant de bons sentiments. Du coup, il ne paraît plus rétrograde mais, au contraire, à la pointe de la modernité !
    Une contre-morale amoureuse pourrait commencer par affirmer — comme le fait Fourier — que le but naturel de l'amour est de « multiplier à l'infini les liens sociaux ». Or, notre « système social tend à dégrader et hébéter les femmes autant que possible ». En outre, cette contre-morale devrait faire de l'inconstance naturelle une vertu « exempte de dangers et utile quand elle laisse après elle des liens d'amitié ». Ce qui n'empêche pas l'individu d'entretenir des amours « pivotales » — et Fourier entend par cette fameuse expression du Nouveau Monde amoureux « une affection qui se maintient à travers les orages de l'inconstance » :

L'amour « pivotal » est vraiment une fidélité transcendante et d'autant plus noble qu'elle surmonte la jalousie qui dépare l'amour ordinaire. Hommes et femmes ne sont points jaloux des inconstances de leur objet « pivotal » dont ils sont confidents.

    Cultivant pour ma part des amours pivotales ou — pour reprendre la distinction de Sartre — des « amours contingentes » et des « amours nécessaires », je peux témoigner, Michel, de l'allégresse irradiante et sereine qu'une telle liberté procure ! Oui, quelle joie ! après une errance faite de cohabitations plombantes et d'encouplements fastidieux !…
    Dès lors, ne serait-il pas salutaire de prévenir celles et ceux qui s'élancent en toute innocence vers les pièges de l'amour préformaté, préscénarisé et liberticide ? N'est-il pas de mon devoir de leur dire : « Attention ! L'amour ne mène pas automatiquement au couple ni au vivre-l'un-sur-l'autre ! Il y a d'autres aventures possibles, et même préférables, parce qu'elles entretiennent ce que l'amour a de plus beau : la spontanéité ! » ?
    Je te laisse cordialement sur cette question, mon ami, en espérant que nous trouverons quelques accords pour nos violons.
    De tout cœur,

Vincent Cespedes, 24 octobre 2005.

Miguel de Unamuno (1864-1936)Charles Fourier (1772-1837)passionGeorges Palante (1862-1925)Alexandra David-Néel (1868-1969)amoureuxDavid Herbert Lawrence (1985-1930) en 1906

Lettre 5 — L'encouplement obligatoire

    Cher Michel,

    Il ne faut pas être infidèle à soi-même, je te l'accorde volontiers ! La saine morale que voilà ! Ne pas rapetisser sa liberté dans un confort tout matériel, une cohabitation qui asphyxie les élans d'amour, des compromis routiniers qui nous rendent bêtes de satisfaction et de normalité. Mais pourquoi les gens qui aiment, irrésistiblement, dérivent-ils vers l'inauthenticité ? Pourquoi finissent-ils par vivre l'un avec l'autre sous le même toit, puis l'un sur l'autre dans la même galère ? — Parce qu'ils commettent une décisive erreur stratégique, psychologique, érotique et relationnelle : ils s'encouplent !
    Outre la cohabitation, en effet, ma critique de la culture amoureuse a aussi pour objet la remise en cause du couple. Et je pense que ces deux questions sont à traiter conjointement ; le couple devrait même être interrogé avant la cohabitation, car elle n'en est que l'extension matérielle, le CQFD, la piste d'atterrissage d'un terrain balisé depuis belle lurette.
    Or, si s'en prendre à la cohabitation fait doucement sourire les fanatiques de l'Amour exclusif, s'en prendre en revanche au couple les enrage formidablement ! À trop borner l'amour à l'Unique, ces tristes ont limité leurs occasions d'aimer et souffrent alors d'un double mal : le manque de tendresse (qu'un seul être ne parvient pas à combler) et l'hystérisation d'un sentiment qui pourrait gagner en évidence, en diffusion en légèreté. En effet, plus l'amour se raréfie dans l'existence d'une personne, plus celle-ci se crispe sur ses illusions au lieu de reconsidérer sa propre façon d'aimer. Miguel de Unamuno résume ce paradoxe partout observable :

Pour celui qui aime beaucoup — d'amour pour une femme [ou un homme], s'entend —, l'amour est dans la vie quelque chose de subordonné et de secondaire, tandis qu'il est tout pour celui qui aime peu.

    Je constate que les couples exclusivistes qui tiennent au-delà de quatre ans sont composés de deux personnes qui s'aiment peu, voire plus du tout. Elles ont bien sûr les « tics », les automatismes et les mots répétés de l'amour - résultats d'une habituation à deux - mais, lorsqu'on les considère du point de vue de leurs vécus respectifs, lorsqu'on les interroge en leur demandant des réponses franches, on se rend compte que les sentiments dominants qui les taraudent sont mille gênes, mille agacements, déceptions bénignes ou insatisfactions profondes, quand ce n'est pas un ras-le-bol généralisé.
    Ha ! la belle comparaison de David H. Lawrence ! Si je l'avais goûtée à vingt ans, j'aurais pu mettre mon énergie dans des matières plus fécondes que la mascarade du couple et son lot de cocufiages, de culpabilisations, d'infidélité à soi-même et de médiocrités :

L'amour humain, la foi humaine sont toujours dangereux, car ils se brisent. Plus grand est l'amour, plus grande est la foi, et plus grand est le danger, plus grand le désastre. En effet, placer une foi absolue en un autre être humain est en soi un désastre pour les deux parties, car chaque être humain est un navire qui doit poursuivre sa propre route, même s'il navigue de conserve avec un autre. Deux navires peuvent naviguer de conserve jusqu'à l'autre bout du monde. Mais amarrez-les en couple au milieu de l'océan, et tâchez de les gouverner d'un seul gouvernail, et ils s'entrechoqueront l'un contre l'autre, et ils se mettront mutuellement en pièces. Il en va de même pour l'individu qui voudrait en aimer un autre d'un amour absolu, ou croire en lui d'une foi absolue. Les amants absolus s'entrechoquent à mort, de même que les croyants absolus. Depuis que l'homme cherche à aimer les femmes d'un amour absolu, et les femmes à aimer l'homme, l'espèce humaine a presque réussi à se saborder.

    L'encouplement revient à sombrer à deux, au lieu de voyager librement côte à côte. Les encouplé-es courent main dans la main à leur propre perte, sans se lâcher de temps à autre pour éviter les obstacles ; sans cultiver une possibilité de distance et de solitude pour respirer, se décentrer, s'accorder une trêve. De joyeuse et désirée, leur fréquentation devient alors — dans le cadre contraignant du couple — de plus en plus lourde et aliénée. L'encouplement mène ainsi au naufrage parce qu'il heurte la volonté de l'un contre la liberté de l'autre, et vice versa. S'aimer hors couple : tel est l'avenir de l'amour.
    Le parallèle que Lawrence établit entre l'amour et la croyance absolue est particulièrement intéressant : comme s'il s'agissait de la même chose. Le romancier met ainsi en garde contre l'Amour absolu, majuscule, rigide, implacable, inévitablement tyrannique, aussi dangereux que la foi fanatique parce qu'il n'a aucun jeu, aucune souplesse ni aucune tolérance. Les apôtres de la Foi pratiquent un monothéisme intransigeant ; les apôtres de l'Amour pratiquent la monoculture, plutôt que d'entretenir la biodiversité amoureuse — autrement plus érotique, épanouissante et riche.
    Mais, mais, mais, mais… il y a les enfants ! C'est leur existence qui, dans le système patriarcal, exigent l'encouplement et fait que les parents s'acharnent à maintenir le couple — la vitrine sociale — et la cohabitation — plus « pratique », à ce qu'on dit.
    Il me semble que pour sortir des enfermements auxquels conduit presque infailliblement le couple, la cohabitation et l'esclavage domestique des femmes, il faille trouver des voies alternatives pour élever les enfants. Car ils sont finalement le nœud du problème. Comment beaucoup « aimer d'amour » tout en donnant à ses enfants des conditions de développement optimales ?
    Cette question, nous devrions vite l'aborder, Michel. Je pense qu'il faudrait commencer par approfondir la relation entrevue avec Lawrence entre Amour et foi, et comprendre comment la morale patriarcale bourgeoise, obsédée par l'héritage et de l'accumulation du patrimoine, a fait de la famille une religion.
    Un philosophe français, Georges Palante, développe brillamment cette idée dans un article de 1901, « L'Esprit de Famille et la Morale familiale » :

Comme toute religion, la famille bourgeoise a ses dogmes, ses rites, ses pontifes, ses martyrs et ses excommuniés. Les dogmes de la religion familiale sont aussi despotiques que ceux de n'importe quelle autre religion. Le premier de ces dogmes est la croyance obligatoire à la dignité sociale supérieure des gens mariés.

    Je pense que les neuf dixièmes des 600 000 personnes mariées annuellement en France suivent plus ou moins sciemment ce premier « dogme », encore fermement implanté dans l'opinion malgré les divorces à la pelle et le barnum patent des familles recomposées. Au point que les couples homos — petits-bourgeois pour la plupart — revendiquent le droit au mariage plutôt que de s'affranchir de cette sinistre institution de contrôle !
    L'Amour avec un grand A s'appuie sur une seconde croyance, plus insidieuse que le mariage-dignité car elle sert de propagande auprès des jeunes. Sur ce point, l'analyse de Georges Palante a beau dater d'un siècle, elle n'en demeure pas moins d'une vive actualité :

Un autre dogme familial bourgeois est ce qu'on pourrait appeler l'optimisme familial et conjugal, c'est-à-dire la croyance, professée au moins en paroles, que l'immense majorité des ménages bourgeois sont corrects et heureux. Le dogme de la fidélité convenue des épouses est ici un point particulièrement délicat et sur lequel les gens bien pensants et confits en bonne morale bourgeoise ne permettent pas qu'on élève le moindre doute.
Ces dogmes constituent l'évangile familial bourgeois. Il faut que sur ces points le conformisme moral soit impeccable. Si l'on n'y croit pas, il faut faire semblant d'y croire.

    Et l'on trouve aujourd'hui de pitoyables adeptes du couple qui font semblant de faire semblant d'y croire ! Une simulation à la puissance deux : de l'ironie pur jus ! Quand « l'optimisme familial et conjugal » verse dans la positive attitude, l'hypocrisie téléréelle, le bonheur obligatoire.
    Les véritables révolutionnaires ou avant-gardistes de notre époque, Michel, ce sont d'abord celles et ceux qui tentent de s'arracher du « conformisme moral » de l'encouplement. Ces rebelles ont alors à affronter les foudres d'une pensée unique, impitoyablement unanime et bornée en ce qui concerne le devoir de s'aimer en couple. « Comment ?! s'offusque-t-elle. Tu l'aimes, mais tu ne veux pas en faire ton intime partenaire de vie ?! Ha ! pauvre de toi ! C'est que tu ne l'aimes pas vraiment !… » Puis la discussion s'arrête net, à peine entamée ; plus aucun argument ne peut alors entrer dans les oreilles, ni aucun doute dans les cerveaux.
    Semer le doute relativement à l'encouplement, c'est passer pour une personne lubrique, désaxée, demeurée au stade de l'adolescence ou ayant atteint celui de la pathologie mentale. Même les paranoïaques qui accusent les Renseignements Généraux de les mettre sur écoute s'en sortent mieux !
    Au plaisir de te lire,
    Bien à toi,

Vincent Cespedes, 7 novembre 2005.