Vincent Cespedes
écriture

Qatabân


1h. Ensevelir l'enseveli
Mémoire ici là-bas silence
Démolir la matière dense
Confondre la braise et la pluie
Ce que nul vœu franc ne réclame
Brûle abrasivement la glace
Même notre douleur s'efface
Un peu de sable sur le cœur
Même le dahlia rouge meurt




2h. Brille sans cesse ce qui tranche
La lame à la veine des ombres
Force des forces et du nombre
Joie sombre où se perd l'aube blanche
Désert où commencent les femmes
L'événement clos de la lune
M'atteint dans les nuits de chacune
Au gré de la terre et des fleurs
Le rouge même dahlia meurt




3h. Chimie sanguine usurpée là
Nul sacrement pour mieux agir
Ni fond ni limite ou martyr
Que le soleil ne consumât
Eh bien des gestes flouent mon âme
Un pas lent parvenu au terme
Se forme aux noirceurs qui m'enferment
Et foule ma foi d'arpenteur
Dahlia le même rouge meurt




4h. Pièce maîtresse des dehors
L'ai-je dans le corps ou le mot
La soif terrible qu'il me faut
Et la satiété que j'implore ?
Trempe ta lèvre éteint ta flamme
Au baiser roux du lycaon !
Ô vaine algèbre ! ô pharaons !
Mêlez la ténèbre à l'ardeur !
Rouge dahlia le même meurt




5h. Malléables mon espérance
Les nomades mondes où vente
Par-delà les dunes géantes
Le souffle agacé de nos transes
Vague qui rompt les brise-lames
Me déferle dans tes sabirs
De ton port noie chaque navire
Et doue de ma vie ta teneur
Même rouge le dahlia meurt




6h. Reine sabéenne aux mains bleues
L'Empire de mon puits s'empare
Pire dans le basalte noir
L'eau dans l'indigo de vos yeux
Meilleur haï dans quelques palmes
Quand serpentent nos trajectoires
Se joignant obscures pour voir
L'arabesque tue du bonheur
Le dahlia même rouge meurt




7h. Oui les collines mûrissantes
D'homme à homme nouent les échos
Les vieux sens à ceux de tantôt
Tout ce qui dévale leurs pentes
Epice amère que l'on clame
Souk en sueur étourdissement
Du lointain mirage qui ment
Jusqu'au vrai souvent sans valeur
Dahlia rouge le même meurt




8h. Jeunesse ou genèse inégales
Nos différences s'apprécient
Unies dans les blés d'Arabie
A l'emblée des fruits que l'on tale
La chair farineuse d'igname
Nos doigts pour les choucas l'épandent
Si l'aigle n'est pas déjà viande
C'est qu'il aide les oiseleurs
Dahlia même rouge le meurt




9h. Prise elle dans le chant des sternes
Une fille appelle au secours
Toute première nuit d'amour
Mystère allant que l'on discerne
Echouées nos profondeurs calmes
Surtout sois mauve et corresponds
Coule ton contour large et long
Dans mes poisons pleins de saveurs
Rouge même le dahlia meurt




10h. Linéaments sourds que j'ébruite
Du moka aux mosquées que j'aime
Marque le marc de nos poèmes
Toute mémoire est yéménite
Frange indélébile des trames
Rose grimpante à moitié nue
Qui dévore épiderme et dû
Glu fixant l'azur sur l'odeur
Même dahlia rouge le meurt




11h. La brièveté faite cible
Voyage obstrué nappe étale
Plus mon gong forge son métal
Plus ton doux rire d'éclats me crible
Ha ! ha ! Les fuyantes se pâment
Creux d'autres paumes inquiétées
Lourds maillets cognant le café
Pelles grises du fossoyeur
Le même rouge dahlia meurt




12h. L'arachnide tisse des phrases
Coin captif où l'Orient tempête
Ce mol hurlement dans ma tête
Est-ce ma maison qui s'embrase ?
Ou le sol que l'horizon dame
La proie cisaillée de l'épeire
Bref oubli seyant le calcaire
Tégénaire de mes demeures ?
Le rouge dahlia même meurt




13h. Toi le présent sauf un nuage
Que l'ennui transperce au jusant
Sois le bouquetin sémillant !
Suis l'étoile brune des mages !
Bondit bien au-delà des larmes !
Cornes d'or au-dedans de toi
Courbes de l'encens qui me ploie
Sur ce qui vit sur ce qui pleure
Dahlia même le rouge meurt




14h. Va ! pour traverser les frontières
Ne dis « jamais » qu'au chamelier
Malgré les alphabets sacrés
Toute route est caravanière
Qui pour mieux raviner le drame ?
Peut-être un nouveau-né souffrant
Un lièvre jaune un caïman
De quoi faire vagir ou peur
Rouge dahlia même le meurt




15h. Mon inassouvissement coi
Crains tes virulences distraites
L'oasis encerclée de bêtes
Gronde indemne au milieu des lois
C'est la jungle entière qui rame
Végétal rythme au fil de l'onde
Celui qu'un timonier seconde
Est scandé par les pagayeurs
Rouge le dahlia même meurt




16h. Grave la pierre l'arbre et l'issue !
N'attends pas le choix des conclaves !
Ils s'ébrouent sur ce qu'ils te doivent
Qu'advient le réel éperdu ?
Gloire intense ou agave à l'âme ?
Furie au profil du destin
Ou couteau pointu qui maintient
Nos noms dans le saule pleureur ?
Même dahlia le rouge meurt




17h. Tu me prêtes un flanc que j'épouse
Des solides qui me subliment
L'abîme à l'abîme s'abîme
Et flanque un gouffre âpre à tes blouses
Seuls comptent le don et le blâme
L'Hadramaoût aux béants vals
Œuvre et couleuvre que j'avale
Reg réglé sur l'erg ou l'aigreur
Dahlia rouge même le meurt




18h. Ce qu'il faut de coups pour férir !
De bon escient pour une fraude !
Je te désirais source chaude
Abreuvant bergère et fakir
Concédant l'obstacle au sésame
Aux saumures le sel étrange
Trait très clair tracé par des anges
Croix que portent les enjôleurs
Le dahlia rouge même meurt




19h. Après le mascara l'œil las
Après l'aplomb l'abscons sommeil
Ma faune un chaos sans pareil
Sacrifie ses djinns pour ta voix
Et les méchants hippopotames
Prends-les ! loup taureau singe en crise
Le temps qu'un cobra hypnotise
Tous les vertébrés supérieurs
Rouge le même dahlia meurt




20h. Pourquoi danse frêle à vau-l'eau
L'esquif noyant l'humaine esquive
Qui me naufrage qui te dérive
Nous verse ou nous délivre trop ?
Puisque dans tout chœur des daims brament
Puisqu'on tamise et le sablon
Et la lumière à sa façon
Et notre cotonneuse ampleur
Dahlia le rouge même meurt




21h. Ma savane à tes flux immenses
Mon inhabitable à ta main
Le soir tiédi qui te détient
Délient la colère et l'absence
Vapeurs suaves des hammams
Pour que notre amour se cimente
Remets dans mon thé de ta menthe
Dans ton fol être ma torpeur
Même rouge dahlia le meurt




22h. Que vêtent nos peaux et nos sangs
Le soir mal hâlé des Bédouins !
Haine pure ôtée du tanin
Resserrant les tissus vivants
Mélange où les cieux s'amalgament
Enfer à genoux supplie-les !
A trop se dédire des secrets
Chaque mue recèle une erreur
Le même dahlia rouge meurt




23h. Honte au culte ancien qui capture
La plane épure aux encres bues !
Au temple va-t'en les pieds nus !
Un scorpion dort dans ta chaussure
Et mon onguent peuple tes charmes
Mer contre miels sucs ou venins
L'embrun par-devers soi revient
Au croissant saumâtre des heures
Rouge même dahlia le meurt




24h. Refuse à l'élan la prière
Mais admets ma chance à tes feux
Mosaïque de l'aveu de
Khôl schématisant nos paupières
Envol des flamants qui s'alarment
Tout se dissipe jusque là
Nous sommes d'eux in cha' Allah !
Sans toi se fanent mes couleurs
Même le rouge dahlia meurt